Hist. eccl., II, 14, IS; III
Nous ne connaissons pas en détail la doctrine de Lucien ; mais on peut aisément comprendre, s'il favorisait plus ou moins ouvertement l'adoptianisme, que ses disciples, enjoignant à cette théorie la notion d'un lo^os personnel inférieur à Dieu et vivant en Jésus- Christ, aient glissé tout naturellement dansl'arianisme.
Celui qui devait donner son nom à cette dernière hérésie était né en Libye ou même à Alexandrie, vers l'an 256, et, devenu prêtre, se trouvait, en 313, spécialement affecté par l'évêque Alexandre à la direction de l'église de Baucalis. De mœurs graves et d'un extérieur imposant, d'une conversation affable et attirante, esprit brillant et souple, mais d'ailleurs vain et entêté, rompu à la dialectique aristotélicienne et aux détours du syllogisme, Arius avait tout ce qu'il fallait pour se concilier à la fois les ignorants et les savants. On va voir dans quelle mesure il y réussit.
Les historiens ne s'accordent pas sur l'occasion qui fit éclater ses sentiments intimes. Il semble, d'après Socrate, que Tévêque d'Alexandrie, Alexandre, ait réuni de temps à autre chez lui le clergé de la ville pour lui donner quelques directions doctrinales et disciplinaires. Dans une de ces réunions, tenue vers l'an 318, Alexandre ayant parlé de la trinité des personnes divines et de l'unité qui existe entre elles, Arius pensa découvrir dans ses paroles le sabellianisme, et contredit vivement l'évêque, en ajoutant que le Fils n'avait pas toujours existé, et avait été tiré du néants D'autres historiens ont raconté la chose de façon un peu différente 2. Quoi qu'il en soit, on crut d'abord possible d'étouffer l'affaire et de ramener Arius par des voies de douceur. Ce fut en vain. Arius songeait bien
i. SocKATE, His t. eccl., I, S.
2. SozoMÈNE, IHst. eccles., I, 15 ; Théodoret, Hist. eecl., I, 1 ; Saint Épi- PHASE, Haer. LXIX, 3.
plutôt à se créer des partisans. Il gagna en effet à lui deux évêques, Theonas et Secundus, et quelques diacres. Un premier concile, qui compta cent évêques de l'Egypte et de la Libye, et se tint à Alexandrie en l'an 320 ou 321, l'excommunia. Il put cependant se maintenir quelque temps encore dans la ville et y continuer son ministère; mais, à la suite d'une nouvelle assemblée du clergé alexandrin et maréotique, dans laquelle Alexandre fit souscrire son Epistula encyclica, Arius] dut s'exiler. Retiré d'abord en Palestine, puis à Nicomédie, il y écrivit sa Thalîe et des chants populaires propres à disséminer ses erreurs. La controverse s'engagea un peu partout en Orient autour des questions soulevées. D'une part, Alexandre ne laissa pas sans réponse les plaintes qu'Arius répandait contre lui, et adressa à l'ensemble des évêques, et plus particulièrement peut-être aux évêques de Thrace son Epistula ad Alexandrum constantinopolitanum où il remettait les choses au point. D'autre part, au rapport de Socrate ^ , un synode se serait réuni vers cette époque (322-324), et aurait pris fait et cause pour Arius. La confusion croissait toujours. Constantin, qui venait de triompher de Licinins (323), et qui désirait ramener la paix dans l'Église comme dans l'Etat, pensa d'abord qu'un accord était possible entre les deux partis moyennant quelques concessions mutuelles, et écrivit dans ce sens à Alexandre une lettre qu'Eusèbe a conservée 2. Sa teneur montre assez que l'empereur ne comprenait rien à la gravité du problème- La lettre fut portée par Hosius de Cordoue qui devait d'ailleurs s'offrir comme médiateur. Hosius ne réussit pas à faire entrer Alexandre
\. Eist. eccl., I, 18,
2. Vila Constantini, II, 64-72; cf. Socrate, Eist. eccl., I, 7.
dans les vues de Constantin : peut-être même déjà les deux évêques se mirent-ils d'accord pour condamner Arius. Les troubles augmentant, Constantin — sur le conseil d'Hosius, on peut le croire — résolut de convoquer un concile général. Ce fut celui de Nicée.
