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180 LA THEOLOGIE ANTENICEENNE.

C'est vers l'an 100 ou même un peu plus tôt que les ébionites entrèrent en contact avec les esséniens *. Ceux-ci nous sont connus par Philon, Josèphe et Pline l'Ancien -. On peut les représenter en général comme des Juifs à qui la pureté rituelle et légale ne suffit pas, et qui, rebutés peut-être par les désordres qu'ils avaient vus régner dans le haut clergé de Jérusalem pendant les deux derniers siècles avant Jésus- Christ, s'étaient peu à peu éloignés du temple et de ses sacrifices pour mener à part une vie plus parfaite. De leurs rapports avec les ébionites naquit cette nuance d'ébionisme nommé l'ébionisme essénien.

Nos sources pour le bien connaître, ne sont pas de premier ordre ^, et il est bon de se le rappeler en lisant l'exposé suivant tiré surtout des Homélies clémentines. Dieu est un (ii, 15) ; il a une forme, une configuration ((xopcpriv xat ax^aa), des membres, mais non pour l'usage (où oià xp^^'^» xvii, 7-9). C'est lui qui a tout fait (ii, 15)'' suivant une loi qui oppose les êtres

4. Voir s\iTeu\Scu\iK£R,Geschichtedes jûdisch. Volkes.U, p.ob6 sqq.

2. Philon, Quod omnis probus sit h'ôer, 12, 13; et un fragment recueilli par EosÈBE, Praepar. evang., viii, 11. Josèphe, De bello iud., Il, 8, 2-13; Antiquités, XIII, o, 9; XV, 10, 4, 3; XVIII, 1, o. Pline l'anc, Eist. natur., V, 17. Les autres sources, Philosophouraena, Porphyre, Eusébe, S. Épiphane, dépendent des premières ou sont de peu de valeur.

3. II y en a deux surtout : A. Le groupe dit des Romans clémentins sortis de la secte, mais retouchés dans la suite et qui ne remontent pas dans l'ensemble, au delà du iii« siècle. Ils comprennent 1° Les Homélies au nombre de vingt, précédées d'une Épitre de Pierre à Jacques, de la Contestatio {8\.a.\iciipvoç,ia) de Jacques, et d'une lettre de Clément au même; 2» Les Récognitions, en dix livres; 3° Deux Epitome grecs des Homélies en deux rédactions différentes ; 4° Deux Epitome arabes des Homélies et des Récognitions ; 5° Une compilation syriaque des Homélies et des Récognitions. Cf. Bardenhewer, Gesch. der altkirchl. Litter., I, p. 351 sqq. De ces ouvrages ce sont les Homélies qui représentent le plus ancien état de la doctrine. — B. Saint Épiphane, Haer. xxx. Il nomme ces hérétiques ébionites, et mêle à son exposé ce qui regarde Elkasaï; mais ce sont bien les ébionites esséniens qu'il a en vue. — L'édition citée pour les Homélies et les Récognitions est celle de la Patrologie grecque de Migne, I, II.

4. Ailleurs cependant (xvii, 9), les Homélies nous présentent de Dieu et du monde une conception panthéiste.

deux à deux (or/wç xal IvavTitoç, II, 15, 33), et de telle sorte qu'encore que les éléments et les êtres bons aient été créés les premiers et les mauvais ensuite, nous connaissons et éprouvons d'abord les mauvais et après eux seulement les bons (ii, 16). Ainsi, pour les hommes Gain a paru avant Abel, Ismaël avant Isaac, Ésaû avant Jacob, Aaron (mauvais parce que sacrificateur) avant Moïse, Jean-Baptiste, le fils de la femme (inter natos mulierum), avant Jésus-Christ, le Fils de l'homme, Simon le magicien avant saint Pierre, et, à la fin, l'antéchrist paraîtra avant le Christ (ii, 16, 17) ^

