Mansi, V
Cette lettre^ a joué dans l'antiquité un rôle considérable, et a toujours été regardée comme un document dogmatique de premier ordre. Le souffle théologique y est cependant beaucoup plus faible que dans les œuvres de saint Cyrille, et la spéculation proprement dite n'y occupe aucune place. Saint Léon ne veut ni discuter, ni démontrer : il prononce et il juge. Il reproduit simplement la doctrine de Tertullien et de saint Augustin, celle des orientaux dans ce qu'elle a de correct ; mais il l'expose avec une netteté et une vigueur remarquables, et surtout dans un style dont on avait, en occident, perdu le secret. Cette doctrine se résume en ceci :
1<^ Jésus-Christ n'est qu'une seule personne : le Verbe et le Christ ne sont pas deux mais le même individu : « Qui manens in forma Dei fecit hominem, idem informa servi factus est homo(3) ... Unus enim idemque est, quod saepe dicendum est, vere Dei Filius et vere hominis filius (4). »
2° Mais dans cette personne unique il y a deux natures, la divine et l'humaine sans confusion ni mélange : « Salva igitur proprietate utriusque naturae et substantiae, et in unam coeunte personam, suscepta est a maiestate humilitas, a virtuteinfirmitas, ab aeternitate mortalitas... Tenet enim sine defectu proprietatem suam utraque natura, et sicut formam servi Dei forma non adimit, ita formam Dei servi forma non minuit (3)...Quamvisenim in Domino lesu Christo Dei et hominis una persona sit, aliud tamen est unde in utroque communis est contumeli^, aliud unde communis est gloria (4). »
3*^ Chacune de ces natures a ses facultés propres, son opération propre, qu'elle n'accomplit pas indé-
i. La voir dans P. L., LIY, 755; Mansi, V, 1366; Haun, Biblioth., § 22i.
L'EUTYCHIANISME. 87
pendamment de l'autre et en dehors de l'union qui est permanente, mais dont elle est cependant le principe immédiat : c'est la conséquence de la dualité des natures : « Agit enim utraque forma, cum alterius communione quod proprium est, Verbo scilicet opérante quod Verbi est, et carne exsequente quod carnis est (4). )) Tout ce chapitre développe cette idée.
4^ D'autre part, l'unité de personne entraîne la communication des idiomes : « Invisibilis in suis visibilis factus est in nostris ; incomprehensibilis voluit comprehendi, etc.. (4). Propter hanc ergo unitatem personae in utraque natura intellegendam, et filius hominis legitur descendisse de caelo cum Filius Dei carnem de ea virgine, de qua est natus, assumpserit. Et rursus Filius Dei crucifîxus dicitur ac sepultus, cum haec non in divinitate ipsa, qua Unigenitus consempiternus et consubstantialis est Patri sed in naturae humanae sit infirmitate perpessus. Unde unigenitum Filium Dei crucifixum et sepultum omnes etiam in symbolo confitemur (5). »
Telle était, clairement indiquée, la doctrine christologique que le pape voulait faire triompher à Ephèse, et dont il avait confié la fortune à trois légats, Julien évêque de Pouzzoles, le prêtre René, qui mourut avant le terme du voyage, et le diacre Hilaire. Mais du reste on voit, par quelques lettres écrites peu après par saint Léon, qu'il augurait mal du concile sur le point de s'ouvrira La suite n'allait que trop justifier ses craintes.
Le concile en pfîet, convoqué pour le i" août 449, devait être présidé par Dioscore, assisté de Juvénal de Jérusalem et de Thalassius de Césarée en Cappadoce. Les évêques qui, au concile de Constantinople,
1. Epist. XXXVI et XXXVII. Théodoret avait la même impression {Einst. XVI, CXII).
avaient condamné Eutychès, ne devaient pas avoir droit de vote, puisqu'il s'agissait de contrôler leur sentence. Théodoret avait reçu défense d'y assister. En revanche, Fempereur avait voulu que l'archimandrite Barsumas de Syrie, sorte de sauvage et monophysite renforcé, prit part aux séances. Dans ces conditions, tout s'annonçait pour le triomphe d'Eutychès et de Dioscore.
Ce triomphe fut complet : il fut excessif. 11 n'entre pas dans notre sujet de raconter les diverses phases de ce concile que saint Léon a caractérisé du nom qui lui est resté, celui de brigandage^ . Il n'y fut question du dogme que pour approuver les déclarations d'Eutychès, et protester contre la doctrine des deux natures après l'union. Quant aux instructions du pape, elles furent systématiquement passées sous silence. Outre cela, Eutychès définitivement rétabli dans ses fonctions, Flavien, Domnus d'Antioche, Ibas, Théodoret. Eusèbe de Dorylée déposés, le patriarche de Constantinople ignominieusement maltraité, les évoques contraints de signer en blanc sous la menace des épées et des bâtons, des moines fanatiques faisant la loi au synode; tel est le bilan de cette assemblée, une des plus lamentables que l'iiistoire ait connues et qui porta à l'Eglise grecque un coup funeste. Cent trente-cinq signatures furent recueillies en faveur de ces violences que l'empereur approuva à son tour 2. Les légats cependant n'avaient point signé; ils étaient parvenus à s'enfuir, et, avant de partir, avaient pu recevoir les deux
1. Une partie des actes du brigandage d'Éphèse a été conservée en grec dans ceux du concile de Clialcédoine où on les lut (Mansi, VI). Une recension syriaque a été retrouvée dans un manuscrit du vi« siècle, et publiée et traduite par P. Martin, Les actes du brigandage d'Ephèse, Paris, 1876, et par F. Perry, The second s ynod of Ephesus, D:irt(on\, 1881. Cf. Hefele-Leclercq, Histoire des conciles, II, l.p. 000 et suiv.