‹ Histoire des ducs de Bourgogne de la race CapétienneChapitre 5 sur 39 · CHAPITRE MU · texte numérisé non relu

CHAPITRE MU

Hkgnk d'Eudes IV

'Suite)

Inefficacité de l'intervention du pape Clément VI dans les débats entre les rois de France et d'Angleterre. — Reprise des hostilités. — Convocation des troupes à Arras. — Chevauchée sans résultat. — Le duc et son fils envoyés en Aquitaine sous les ordres do Jean le Bon.

— Les Bourguignons à Angoulemc. — Mandement à Avallon. — Départ d'Eudes IV et de Philippe, comte de Boulogne, au secours du duc de Normandie. — Leur arnvéeà Agen — Présents offert» par les consuls de cette ville. — Kpisodes du siège d'Aiguillon. — Accident de cheval dont Philippe est victime pendant ce siège. - Sa mort. — Transport de son corps à Agen. — Cérémonie funèbre et honneurs rendus par les consuls d'Agen. — Regrets universels causés par cette mort (février 43i5-aont 1346).

Guerre de Franche-Comte. — Hostilités commises par Thibaut de Neufchàtel et sa soumission au duc. — Arrogance et démêlés des baillss d'Eudes IV dans le comté avec les barons et leseccle:>iastiquc$.

— Entreprises des sires de Faucogney ; représailles de Vautier de Vienne, gardien du comté. — Siège de Château-Lambert ; prise et reprise de cette place. — Entrée en campagne de Jean de Chalon, seigneur d'Arlay; siège de Matbay. — Incursions à Klobon, Montmirey, Baume — Le bailli Foulque de Villefrey débloque Cicon. — Formation d'une nouvelle ligue do la conléderation franc-comioi>e.

— Alliance offensive et défen>ive avec Edouard 111, roi d Angleterre. — Engagements réciproques et promesses de subsides. — Funestes conséquences de celte alliance. — Dévastations à Cray, Pontarlier. Othe de Cran son, lieutenant du duc, organise la défense et la répression avec les soudoyers d'Allemagne et de Lorraine —

Démarches, activité et rôle de la duchesse en l'absence du duc. — Mandement des barons confédérés à Remiremont. — Ravages à risle-sur-le-Doubs, défendu par Thibaut de Neufchâtel. — Arrivée d'Eudes IV. — Retraite des soudoyers allemands faute de paiement. — Combats à Mantoche, Olerval. — Convocation des gens d'armes et des chevaliers à Oolo trois fois contreman iée faute d'argent. — Eudes IV cherche des alliances, négocie avec l'Autriche déjà engagée avec l'Angleterre ; passe un important traité avec sa sœur Blanche et le comte de Savoie; achète l'appui des barons de Joui, des sires de Cicon, de Thuillières. — Combats divers. — Maladie et mort de la duchesse de Bourgogne Jeanne de France. — Le maréchal Jean de Frolois obtient à Oiselay des trêves pour la durée d'un mois. — Reprise des hostilités. — Autres trêves renouvelées à Elobon. — Médiation et arbitrage de Philippe de Valois entre le duc et les confédérés. — Accord et arrêt du roi, daté de Vincennes, auxquels les parties intéressées donnent leur adhésion. - Lettres de rémission pour la félonie de Jean de Chalon-Arlay, allié de PAngleterre.

- 1343-mars 1348 -

Après avoir assisté au tournoi de Compiègne, en février 1345, Eudes IV séjourna environ deux mois à la cour de France, avant de rentrer en Bourgogne où la duchesse avait fort à faire pour maintenir l'agitation provoquée par les confédérés francs-comtois. « Mais « à la Nativité Saint-Jehan-Baptiste, le roy d'Angle- « terre envoia lettres au pape, disant que le roy de « France avoit rompues les trièves, et que, pour ce, il « le deffioit (1). » La rupture du traité de Malestroit n'avait pas été provoquée par Philippe de Valois, seulement il fallait à Edouard III un prétexte avouable pour motiver une prise d'armes et les manifestes vio-

(I) Les Grandes Chron. de Fr., éd. P. Paris, t. V, p. 438 ; voir lettres du U avril au 26 mai 1345, Rymer, Fcedera,t. III, p. 36-45.