D'après cette loi, il existe, depuis le commencement du monde, deux séries parallèles de prophètes, les uns véridiques, les autres menteurs, les uns venus d'Adam le premier prophète — dont on nie la chute (m, 21), — les autres dérivés d'Eve, inférieure à Adam et créée après lui (m, 22). Ceux-ci cependant se montrent les premiers, et réclament la foi en leur parole (ni, 23) ; mais ils ne sauraient être que trompeurs, puisqu'ils représentent l'élément féminin (m, 27). Ce sont eux qui ont introduit les sacrifices sanglants et les guerres (figurés par la menstruation), le polythéisme et l'erreur (m, 24). Les prophètes qui dépendent d'Adam au contraire ont paru en second lieu, mais ils méritent confiance, et, à parler plus exactement, il n'a existé depuis le commencement du monde en réalité qu'un seul prophète qui a paru d'abord en Adam, et qui « changeant de nom et de forme, parcourt le siècle jusqu'à ce qu'ayant atteint son temps, oint par la miséricorde de Dieu, à cause de ses labeurs, il jouisse

\. Cf. Récognitions, viii, 61, qui ont remplacé Aaron par les magiciens de l'Égyple, et Jean-Baptiste par le tentateur, peut-être aussi saint Paul {HoméL, ii, 17) par la nation des Gentils en général. Il est certain, en effet, que saint Paul est attaqué dans les Homélies sous le masque de Simon le Magicien (xvii, 13-19). Le chapitre 19 est très direct.

LA THÉOLOGIE ANTÉNICÉENNE. U

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pour toujours du repos » (m, 20; cf. Récognitions, n^ 22).

Ce prophète s'est manifesté en Jésus-Christ. Celui-ci ne fait ainsi que continuer l'œuvre d'Adam et de Moïse : son rôle est uniquement d'enseigner. Les Homélies présentent (xvi, 12), sur les rapports de la sagesse et de Dieu, un système d'extension et de contraction (exTaai:, (juaToXv]) qui rappelle celui de Sabellius tel qu'on le décrivait au iv® siècle. En tout cas, Jésus, bien que Fils de Dieu, n'est pas Dieu (xvi, 15). D'abord, il ne s'est pas lui-même dit Dieu ; puis le propre du Père est d'être inengendré, celui du Fils d'être engendré : or on ne saurait comparer l'engendré à l'inengendré : celui-ci est nécessairement unique (xvi, 16, 17). C'est de l'arianisme pur^

Ces données dogmatiques se complètent par l'affirmation de la liberté humaine (x, 4; xi, 8; Recognit.^ III, 22), de l'immortalité de l'âme (xi, 11; xvi, 16), d'une rétribution divine qui traitera chacun suivant ses œuvres (ii, 36) et qui infligera notamment à l'âme des impies le supplice éternel du feu (xi, 11).

La partie cultuelle et morale est un mélange d'essénisme et de judaïsme. La Contestatio de Jacques admet le baptême et la circoncision (1) : les Homélies prescrivent le bain au moins une fois le jour [Hom.^ ix, 23; X, 26; XIV, 1; Recogn., iv, 3; v, 36), et recommandent le régime végétarien [Hom., viii, 15; xii, 6; xv, 7). Le mariage précoce est obligatoire pour éviter l'adultère et la fornication [Hom., m, 68; Epist. Clem. ad Jacob.^ 7). Au contraire, les sacrifices sanglants sont condamnés [Hom.^ m, 24, 26).

L'exposé doctrinal des romans clémentins se retrouve en partie dans saint Épiphane [Haer, xxx) dont la re-

1. Nous sommes évidemaient ici en présence d'interpolations plus récentes.

lation présente quelques autres traits intéressants. Pour les ébionites, nous dit-il, le Christ et le démon ont été tous deux établis de Dieu : au démon appartient l'empire du monde actuel; au Christ celui du monde futur (16). Jésus n'est qu'un homme né dans les circonstances ordinaires (2, 14, 16, 17, 34), mais sur qui le Christ est descendu (14). Le Christ est ou bien un esprit supérieur créé, qui a paru d'abord en Adam et dans les patriarches et finalement en Jésus, ou bien l'Esprit-Saint lui-même (3, 13, 16), et c'est lui qui, venant sur Jésus à son baptême, a prononcé les paroles : « Tu es mon Fils bien-aimé »;(13, 16). Jésus- Christ est un prophète de vérité : par contre tous les prophètes entre Moïse et lui, David, Isaïe etc., sont des imposteurs (18). Quant aux Livres sacrés, ces hérétiques rejettent une partie du Pentateuque, notamment ce qui regarde l'usage des viandes et des sacrifices (18), ne reçoivent, en fait d'évangiles, que celui de saint Matthieu, qu'ils appellent xarà^Eêpaiouç et dont ils ont altéré le texte (3, 13, 14, 18, 22), et regardent saint Paul comme un menteur et un fourbe (16). En revanche, ils se servent de certaines IlepioSoi ïlExpou, ouvrage prétendu de Clément, et d'Actes (apocryphes) des apôtres (15, 16).

