‹ Histoire des dogmes (volume 2)Chapitre 37 sur 223 · Haeres., lxx.yiii · texte numérisé non relu

Haeres., lxx.yiii

rendu compte de la situation à Antioche, et eût jugé les choses un peu différemment de Pierre et de Paul. Mais ce qui est certain, ce qui reste acquis, c'est qu'il existe à Jérusalem un parti qui travaille à maintenir autant qu'il le peut, au sein du christianisme, les observances juives, un parti judéo-chrétien non seulement d'origine mais de doctrine et de tendances.

11 regardait saint Paul comme son grand ennemi. Aussi le voyons-nous s'appliquer à traverser les missions de l'apôtre et à ruiner partout son autorité. A Corinthe, il organise une coterie, le parti du Christ, dont saint Paul dit peu de chose dans sa première épître aux Corinthiens (i, 12, 13), mais dont il parle longuement dans la seconde (x, 7-xii). Ce sont, à ce qu'il nous apprend, des Juifs, des enfants d'Abraham, qui se glorifient de leur nationalité et dans leur chair (xi, 18, 22), et qui opposent à son ministère celui des apôtres par excellence (xi, 5; xii, 11). Saint Paul ne rapporte rien de précis sur leur doctrine, mais il les traite sans détour de faux apôtres, d'ouvriers trompeurs déguisés en apôtres du Christ (xi, 13). — Chez les Galates, les mêmes imposteurs obtiennent plus de succès : poussant à la pratique de la loi [Gal.^ iv, 21 ; v, 1-4), ils font adopter la circoncision [Gai., v, 2-6; vi, 12-15) et observer les jours, les mois, les temps et les années (Gai., iv, 9, 10). Il faut que saint Paul intervienne avec la sévérité que l'on sait. — Puis, lorsque à la Pentecôte de 58, il revient à Jérusalem après sa troisième mission, les frères sans doute se réjouissent, mais une question cependant préoccupe les anciens réunis chez Jacques. Ils représentent à l'apôtre qu'il est accusé de détourner les Juifs convertis de l'observation delà Loi, tandis que ceux de Jérusalem sont zélés pour son accomplissement. Ils lui conseillent donc de se montrer, lui aussi, fidèle à ses prescriptions pour détruire la calom-

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nie {Act.,xxi, 17-24). On connaît la suite. Saint Paul captif arrive à Rome, mais ses adversaires ne Tabandonnent pas, et il se plaindra plus tard qu'il en est qui prêchent sans doute le Christ, mais dans la pensée de lui susciter quelque tribulation dans ses liens [Philip., 1, 15-17).

Voilà le parti judéo-chrétien dont le centre est à Jérusalem. Entre ceux qui le composent il a dû exister très certainement des nuances profondes : elles s'accentueront encore au ii^ siècle où nous les retrouverons. 11 nous faut maintenant tourner nos regards vers la province d'Asie.

2. — Les commenceinents du gnosticisme judaïsant. — Les Nicolaïtes. — Cérinthe K

Les premières formes de l'erreur dans la province d'Asie nous sont connues par cinq groupes de documents : l'épître de saint Paul aux Colossiens, les épîtres pastorales (l'épître à Tite visant spécialement la Crète), la deuxième épître de saint Pierre et l'épître de saint Jude ^ , les épîtres et l'apocalypse de saint Jean, enfin les épîtres de saint Ignace et de saint Polycarpe qui rattachent au Nouveau Testament l'histoire ecclésiastique proprement dite.

Dans l'épître aux Colossiens, écrite pendant sa captivité (58-63 ?), saint Paul parle explicitement de fausses doctrines qui tentent de s'introduire dans leur Eglise : « Prenez garde que personne ne fasse de

i. DucHESNE, Hist. anc. de l'Église, I, chap. vi, elles autres ouvrages indiqués pour le S 1.

2. Bien que la plus grande obscurité règne sur l'origine, la date et les destinataires de ces deux documents, j'ai cru pouvoir, à l'exemple de >!«' Duchesne {Oi-igincs chrétiennes, p. 4G), les rapprocher des épîtres pastorales, avec lesquelles ils offrent des relations.

