‹ Histoire des ducs d'UzèsChapitre 22 sur 29 · NOS TRÈS CHERS FRÈRES · texte numérisé non relu

NOS TRÈS CHERS FRÈRES

Il convient à notre caractère aussi bien qu'à notre foi et à notre piété de nous mettre à la tête de ce deuil public et de conduire M. le duc d'Uzès à sa dernière demeure.

L'évêque d'Uzès ne saurait oublier ce qu'il doit à une maison qui a rendu à la religion tant de services et qui en a reçu elle-même tant de gloire et d'éclat. Quand cette maison apparaît dans l'histoire, vers le milieu du xi° siècle, elle est déjà l'une des premières du Languedoc par sa piété comme par ses exploits. Elle répond l'une des pre-

mières à l'appel d'Urbain II et suit le comte de Toulouse dans les hasards de la première croisade. Parmi les enfants du premier croisé , l'Eglise avait marqué les élus du cloître et de l'épiscopat. Elle sacra presque en même temps les quatre frères, Aldebert pour Nimes, Pierre pour Lodève, et deux Raymond, l'un pour Uzès, l'autre pour Viviers. A côté de ces mains consacrées et adoucies par l'huile sainte, d'autres demeuraient plus rudes sous leur gantelet de fer. Mais la cité d'Uzès, partagée entre l'évêque et le comte, ne se plaignait pas de ses maîtres. Les comtes toujours à cheval, aimés de leurs sujets, redoutés de leurs ennemis, défendaient ce coin de terre contre l'étranger, facilitaient la culture, établissaient le bac, le pont ou la route, et devenaient chers au pays par leurs bienfaits.

Ainsi commence dans l'histoire la première maison d'Uzès, et quand la seconde, qui sous le nom de Crussol, n'était ni moins ancienne ni moins illustre, vint recueillir par un mariage les derniers restes de ce sang généreux, elle en continua les grandes traditions, ne cessant de donner à l'Etat comme à l'Eglise, de grands serviteurs. La maison d'Uzès a fait ainsi de cette ville sa patrie, et de ce peuple sa famille. Elle s'est dévouée pour vous et elle a été payée d'un juste retour, par une affection et un dévouement que ni le temps ni les révolutions n'ont pu affaiblir. Il n'y a dans l'histoire pour elle et pour vous qu'un seul nom, parce qu'il n'y a qu'un seul cœur.

Que la comté d'Uzès devienne donc « une duché » comme on disait dans notre vieille langue, vous l'aimerez parce qu'elle vous couvre, parce qu'elle vous sert et qu'elle vous recommande à l'estime publique. Rappellerai-je ici que le noble défunt était le douzième duc de sa race ; que dès le siècle de Louis XIV, le duc d'Uzès était le premier pair de France, qu'aux funérailles de Louis XIII, de Louis XVIII, et au sacre de Charles X, il précéda tous les autres, en qualité de grand'maître de la maison royale, et que ses armes étaient portées immédiatement après celles de la maison de France, dans toutes les cérémonies publiques. Mais qu'est ce toute cette gloire auprès dune tombe? Les morts s'accumulent dans votre duché, et il n'y a plus guère

que les tombeaux qui y fassent quelque figure. Je parle la langue que Bossuet tenait à Saint-Denys, mais après Saint- Denys les caveaux d'Uzès sont bien faits pour enseigner les grands de ce monde. Vous y portez le fils des preux avec toute la pompe des obsèques de sa race, mais il faudra le dépouiller de sa dernière décoration, et il descendra dans son sépulcre pour y dormir de son dernier sommeil. Peut-être lirez-vous en passant les noms des princes anéantis qui font précédé dans ce dernier asile; mais leur linceul est déjà tombé en poussière, mais leurs restes funèbres ne sont déjà plus qu'une ombre à peine distincte de la terre qui les recouvre, et la langue humaine n'a plus de termes ni pour les peindre ni pour les nommer.

C'est ainsi que la mort dégrade tous les jours ceux que la naissance et la fortune avaient élevés si haut.Ilnous reste pour nous consoler de leur perte, le souvenir de leurs vertus. Mais dans les vieilles races ces souvenirs sont des lois. Les ducs d'Uzès ont voulu être sous tous les régimes des hommes publics et partant des hommes utiles. Voilà pourquoi leur popularité a survécu à toutes les révolutions. En déposant, après 1830, le manteau héréditaire de la plus vieille pairie du royaume, ils n'ont pas renoncé à servir la France. L'héritier de deux grands duchés a brigué et obtenu les suffrages du Gard et de la Haute-Marne, pour entrer dans l'Assemblée Nationale de 1848. 11 a pris séance au corps législatif. Il a enseigné à son fils comment on affermit son âme contre les coups de la fortune, comment on demeure fidèle à la devise de sa maison. Cette devise ordonne au duc d'Uzès de combattre toujours, et ne jamais déroger ni s'amollir dans les délices de la fortune : Ferro

non auro. .