(1345) eudes iv 3

lents qu'il lançait contre son adversaire. Clément VI, dont les elTorls de conciliation furent perdus* ne put que transmettre les lettres de défi à leur adresse.

Le roi de France se mit donc en mesure de garder les frontières du Nord, et donna ordre à tous les nobles de se trouver en armes à Arras après la quinzaine de la Madeleine (1). En conséquence, par un mandement daté de Maisey, le duc de Bourgogne chargea Guillaume de Jully de réunir ses féodaux à Chàtillon-sur- Seine le 17 juillet ("2) et après avoir, de concert avec la duchesse, posé la première pierre de la chapelle d'Argilly (3), il prit lui-même route pour l'Artois, arriva le 2 août à Béthune, puis traversant Aire, Saint- Omer, Tournehem et La Montoire (4), vint s'installer en son château d'Hesdin pour y attendre les événements.

De ce côté les affaires d'Edouard III ne marchaient pas comme il Feût désiré, car s'il avait ménagé une agression mieux combinée contre la France, en essayant trois attaques simultanées par la Flandre, la Bretagne et la Guyenne, le meurtre de Jacques Artevelde, l'allié sur lequel il comptait pour gagner les Flamands, lui ôta pour le moment tout espoir de réussir dans son entreprise, et le força de repasser en Angleterre sans avoir rien fait (5).

(1) Grandes Chr. , t. V, p. 438.

(2) Arch. de la Côte-d'Or, Recueil de Peiocedé, t. XXIII, p. 85.

(3) La construction de cette chapelle fut commencée le 14 juillet 1345, d'après l'inscription dont on possède le texte. Bibl. nat., collect. Bourgogne, t. LCXIV, p. 794.

(4) Arch. du Pas-de Calais, Artois, A 3 et A 82.

(5) Les Grandes Chr. mettent seules à leur place les événements le juillet 4345, qui déterminent à ce moment le départ d'Edouard III;

4 EUDES IV i 1345 >

Eudes IV resta donc inactif dans sa belle résidence d'Hesdin, du 14 août au 18 septembre 1345, et passait le temps à jouer aux échecs (1) avec les gens de son entourage. Puis, il vint rejoindre son fils Philippe à Arras (2), et en sa compagnie, regagna la Bourgogne, où leur présence était nécessaire, car la duchesse, installée à Gray, convoquait les gens d'armes pour marcher contre les barons francs-comtois (3) et la comtesse de Boulogne était sur le point d'accoucher (4).

Les circonstances étaient trop difficiles pour que Philippe de Valois pût se passer longtemps du service de ses grands vassaux. Les Anglais réussissaient mieux dans le midi que dans le nord ; les nouvelles des succès du comte de Derby, lieutenant d'Edouard 111 ou Aquitaine, arrivaient chaque jour à la cour de France, et le lieutenant, plus heureux que son souverain, tenait en échec Jean, duc de Normandie, qui sollicitait des secours. Eudes IV et Philippe lui conduisirent des renforts dans le courant d'octobre, après avoir obtenu des lettres d'état pour la prorogation des causes qu'ils pouvaient avoir au Parlement, soit pour eux, soit pour leurs femmes (5). Ces renforts, tousdiri-

ni Froissa rt, ni les auteurs contemporain!» ne tiennent compte de faits qu'ils rapportent à une date ultérieure. (!) Arch. du Pas-de-Calais, Artois, A 644.

(2) 22 septembre Arch. du Pas-de-Calais, Artois, A 647.