VOUS une proie par la philosophie et par une vaine tromperie, s'appuyant sur la tradition des hommes, sur les rudiments du monde et non sur le Christ » (ii, 8). Ces erreurs, en effet, tendaient probablement à rabaisser Jésus-Christ et à lui préférer les anges : ceux-ci sont l'objet d'un culte spécial (ii, 18) ; et c'est pourquoi l'apôtre s'applique à relever la dignité du Sauveur, et à le présenter comme le principe et la cause finale de la création (i, 15-17; cf. 18-20; ii, 9-10; cf. Eph., VI, 12). On n'ignore pas que les anges jouaient un grand rôle dans la théologie juive ; mais de plus — trait caractéristique — les docteurs combattus par saint Paul prescrivaient un choix des aliments, faisaient observer des nouvelles lunes, des fêtes et des sabbats (ii, 16, 20-22). Ils enseignaient une humilité (.TaTTsivotppoauvY)) et un mépris du corps qui n'étaient pas dans l'ordre (ii, 18, 23). Peut-être faut-il y ajouter la circoncision dont il est question au chapitre ii, 11. Quoi qu'il en soit, il ne saurait y avoir de doute : l'erreur signalée était judaïsante.

Les épîtres pastorales, écrites un peu plus tard, nous la décrivent en termes plus précis et plus forts, soit que l'erreur elle-même eût progressé, soit que saint Paul, s'adressant à des disciples, se sentît plus à l'aise pour la juger. En tout cas, il en nomme les chefs, Hyménée, Alexandre le fondeur, Philète (/ Tim., I, 20; // Tim.^ ii, 17; iv, 4). Ses partisans se recrutent parmi les circoncis dont beaucoup sont « des gens rebelles, de vains discoureurs et des séducteurs auxquels il faut fermer la bouche » (7/?., i, 10,11). Quant à leur doctrine, elle consiste avant tout en discussions sans fin sur d'interminables généalogies, en contes ridicules (/ Tim., i, 4; iv, 7); on s'y amuse de questions oiseuses; on s'y querelle sur les mots, sur le sens de la Loi (/ Tim., vi, 3-5; // Tim., ii, 14;

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ra., III, 9); on y prône des fables juives, des traditions humaines [Tit., i, 13, 14) : ce sont des blasphèmes, des doctrines de démons (/ Tim., i, 20 ; iv, 1). Plus spécialement, la Loi y est fort exaltée, et ceux qui la vantent veulent passer pour en être les docteurs (/ Tim., I, 7). On y interdit certains aliments, et on y prohibe le mariage (/ Tim.^ iv, 3). On affirme que la résurrection est déjà faite, c'est-à-dire, sans doute, qu'il n'y a qu'une résurrection purement spirituelle [Il Tim.^ II, 17, 18). Les mœurs des hérétiques d'ailleurs ne valent pas mieux que leurs théories. Ces faux docteurs ne recherchent que le gain (/ Tim.^ vi, 5- 10; TiL, I, 11); sous des apparences de piété ils ont tous les vices (// Tim.^ m, 1-5). Ils séduisent les femmes, toujours curieuses (// Tim.^ m, 6-7), et à cause d'eux peut-être plusieurs jeunes veuves se sont détournées pour suivre Satan (/ Tim.^ v, 15). « Ils font profession de connaître Dieu, mais ils le renient par leurs œuvres, étant abominables, rebelles et incapables de toute bonne action » (Tit.^ i, 15-16).

Dans ce tableau énergique, il est aisé de reconnaître une doctrine qui est bien un mélange de judaïsme et de gnose commençante. La prohibition du mariage et la négation de la résurrection de la chair ne sont pas des traits juifs : ils viennent d'une autre philosophie \

Ce sont des erreurs analogues que nous trouvons dépeintes dans la seconde épître de saint Pierre et dans l'épître de Jude. Les hérétiques que ces documents nous dénoncent offrent avec ceux des Pastorales

1. En revanche, c'est à tort que certains auteurs ont voulu voir dans les interminables généalogies dont il est question, les généalogies d'éonsdesgnostiques, et en ont conclu à la non-authenticité des épîtres pastorales. Il s'agit ici probablement des généalogies patriarcales fabuleuses que l'on trouve dans certains apocryphes juifs. V. E. Jacquier, Histoire des livres du Nouveau Testament, 1,3' édit., p.37S.