Leurs pratiques religieuses sont décrites par saint Epiphane sensiblement comme dans les documents clémentins. Initiés par le baptême, ils célèbrent chaque année les saints mystères avec du pain azyme et de l'eau (16). Ils ont conservé les observances juives, le sabbat, la circoncision, etc. (2) et possèdent même des prêtres et des princes de la synagogue (18) : ils rejettent cependant les sacrifices (16j. Ils se baignent fréquemment et au moins chaque jour (2, 15, 17), s'abstiennent de la chair des animaux (15), mais condamnent la continence et la virginité (2) : chez eux

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le mariage est plus hâtif qu'il ne conviendrait, et le divorce est permis (18).

Ces exposés ne laissent aucun doute sur le caractère mélangé de la doctrine dont nous parlons. Les ablutions fréquentes, la répudiation des sacrifices sont des traits esséniens. D'autre part nos trois sources, Philon, Josèphe et Pline, s'accordent à dire que les esséniens ne se mariaient pas et que la secte s'entretenait uniquement par l'adoption ou l'initiation de personnes adultes*. Il semble donc juste d'admettre que nous avons ici une combinaison d'éléments esséniens, juifs et chrétiens : c'est l'ébionisme essénien.

Sur ce fond commun d'ébionisme essénien se détache la doctrine elkasaïte, sans que l'on puisse déterminer d'une façon précise ce qu'elle y a ajouté, et si ses partisans formaient bien une secte à part ou n'étaient pas simplement un groupe d'ébionites esséniens plus spécialement dévots àElkasaï. Ce dernier nom a même fourni matière à bien des conjectures -. La plus probable est celle qui y voit la transcription des mots hébreux Hêil-Kesaï « force cachée ». Le personnage à qui on le donne a-t-il existé? On en a douté, mais sans raison péremptoire.

La secte nous est connue par Origène (Eusèbe, H. E.y VI, 38) et saint Épiphane (Haer, xxix, xxx, lui; en Orient, en Occident par les Philo sophoumena (ix, 13-17). Ceux-ci nous racontent que, sous Calliste. un certain Alcibiade tenta d'introduire à Rome la doctrine elkasaïte. Cette doctrine, contenue dans le

1. Cependant Josèphe signale à l'Orient une fraction de la secte ou l'on se mariait, et où même on prenait les femmes à l'essai pour trois -ans {De bello iud., H, 8, 13).

2. n est écrit par les auteurs de diverses façons : 'IDxacal {Philosophoumena), 'H).$ai (S. Épiphane). Origène dit'EXxecaiTai.

livre d'Elkasaï, avait été révélée par un ange gigantesque appelé le Fils de Dieu, ayant à ses côtés un ange femelle, l'Esprit-Saint, de dimensions analogues \ Elkasaï la promulgua la troisième année de Trajan (= 100). Elle consistait essentiellement dans la prédication d'un nouveau baptême distinct de celui de Jésus, qui devait remettre tous les péchés même les plus énormes dès qu'on le recevait avec foi en la nouvelle révélation. Le baptisé était plongé dans l'eau tout habillé et invoquait, pendant la cérémonie, les sept témoins, à savoir le ciel, l'eau, les esprits saints, les anges de la prière, l'huile, le sel et le pain. A cela se mêlaient des formules magiques, des incantations bizarres, des prédictions de l'avenir, des distinctions de jours fastes et néfastes, des combinaisons de nombres, tout l'attirail de l'astrologie. Les observances de la Loi juive étaient d'ailleurs maintenues, entre autres la circoncision. Quanta Jésus, on le regardait comme né à la façon ordinaire, d'un commerce charnel, mais, suivant les doctrines de la métempsycose, sa naissance de Marie n'avait été qu'une renaissance, car il avait passé successivement et déjà dans plusieurs corps et vécu sous d'autres noms. Les Philosophoumena remarquent que les elkasaïtes gardaient secrètes leurs croyances.