(3) Les nobles étaient convoqués à Salins pour le 20 octobre ; lettre de Jean de Monlagu au prévôt de Montmirey, Arch.de la Cote-dOr, Peincede, t. XXIII, p. 524.

(4) Arch. de la Côte-d'Or. comptes de Saulx, B. 6080 ; • pour les despans de ceux qui chacent au chevreul pour la gesine de Mme je Bouloine, qui fut l'an XLV ».

(5) Arch. nat.. Xia 8848. fol. 2<H : J Viard. Lettres d'état, n- 259.

(1345) tUDLh iv 5

géa sur Angoulême (1), étaient de retour en Bourgogne au mois de novembre, et passaient à Montbard,du 19 au 23, pour se rendre à Gray, où le comte de Boulogne arriva le 27 de ce mois. Dans le même moment, le roi mandait aux gens du Parlement de proroger à nouveau les causes du duc et de son fils, jusqu'aux octaves de Quasimodo (2). Les menées de Jean de Chalon-Arlay forçaient Philippe à se séparer momentanément de son père, et Eudes IV, préoccupé de ses affaires dans le comté, obligé de défendre les intérêts du roi avant les siens, obéré par les charges de la double lutte qu'il avait à soutenir, recevait de Jean le Bon, à Chaumes-en-Berri, la somme de mille florins (3).

La mauvaise organisation militaire et la détresse des finances du royaume étaient telles que le roi n'était pas en mesure de se défendre, et qu'il avait l'humiliation d'apprendre chaque jour la perte de ses villes de Guienne conquises sans résistance par Derby. On rê-

(I) « Délivré pour la despance de plu»ieuri des genz iK - oftices ragr. le duc, c'est à savoir dou tinez qui feureot à Àlontbar, le diemoinge xuc jour de novembre l'an XLV, le lundi suigant ou dinerqui venient d'Angouloime... » (Arch. Cote-d'Or, Comptes do Montbar, B. 5302); — « pour les despens de Henry de Robes et de plus, des offices mgr. faiz en Juigney, le macredi «n« jour de novembre, aulx venanz à'Angolaimme à Gray... xlv s. h d. >» (Arch. de la Côte-dOr, Comptes do Salmaise, B. 6038) ; — « despens de plus, valiez faiz en Juigney en vouant (Y Angouloisme à Gray et lesconduisoit Enriz de Boves » (Arch. Côte-d'Or, B. 6038, fol. 51). — Le duc Eude* IV était lui-môme à Au goulème le jour de la Toussaint 1345, d'après la mention suivante : « pour un cheval acheté et donné par tngr. le duc à M. Loys de Courboa en la ville d'Angolesme le jour de la Toussaint mil CCC XLV •< lArch. de la Côte-d'Or. B. 1405. fol. 62).

il) Le 28 novembre 4345; J. Viaid, Lettres d'étui , n° 265.

i"i) Quittance du duc du 1» décembre 1345; Ori'i.. Bibl nat., I*. 20. 37 4, fol. I.

6 eudks iv (1346)

solut de faire un grand effort et de faire appel à toutes les ressources dont on pouvait disposer.

Eudes IV avait trop d'intérêt à ménager les bonnes grâces de son beau-frère pour ne pas mettre à son service les hommes de son duché déjà utilisés dans les chevauchées antérieures. Un grand mandement convoqua les vassaux à Avallon, le dimanche 8 janvier 1346. Depuis les fêtes de Noël la famille ducale séjournait à Montbard; Philippe quitta cette ville le 3 janvier, suivi par un chariot chargé de ses bagages pris à Aignay, et il arriva à Avallon où des fonds lui furent adressés pour la paie des gens d'armes. Hugues de Monestoy, maréchal de B., et le duc en personne vinrent le rejoindre le jour de la semonce (1).