des ressemblances évidentes, bien qu'on ne remarque pas qu'ils fussent judaïsants. D'abord ces hérétiques, nous dit-on, « renient notre seul maître et Seigneur Jésus-Christ » [Jud., 4) ; ils méprisent l'autorité, xuptoT7]ç (// Pétri, II, 10; Jude, 8), mot qu'il faut peut-être traduire au sens concret par « le Seigneur ». Ensuite, ils injurient les gloires (So^aç oO Tpsaouaiv pXa(7cpy,[jLouvTsç, // Pétri, II, 11; Jude, 8), c'est-à-dire probablement les esprits supérieurs qu'ils engagent dans leurs combinaisons mythiques, dans les fables habilement conçues dont il est question II Pétri, i, 16. Enfin, ils nient le jugement et l'avènement du Seigneur (// PetîH, m, 3-7). Quant à leurs mœurs, elles sont infâmes. La cupidité, le mensonge, l'amour de la bonne chère, l'arrogance, la passion des coteries sont leurs moindres défauts (ÎI Pétri, II, 3, 11, 13; Jude, 11, 16, 19). Ce sont des théoriciens du vice qui ne rêvent qu'impureté, et, blasphémant ce qu'ils ignorent, se corrompent comme des brutes dans ce qu'ils savent naturellement (// Pétri, II, 10, 13, 14; Jude, 4, 10). Malheur à eux, car les plus terribles châtiments leur sont réservés [Jude, 11)!

Tournons-nous maintenant du côté de saint Jean. Ici encore l'obscurité règne sur le lieu de composition, la date et les destinataires de ses deux premières épîtres, les seules qui intéressent nos recherches. Il est probable cependant qu'elles appartiennent à la dernière période de la vie de l'apôtre et ont été écrites à Ephèse, la première pour les Eglises voisines, la seconde pour quelque personne ou Eglise particulière. Quoi qu'il en soit, saint Jean déclare tout net qu'il existe, au moment où il parle, plusieurs antéchrists, sortis des rangs des chrétiens [I Joa., ii, 18- 19). Ces hérétiques nient que Jésus soit le Christ, qu'il soit le Fils, et dès lors ne possèdent pas le Père (/ Joa.,

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II, 22,23; IV, 3, 15). Ils nient aussi que Jésus-Christ soit venu en chair [IJoa., iv,2, 3). Le Sauveur ne serait donc, d'après eux, qu'un esprit supérieur qui ne serait ni le Fils, ni le Christ, et qui n'aurait eu de corps qu'en apparence ; ou même plus simplement, Jésus ne serait qu'un homme, et il faudrait écarter toute idée d'incarnation d'un Fils ou Christ de Dieu. Ce serait ou le docétisme ou l'^bionisme, en tout cas, la négation de la divinité propre de Jésus-Christ. — De leur morale l'apôtre ne dit rien.

L'Apocalypse, à son tour, s'élève, d'une part, contre une catégorie de gens qui se disent juifs et qui ne le sont pas, mais qui forment une synagogue de Satan (il, 9; III, 9), — d'autre part, contre une secte qu'elle appelle des nicolaïtes, et dont elle signale l'existence dans les Eglises de Pergame et de Thyatire (ii, 14-16, 20-25). Ces nicolaïtes ont une doctrine, les profondeurs de Satan (rà Ba6éa tou SaravS), comme ils disent euxmêmes, mais surtout ils enseignentl'impudicité (Tropveta) , et que l'on peut manger les viandes immolées aux idoles (il, 14, 15, 20). Faut-il confondre ces deux groupes, les nicolaïtes et la synagogue de Satan? C'est peu probable, le dernier paraissant plutôt composé de juifs non chrétiens. En tout cas, l'histoire des nicolaïtes n'est pas finie avec saint Jean. Saint Irénée, qui résume les données de l'Apocalypse par les mots indiscrète vii>unt\ ajoute qu'ils avaient, avant Cérinthe, distingué le démiurge du Dieu suprême, et les appelle un « fragment de la fausse gnose ». Tertullien les rapproche des caïnites de son temps 2. Pour les auteurs qui dépendent de saint Hippolyte, à savoir

\. Adv. haer., i, 2G, 3; cf. Clément d'Alex., Strom., ii,20 (P. G., viii, 1061); Tertullien, Adv. Marcion., i, 29; les Philosophoumena, vu, 3G; le Pseudo-Ignace, TralL, xi, 2; Philad., vi, 6.

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