Ces renseignements, les premiers en date que nous I)ossédions, sont confirmés par Origène et par saint Épiphane. Le premier ajoute que les hérétiques rejetaient une partie des Ecritures, l'autorité des apôtres, et permettaient, en cas de nécessité, de renier le Christ des lèvres pourvu qu'on ne le fît pas de cœur.

1. Le fait que le mot hébreu roua/j, « esprit •, est du féminin a conduit un certain nombre de sectes à regarder le Saint-Esprit comme un être feinelle. Voirie fragment de l'Évangile des Hébreux cité par Origène, In leremiam, hom. XV, 4, Lomra., XV, 284.

186 LA THÉOLOGIE ANTENICEENNE.

Les détails spéciaux fournis par saint Épiphane représentent la secte comme une simple variété de Tébionisme essénien. Les disciples d'Elkasaï, continuet-il, sont proprement les Sampséens (aa(jn|^aïoi, solaires) ^ qui ne sont en réalité ni Juifs, ni chrétiens, ni Gentils.

De cet exposé il résulte que certaines doctrines pythagoriciennes avaient pénétré dans l'ébionisme essénien, et s'étaient coulées, avec l'elkasaïsme, dans ses croyances. Les Philosophoumena le remarquent positivement (ix, 14). Ainsi, si nous ne trouvons pas le pythagorisme au commencement de l'essénisme, nous le trouvons à la fm, et celui-ci ne s'était pas amélioré sous l'influence des doctrines qui l'entouraient.

D'autre part, cette étude montre le peu de place qu'en somme le judéo-christianisme a occupé dans l'histoire du christianisme primitif, et le peu d'action qu'il a exercé sur le développement de son dogme. Le coup droit et précis que saint Paul lui avait porté, la supériorité numérique presque immédiatement acquise par les fidèles de la gentilité réduisirent très vite à néant ses prétentions. Il put troubler quelque temps l'Église, nécessiter des protestations comme celle d'Ignace et du Pseudo-Barnabe, mais il ne put sérieusement ni l'inquiéter ni l'entraver. Contre l'idée universaliste chrétienne, soutenue par les forces de la philosophie grecque que les apologistes allaient bientôt mettre à son service, le judaïsme, pauvre métaphysicien, était bien trop faible pour lutter avec avantage. Aussi voyons-nous les colonies transjordanéennes de l'Église de Jérusalem se perdre rapidement dans l'obscurité de sectes étran-

\. Ainsi nommés sans doute parce que les esséniens auxquels ils tenaient invoquaient ou semblaient invoquer le soleil à son lever (JosÈPHE, De bello iud., H, viii, 5).

ges, et ce qui reste fidèle à l'essentiel du christianisme devenir au iv^ siècle plutôt un objet de curiosité pour saint Jérôme et saint Epiphane qu'objet d'étude sérieuse. La situation traditionnelle des nazaréens aurait pourtant, ce semble, mérité autre chose, car, en définitive, ils dérivaient du noyau tout primitif de la chrétienté naissante. Mais leur petit nombre les fît négliger : ils n'étaient plus, dans la grande Eglise, qu'un îlot perdu, un groupe imperceptible que ses singularités seules signalaient à l'attention.

§ 4. — Le gnosticisme i

On donne le nom de gnosticisme à toute une collée» tion de systèmes nés de bonne heure au ii^ siècle, dont

1. Sources : !<> Les écrits et fragments d'écrits gnostiques : l'Èpitre de Ptolémée à Flora (S, Epiphane, Haer. xxxiii, 3 sq., cf. P. G., VII, 4281 sq.); la Pistis sophia; le Livre du grand Logos ou Livre de Jeu, et un autre ouvrage sans titre dans les papyrus de Bruce (édit. G. Schmidt, Koptisch-Gnostische Schriften, I, Leipzig, 1905). La collection des fragments se tronve dans Gra.be, Spicilegium, n; Massuet, P. G-, vu, 1263 sq.; HiLGENFELD, Die KetzergcscMchte des Urchristentums, Leipzig, 1884. Voir aussi Clément d'Alexandrie, Excerpta Theodoti. — 2° Les catalogues et réfutations d'hérésies : S. Irénée, Adversus Iiaereses libri V; S. Hippolyte, Syntagma contra omnes haereses, ouvrage perdu, mais qui est représenté par Pseudo-Tertullien, Liber adversus omnes haereses; Philastrils, De haeresibus liber, ei S. Epiphane, Panaria; Philosophoumena sive Haeresium omnium confutatio (édit. Cruice); Adaman- Tius, De recta in Deum fide. Il y faut ajouter les traités particuliers ou renseignements de Clément d'Alexandrie, Origène,Tertullien, Eusèbeet autres historiens ecclésiastiques, et de plus Plotin, ITpbç xoù; yvco^Ti-^ou: dans les Ennéades.