Jacques-Emmanuel que nous pleurons aujourdhui a voulu servir à son tour. Il a servi sous les armes, allant apprendre à Saint-Cyr le métier de la guerre, le continuant dans les garnisons pendant dix ans, le reprenant il y a quelques mois encore, dans notre armée territoriale, se souvenant partout, malgré les tentations d'une grande fortune, que les traditions de sa race l'obligent a garder le fer et à mépriser l'or : Ferro non auro.

Il a servi dans le conseil général du Gard comme ses ancêtres l'avaient fait dans les états du Languedoc. Mais ses ancêtres avaient cinq voix dans l'assemblée de la plus grande province de France, comme duc d'Uzés, duc de Crussol, marquis de Florensac, baron de Remoulins et de Vers. L'égalité des sociétés modernes ne lui en donnait qu'une dans notre assemblée départementale. Il ambitionna pourtant ce modeste rôle, il y mit sa modeste gloire parce qu'il le tenait des libres suffrages de la ville et du canton d'Uzés; il le remplit avec une conscience aussi incapable de fléchir que l'épée des héros de sa race : Ferro non auro.

lia servi, tout jeune qu'il était, dans l'Assemblée Nationale de 1871. Là, son vote est demeuré tel qu'il convenait à sa foi religieuse, à ses convictions politiques, à son grand nom. Là, il a parlé avec compétence et autorité du métier des armes, dans la commission qui a préparé la loi sur le service militaire, et ses collègues se souviennent de la justesse de ses vues et de l'assiduité de son travail. Là, il ne s'est séparé ni de ses ancêtres, ni de sa province, ni de sa vieille France, et n'ayant pas cédé une seule fois aux attraits du pouvoir, ni aux séductions de la fortune, il quitta ce service public comme tous les autres, la tête haute, le cœur ferme, sans avoir à rougir de la devise de sa maison : Ferro non auro

Que d'autorité gardent encore les grands noms et les grands souvenirs, quand ceux à qui ils appartiennent veulent demeurer des hommes publics ! Jacques-Emmanuel possédait toutes les qualités propres à maintenir cette heureuse influence. Il était bon et agréable, simple et affectueux, d'un abord facile, d'un commerce sûr, d'une sincérité parfaite. La vieille noblesse se reconnaît à l'aisance avec laquelle elle porte le poids des siècles. Elle fait le bien sans y penser et se rend populaire sans y prétendre, tant elle est obligeante naturellement.

Voilà ce que nous disions de Jacques-Emmanuel, et nous composions pour lui et pour nous une agréable histoire, en affirmant que le ducd'Uzès, comblé de tous les biens de la terre, serait non seulement la gloire, mais La fortune >\o ce pays. Il n'était rien que nous n'attendions de sa bonté

et de sa munificence, quand Dieu nous l'enlève par un coup soudain, dans toute la fleur de la jeunesse, et ne nous laisse plus que le cruel devoir de le pleurer et de l'ensevelir. Mais quelque foudroyante qu'ait été l'attaque de la mort, Jacques-Emmanuel l'avait vue venir. Trois jours à l'avance, et quand tous les siens étaient encore sans inquiétude, il avait voulu faire sa confession entre les mains du saint religieux à qui il confiait chaque mois les secrets de sa conscience. Le vénérable curé de Saint-Thomas-d'Aquin n'en fut pas surpris. Il n'attendait rien moins d'un paroissien exemplaire et dévoué, qui tenait tant à l'honneur d'être le premier marguiller de son église. Ainsi, Jacques- Emmanuel a regardé la mort sans pâlir, comme ses ancêtres la regardaient sous le feu de la bataille. Il s'est rendu à Dieu de lui-même et du premier coup, sans être averti autrement que par l'instinct de sa foi. Il a offert, sans le dire, le sacrifice de sa vie. Il est mort comme un duc d'Uzès doit mourir, en brave et en chrétien, détaché de la fortune, mais serrant avec plus d'affection que jamais sur son cœur et sur ses lèvres la croix de Jésus-Christ, ce glaive, avec lequel les braves se font ouvrir les portes de la bienheureuse éternité. Ferro non attro.