Avant d'en aborder l'histoire, nous devons dire d'une façon précise : 1" quelle était la doctrine d' Arius ; 2° quel enseignement lui opposait l'évêque Alexandre.
Nous sommes parfaitement renseignés au moins sur les grandes lignes du système d'Arius ; car les sources pour le connaître ne manquent pas, et, bien que l'hérésiarque n'ait pas laissé d'exposé didactique de ses idées, ses affirmations — ou ses négations — sont suffisamment nettes, et ses conceptions assez enchaînées pour qu'on en puisse suivre aisément la tramée La reconstitution qu'on va lire est basée exclusivement sur ce qui reste de ses ouvrages.
Dieu est unique : il est seul inengendré, éternel, sans principe, vraiment Dieu. Ce Dieu absolu ne saurait communiquer son être, sa substance, soit parce qu'une pareille communication ou génération supposerait qu'il est composé, divisible, muable, et, en somme, corps, ce qu'il n'est pas ; soit parce qu'un Dieu engendré ou produit par communication de substance serait
1. Les sources principales pour connaître la doctrine d'Arius sont : o Les écrits mêmes d'Arius : a) sa lettre à Eusèbe de Nicomédie conservée par saint Épiphane, Haer. LXIX, 6, et par Tliéodoret, Hist. eccl., I, 4; b) sa lettre à Alexandre d'Alexandrie conservée par saint Athanase, t>e synodis, 16, et par saint Épiphane, fl^aer, LXIX, 7, 8; c) les fragments de la Thalie conservés par saint Athanase, Contra arianos, Or. i, s, 3, 9; De synodis, 15; d) la profession de foi d'Arius à Constantin conservée par Socrate, Hist. eccl., I, 26, et Sozomène, Hist eccl., n, 27; e) enfin les citations textuelles reproduites par saint Athanase, Epist. encycl. ad episcop. Mgypti, 12, et De sentejitia Dionysii, 23. — 2» Les exposés de la doctrine d'Arius faits par ses premiers opposants, notamment par saint Alexandre, Epislula encyclica, 3, reproduite par Socrate, Hist. eccl., I, 6, saint Athanase et les autres. — 3» Enfin les renseignements fournis par les historiens, Socrate, Sozomène, saint Épiphane, Philostorge, etc.
une contradiction dans les termes, Dieu étant par définition «yivvïiToç. Il faut donc absolument condamner les expressions qui supposent cette communication ou génération, telles que TcpoêoXi], (jiépoç èyLoovatov, "kiyyov àizo Xiyiyou. Tout ce qui est en dehors du Dieu unique est créé, créé ex nihilo par la volonté de Dieu *.
Ce Dieu donc a voulu produire le monde. Pour ce faire, il a préalablement créé, pour être l'instrument de la création, un être supérieur, celui que nous appelons Verbe ^. Le Verbe est intermédiaire entre Dieu et le monde. Bien qu'il ne soit pas Dieu, il n'entre pas cependant dans le système du monde : il est avant les créatures proprement dites, avant le temps et avant les siècles (aypovwç, itpà atcovtov), car ceux-ci ne' commencent qu'avec le monde, et ont, comme lui, le Verbe pour auteur immédiat. Mais le Verbe n'est pas éternel (àiSioç ri ffuvatStoç), car il n'a pas toujours été : il y a eu un moment de la durée — non du temps — où il n'était pas ; il a passé du non-être à l'être : ^v itote Sts. oux ^v, xa\ oux ^v repiv YsvviTai, àXX' àpyYjv toîî XTtÇeffOai t<s'/j, xai auTOç''.
Le Verbe est donc vraiment créé [l\ oùx ovtwv yî'yovê) : il n'est pas de la substance de Dieu, mais existe par la volonté de Dieu''. Arius emploie sans doute, pour marquer l'opération qui fait exister le Verbe, l'expression YÊvViQffavTa, lYevvYjffev, yswïiOeiç : mais, outre que le mot YÊvvïiTo'ç n'avait pas encore le sens exclusif qu'on lui donna plus tard et se confondait souvent avec le mot