Travaux : Duchesne, Hisl. anc. de l'ÉgL, 1, chap. xi. Lipsius, Dsr Gnos ticismus, sein Wesen, Ursprung und Entwicklungsgang , Leipzig, ISGO Mansel, The gnostic hérésies, London, 1873. Koffmane, Die Gnosis nach Tendenz und Organisation, Breslau, 1881, Hilgenfeld, Die Ketzerge schichle des Urchristentums, Leipzig, 1884. E. de Faye, Introduction l'histoire du gnosticisme, Paris, 1903. E. Bcoxaicti, Lo gnosticismo, Roraa, 1907. — Pour la littérature particulière à chaque secte, voir Bardenhewer, Geschichte der altkirchlichcn Litler., I, p. 318 sqq.

188 LA THEOLOGIE ANTENICEENNE.

plusieurs ont survécu jusqu'au v® et au delà, et qui représentent dans leur ensemble un effort ou de la pensée philosophique pour absorber le christianisme et le transformer en une simple philosophie religieuse, ou de la pensée religieuse pour lui trouver un^ sens plus profond que ne comportait la simplicité de l'Evangile, et le transformer en une mystagogie d'initiations et de rêves. Dans les deux cas, c'était une science plus haute {yv^ffiç) qui prétendait se substituer à la foi commune et ordinaire (îciffTtçj.Le gnostique était censé comprendre sa foi et en avoir percé le mystère.

Si le christianisme en effet apportait aux grands problèmes qu'agitait l'esprit humain une solution autorisée, il ne prétendait pas donner de ces problèmes euxmêmes une explication proprement dite. Il y avait donc, même admises les données chrétiennes, place pour des recherches ultérieures dont elles formeraient la base, et dont une philosophie claire et pondérée pouvait être l'instrument. C'est la gnose chrétienne telle que l'ont comprise Clément d'Alexandrie et Origène. Malheureusement, au lieu de cette philosophie réservée qui n'est que la raison en acte, les gnostiques usèrent, pour élucider leur foi, d'un platonisme dégénéré qui tournait au panthéisme et d'un néo-pythagorisme superstitieux qui tournait à la magie. Puis, afin d'utiliser dans le même but ce que les religions anciennes leur paraissaient avoir de bon, ils empruntèrent aux mystères païens, fort en vogue, comme on sait, au II® siècle, le secret de leurs rites et de leurs initiations, ou transportèrent dans l'enseignement de l'Eglise les doctrines théogoniques et cosmogoniques de l'Egypte, de la Chaldée, de la Perse et peut-être même de l'Inde connues à Alexandrie et en Syrie. A tous ces éléments de mauvais aloi vint s'ajouter une exégèse allégorisante à outrance avec sa méthode décevante et

ses interprétations fantaisistes. Dès lors, libre cours fut donné à l'imagination et l'on vit trop souvent de ces combinaisons indiscrètes, où l'Evangile était engagé, sortir des systèmes étranges, compliqués, monstrueux, dont on a peine à croire qu'ils aient pu tenir dans des cerveaux raisonnables, ou qu'ils aient pu être sérieusement proposés, admis et défendus.