Combien cette discrète résignation fut méritoire en face de la noble compagne de sa vie et des quatre enfants qu'il allait quitter! Mais je neveux pas même relever ce mérite en retraçant le spectacle de cette famille qui se désole. Incapable de peindre une si grande douleur, je sais qu'une haute piété l'adoucit, que nous la soulageons par nos sacrifices, et qu'à l'heure où je vous parle, votre sympathie, votre concours, vos louanges, vos prières, apportent à cette digne veuve et à ces chers enfants la seule consolation que puisse goûter leur grand cœur. Consolons-nous, le duc d'Uzès revivra dans ses fils, comme il a fait revivre luimême toute sa race. L'orphelin de 1878 apprendra de bonne heure qu'il se doit à la religion, à la France, à la terre de ses ancêtres, à la ville d'Uzès. Que Dieu nous le garde, nos très chers frères, et qu'il lui fasse un jour la grâce de se mettre à votre tète et de devenir un homme public. Puisse

la divine Miséricorde lui inspirer le désir ardent de combattre les grands combats de la foi, de la justice, de l'honneur! Puisse-t-elle vous conserver dans sa personne, un grand nom pour vous honorer, une grande fortune pour vous enrichir, un grand crédit pour vous défendre, et surtout un grand cœur pour vous aimer! C'est dans cette espérance que je dis adieu au père, que je bénis le fils, et que j'appelle du haut de cette tombe toutes les grâces du ciel sur la maison et la ville d'Uzès. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. »

Ce fut le samedi 7 décembre 1878 qu'eut lieu à Uzès la cérémonie funèbre dont fut l'objet la dépouille mortelle du duc Jacques-Emmanuel (1).

Ces obsèques eurent toute la pompe, toute la solennité des pompes royales. La ville d'Uzès ressemblait à une immense nécropole. Du haut de la plus haute tour du duché flottait un drapeau noir aux larges plis. Les murs^e ce vieux château ainsi que la façade principale de l'Hôtel de Ville étaient recouvertes de tentures à franges d'argent. La porte de la cathédrale et tout l'intérieur de ce vaste édifice étaient cachés sous les voiles noirs à franges et larmes d'argent, et çà et là les armoiries ducales. Mais ce qui était encore plus saisissant, c'étaient l'affliction, la tristesse qui se trahissaient sur tous les visages, tant était aimé le duc défunt.

Les communes voisines étaient venues s'associer au deuil de toute la contrée. Le rendez-vous avait été donné à l'octroi sur la route de Nimes, et c'est là qu'à dix heures précises arriva le char funèbre qui portait le précieux cercueil. Un nombreux clergé s'y trouvait, présidé par M. l'abbé Clastron, vicaire-général, et par

(i) Ses obsèques avaient déjà eu lieu avec beaucoup de solennité le 2 décembre à midi, en l'église de Saint-Thomas-d'Aquin, paroisse du duc d'Uzès, à Paris.

le curé archiprêtre de la cathédrale, Msr l'évêque ayant été subitement retenu à Nimes par une indisposition.

Dès que M. le vicaire général s'est avancé pour recevoir et bénir 1b cercueil, le vénérable curé de Saint- Thomas-d'Aquin, l'ami de cœur de M. le duc et qui avaii tenu à accompagner sa dépouille mortelle depuis Paris est descendu d'une des voitures de deuil et a pris place au cortège qui s'est alors dirigé vers la cathédrale.

Les corporations religieuses étaient en tète. Venaient ensuite les délégations :

1° Du Cercle catholique d'Alais, conduit par M. de Roux-Lare y ;

2° De la Société catholique de Nimes, ayant à sa tête le comte J. de Bernis, qui représentait aussi le comité de la Gazette de Nimes ;

3° De la Société de Secours mutuels de St-Quentin ;

4° Des Sociétés catholiques d'Arpaillargues., de Sagriès et autres.

Après ces délégations marchaient la Société de secours mutuel la Vigilante, et le Cercle national d'Uzès dont M. le duc était président.

Suivait la musique municipale qui, pendant la cérémonie, a joué plusieurs marches funèbres.

Les appariteurs de la ville, avec leurs hallebardes crêpées de deuil, précédaient le corps municipal.

Le clergé des paroisses d'Uzès et des cantons marchait devant le char funèbre, dont les cordons étaient tenus par MM. de Labruguière, maire d'Uzès, le marquis de Valfons, député de Nimes, d'Albiousse, juge au tribunal d'Uzès, Alexis de la Baume, ancien sous-préfet, de Missols, receveur des finances, et le comte de Flaux.

Le char, suivi de nombreux gardes et fermiers de M. le duc, était escorté par la compagnie de sapeurspompiers.