Ces bizarreries cependant ne doivent point nous donner le change sur l'importance des problèmes auxquels la gnose s'attaquait, ni sur la vigueur que quelquesuns de ses maîtres ont apportée dans leur étude. « Eadem materia apud haereticos et philosophas volutatur : iidem retractatus implicantur : Unde malum et qua in re ? Unde homo et quomodo, et quod maxime Valen^ tinus proposuit : unde Deus? » C'est ainsi que Tertullien'' résume les questions que les hérétiques voulaient éclaircir. Il ne s'agissait de rien moins que de dire ce qu'est Dieu, ce qu'est l'homme et d'où il vient; pourquoi le mal? Puis, dans les systèmes gnostiques eux-mêmes, nous devons distinguer avec soin ce qui fait le fond de leur enseignement des images sous lesquelles cet enseignement était proposé, et des récits plus ou moins symboliques dans lesquels on l'enveloppait. Ces images et ces récits, qui avaient leur place surtout dans le service liturgique, ne tenaient pas aux entrailles de la doctrine : ils étaient beaucoup plus flottants, et traités avec une certaine liberté.

Voilà donc ce que se proposait le gnosticisme, et les moyens qu'il a mis en œuvre pour y parvenir. Les sources dont nous disposons pour le connaître luimême sont de valeur très inégale. Les écrits gnostiques, la première autorité à consulter naturellement, ont presque entièrement disparu. C'est à peine si quatre

1. De praescript., 7; cf. Clément d'Alexandrie, Excerpta ex Theodoto,

1Î)0 LA THÉOLOGIE ANTÉNICÉENNE.

OU cinq pièces entières se sont conservées en dehors des citations et fragments, parfois assez longs, que les héréséologues ont insérés dans leurs ouvrages ^ Le catalogue héréséologique de saint Justin est perdu et l'on désespère de le reconstituer. A l'époque de saint Irénée, le premier en date dont nous ayons les écrits contre le gnosticisme, celui-ci avait déjà évolué, et il est à croire que Tévêque de Lyon, malgré les documents antérieurs dont il a profité (voir surtout Adçf. haer., i, 22-27), nous a dépeint l'erreur à sa naissance ayec bien des traits qui ne s'y sont dessinés que plus tard. Le Syntagma de saint Hippolyte peut sans doute être retrouvé assez exactement dans les trois auteurs

— le Pseudo-Tertullien, Philastrius et saint Epiphane

— qui y ont puisé, mais enfin nous n'avons plus le texte même; et quant aux documents analysés par les Philosophoumenay ces documents — s'ils sont authentiques — ne remontent vraisemblablement pas plus haut que le commencement du iii^ ou la fin du ii* siècle. Nous ne disons rien des renseignements fournis par Origène et Tertullien. Ceux de Clément d'Alexandrie sont plus près des sources et à ce titre plus précieux.

De cette revue il suit que nous ne sommes pas parfaitement au clair sur ce qu'ont été au juste les systèmes gnostiques des cinquante premières années — de l'an 120 à l'an 170 environ — et sur la doctrine précise qu'ont professée ceux qui les ont d'abord émis. Ce qui semble seulement résulter de l'étude de nos sources est ceci : c'est que nous devons distinguer dans l'histoire du gnosticisme deux périodes. La première comprend le 11^ siècle. Le gnosticisme, dont les

1. Harnack, Geschichte der allchristlichen Litter., Die Ueberliefer., pages 152 sqq., 918; Bardenhewer, Gesch. der altkirchlichen Litter., I, pages 318 sqq.

racines s'aperçoivent déjà, nous l'avons dit, dans les écrits de saint Paul, y apparaît à l'époque d'Hadrien et d'Antonin (117-161) avec Ménandre, Saturnin, Basilide, Valentin, Carpocrate, et se développe régulièrement jusqu'à la fin. Cette première phase est caractérisée — au moins dans les commencements — par la supériorité intellectuelle et souvent morale de ceux qui établissent les sectes, par la tendance plus philosophique des systèmes, par la distinction plus nettement tranchée des écoles. Puis, au commencement du iii^ siècle, s'ouvre une seconde période. De nouvelles sectes apparaissent et pullulent avec des noms étranges, fondées par des hommes inconnus ou médiocres. Leurs systèmes absorbent peu à peu les grandes théories de l'âge précédent, mais tendent d'ailleurs à se rapprocher entre eux, de façon à n'être plus que des variétés dans un fond de doctrine commune. En même temps l'élément philosophique cède la place à l'élément purement religieux ou encore théurgique. Au lieu de raisonner, on s'appuie sur des révélations — les apocryphes foisonnent — ; au lieu d'instruire, on multiplie les rites et les cérémonies mystérieuses. La tenue morale n'y gagne pas, et certaines sectes y descendent à l'extrême infamie. Aussi font-elles secret de leur enseignement et dissimulent-elles leur existence même. Seul un hasard heureux les a souvent fait connaître.