Venait la famille représentée par MM. le vicomte d"Hunolstein. le marquis de Galard, le marquis de

Talhouëtet le comte H. de Bernis, entourés de plusieurs officiers du 2" bataillon du 120e régiment de l'armée territoriale, dont M. le duc était le commandant (1).

De nombreux draps d'honneur étaient portés par la plupart des personnes notables de la localité.

Parmi les personnes venues pour assister à la cérémonie, nous devons citer M. le chanoine Pélissier, ancien curé archiprêtre de la cathédrale ; M. Maxime de la Baume, président de chambre à la Cour d'appel de Montpellier ; le comte de Castnes; le lieutenant-colonel d'Albiousse, des zouaves pontificaux; M. Marius. maire de Roquemaure et beaucoup d'autres.

(1) Voici l'ordre du jour du lieutenant-colonel Curet, du 120° territorial, dont faisait partie le duc d'Uzès, en qualité de commandant :

C'est avec un sentiment de profonde tristesse que le colonel annonce au régiment la mort si imprévue de M. le commandant d'Uzès, décédé en son hôtel à Paris, le 28 novembre 1S78, à l'âge de trente-neuf ans.

Au régiment tout le monde apprendra avec la plus grande peine la perte de cet excellent et digne officier supérieur, enlevé si prématurément à l'affection de tous les siens et de ses nombreux camarades.

Le colonel perd en M. le commandant d'Uzès, non seulement un bon ami, mais aussi un collaborateur distingué sous tous les rapports et sur le concours duquel il savait pouvoir compter en toutes circonstances.

M. le commandant d'Uzès, ancien officier démissionnaire de l'armée active, comptait dix années de service effectif, dix campagnes de guerre et était chef de bataillon au régiment depuis trois ans passés.

Des voix plus autorisées que celle du colonel proclameront les bienfaits et les nobles qualités du cœur du duc d'Uzès dont le nom fut toujours synonyme de bonté, de générosité.

Au 120o territorial nous garderons tous soigneusement le souvenir de cet homme de bien, dont le savoir et le dévoùment égalaient le plus pur patriotisme.

Marseille, le 2 décembre 1878.

Le lieutenant-colonel commandant le régiment, Signé : Curet.

Le défilé a traversé une double haie compacte depuis l'octroi jusqu'à la cathédrale, où il est arrivé vers onze heures. L'église, comme je l'ai dit, était toute tendue de noir. Un très haut catafalque, surmonté de la couronne ducale, portait les armes de la maison d'Uzès, dont la devise est : Ferro non auro.

Après la grand'messe, M. le vicaire-général est monté en chaire et a retracé avec beaucoup d'éloquence toutes les vertus du duc d'Uzès.

Après l'absoute, le cortège est sorti de l'église pour se rendre au duché, où M. le marquis de Valfons a prononcé le discours du suprême adieu qui a vivement impressionné les assistants. Puis M. le vicaire-général a récité les dernières prières et le corps a été descendu dans le caveau du château ducal (1).

La mort du duc Jacques-Emmanuel arrête cette histoire des ducs d'Uzès que j'ai écrite avec le cœur, sans passion politique et sans prétention littéraire.

Je n'ajoute plus que quelques mots : Le duc Jacques- Emmanuel a laissé quatre enfants sous la tutelle de leur mère, la duchesse d'Uzès née Anne de Mortemart- Rochechouart, si connue par ses goûts pour la chasse et

(1) Gazette de Mimes, neuvième anné'>, n<> 28 i.

les beaux-arts et par son dévouement à toutes les bonnes

œuvres

1° Jacques, né à Paris, le 19 novembre 1868 ; 2° Symone (1) d'Uzès, née le 7 janvier 1870 ; 3° Louis de Crussol (2), né le 15 septembre 1871 ; 4° Mathilde de Crussol, née le 4 mars 1875.

Le jeune Jacques, treizième duc d'Uzès, appelé à recueillir l'héritage de tant de grandeurs a déjà fait de brillantes études et se prépare à entrer à l'école de Saint-Cyr. Dirigé par sa pieuse et noble mère dans les voies du bien et de l'honneur, nous sommes persuadé qu'il saura toujours, en face des grands devoirs que l'avenir peut lui réserver, se montrer digne de son nom et de ses illustres aïeux.

(1) Ce prénom lui a été donné en souvenir de SymoDe, dernière héritière de la vicomte d'Uzès, qui épousa le 24 juinli8G, Jacques baron de Crussol.

(ï) Il serait bon de faire revivre en la personne de Louis de Crussol, le titre de duc de Châtillon depuis longtemps éteint. On sait que la trisaïeule de Louis de Crussol, la duchesse d'Uzôs née Je Châtillon fut l'unique héritière de cette illustre famille.

Page 1