Quant à une classification des systèmes gnostiques, peut-être offrent-ils un ensemble trop complexe et d'ailleurs trop imparfaitement connu pour qu'il soit possible d'en donner une satisfaisante. On n'y a pas, en tout cas, encore réussi, et celles que l'on a proposées diffèrent nécessairement suivant le point de vue auquel les auteurs se sont placés. La plus suivie se met au point de vue géographique et partage ies systèmes en deux grandes catégories : ceux

192 LA THEOLOGIE ANTENICEENNE.

qui viennent de Syrie et qui ont emprunté aux religions syrienne, chaldéenne et perse : ils composent la gnose syrienne dont les principaux représentants sont Simon le magicien, Ménandre, Saturnin, les ophites de saint Irénée, les caïnites et Justin. La seconde catégorie embrasse les systèmes qui sont nés sur le sol et ont emprunté à la religion de l'ancienne Egypte : c'est la gnose alexandrine à laquelle il faut rapporter Basilide, Valentin et ses disciples (Ptolémée, Héracléon pour l'école italique; Tliéodote, Marcus, Secundus, Axionicus pour Técole orientale), Carpocrate et Épiphane, les docètes, et les ophites alexandrins (naasséniens, pérates, sethiens, etc.). Le marcionisme, souvent donné comme une branche de la gnose, présente une physionomie spéciale et doit être traité à part.

De ce grand nombre de systèmes plus ou moins heureusement construits on n'attend pas que nous donnions ici une analyse détaillée : travail fastidieux et peu nécessaire que les proportions de ce volume ne permettent pas de réaliser. Mieux vaut en noter les doctrines principales et caractéristiques, en signalant, quand il y aura lieu , les divergences plus importantes.

Le Dieu suprême est généralement conçu comme unique. Au milieu des êtres divins qui l'entourent, qu'ils émanent ou non de lui, il apparaît le seul de son rang ^ Dans quelques systèmes — par exemple celui des ophites de saint Irénée — on retrouve des traces évidentes de la Trinité chrétienne. Le premier principe y comprend le Père (le premier homme), la Fils (Ennoia, le second homme), et le Saint-Esprit considéré comme être féminin-.

i. Ptolemaei ad Floram epistula, P. G-, VII, 1-289. 2. Adv. haeres., I, 30, l.

Ce premier principe, Dieu suprême, Père de toutes choses, est inconnu du monde inférieur, souvent même des êtres qui l'approchent de plus près. On tend à en faire une abstraction (8u6o;, 6 oùx wv ôeo;) : c'est un raffinement du platonisme ou un emprunt aux vieilles cosmogonies qui voient dans le chaos et l'abîme, c'està-dire dans le néant de la lumière et de l'ordre, la source du cosmos.

Entre le Dieu suprême et le monde inférieur se place un monde supra-sensible, divin, généralement émané du premier principe, et qui doit combler la distance entre l'infini et le fini, l'absolu et le relatif, et expliquer la création. On l'appelle leplérôme,rogdoade. Il est composé tantôt d'êtres qui semblent bien réels et concrets, comme dans la gnose syrienne en général, tantôt comme dans les systèmes de Simon et de Valentin, d'abstractions, de passions personnifiées présentées deux à deux comme éléments masculin etféminin, formant des syzygies :v ou cet lui vota, cpwvïi et ovojxa, ou bien l'Esprit et la Vérité, le Verbe et la Vie, etc. Entre les éons ainsi mentionnés il faut distinguer l'éon Christ ou Jésus, qui descendra plus tard sur le Rédempteur *.

C'est d'un ou de plusieurs de ces éons inférieurs au Père universel que vient la création ^. La matière et l'esprit en effet ne sont pas conçus comme deux formes diverses, inégales en perfection, de l'être, mais comme deux formes contradictoires, s'excluant en quelque sorte l'une l'autre. L'esprit est bon, la matière est mauvaise : elle est le fxY) ov : elle ne peut donc être l'œuvre de Dieu qui est excellemment esprit. Le démiurge se trouve dès lors forcément distingué de Dieu : l'homme et le monde viennent d'un être subalterne. De

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