Les troupes prêtes à s'acheminer dans le midi pour aller rejoindre le duc de Normandie partirent donc d' Avallon en janvier 1346. Froissart affirme que le duc de B. et le comte de Boulogne se présentèrent d'abord à Philippe de Valois, à la tête de mille lances, et que « li rois les rechut et leur sceut grant gré de ce service » (2). Il est certaiu que tous les chevaliers ban-

( 1 ) « Despans de Rigolât et soq pege fait à Eigney en apparoillant lou charriot mons. Pbelippe, cuy Dex pourdoint, et furent faites par lettres de mons. Ph. à Montbar, lou sabmedi voille de l'an neuf XLV » (Arch. de la Côte-d'Or, Comptes d' Aignay, B. 2056) ; — « despensdo mgr. Hugues de Monestoy, faiz à Montbar. le vendredi jour de l'Apparition N.-S. l'an XLV, ou gîte, et venoit dou Digenoiz, pour la besoigne mgr. et s'en aloit au mandement à Avallon... » (Arch. de la Côted'Or, comptes de Montbar, B. 5302) ; — « despans de mgr. Ph., cuy Diex pardoint, faiz à Montbar le mardy tiers jours de janvier, à la dignée l'an XLV, qui en aloit au mandement à Avalon... »> (Arch. Côte-d'Or, id.) ; — « pour llll" pavoillons envoyés à mgr. Ph. de B. à Avallon... » (Arch. de la Côte-d'Or, comptes de Saulx-le-Duc. B. 6080).

(2) Luce, Froissart, t. III, p. 408.

nerets ou bacheliers ne se trouvèrent pas réunis au départ, car beaucoup d'entre eux, convoqués dans des chevauchées précédentes, avaient fourni une somme de service supérieure à leurs engagements. Plusieurs ne partirent qu'en mars, comme Gaucher de Frolois, seigneur de Rochefort-sur-Armançon, « amé conseiller du roy », qui obtint en ce moment l'ajournement de ses causes en Parlement (1).

Nous ne connaissons pas les opérations des troupes bourguignonnes lors de leur jonction avec l'armée de Jean le Bon. Prirent-elles part aux sièges de Miramont, de Villefranche, d'Àngouléme ou d'Agen (2), nous ne

(1) Arch. nat., X»» 8848, fol. 227; J. Viard, Lettres d'état, n»32r

(2) Bertrand?, Etude sur les Ckron. de Froissart, et d'après lui, Luce, Froissart, sommaire, p. xxix-xxx, veulent qu'Angoulôme, dont le siège est indiqué par Jean le Bel, sous le nom à'Agnlan, ou Agolant ou Angolesme, et que Froissart ideotiGe avec Angoulême, ne soit une *utre localité que la ville d'Agen. Les allégations de ces savants commentateurs peuvent être discutables, et nous laissons à d'autres le soin Je les éclaircir quand de nouveaux documents seront mis au jour. Nous avons constaté en 1345, dans une note précédente, le retour des Bourguignons, cités dans quatre mentions comme venant d'.-l ngou~ loime, Angouloisme ou Angolaimme. Voici une autre pièce originale prouvant, en 1346, une action devant Engoullemme, qu'il est plus difficile d'identifier avec Agen. Peut-être faut-il examiner avec moins de sévérité le texte et l'allégation de Froissart, malgré les critiques un peu vives d'un commentateur. « Eudes, dux de Bourgoingne, contes •< d'Artois et de Bourgoingne, pa Matin et sires de Salins, à notre reche-

• veur d'Artois, salut, comme y nous soit apparu par cedule estre

• tenus à notre amé et féal chevalier le chastellain de Bergues, en la •< somme de soixante-trois livres parisis pour le restant des gaiges « de li et des gens d'armes de sa route, desservis ès présentes guerres « monseingneurs le Roy, ès parties de Gascoigne devant Engoullesme.

• Si vous mandons que la soime des LXIU lib. dessusdis vous paiiés

• à ootredit chevalier au plus tost que vous poés, ou faites certaine

• aseune de la somme dessusdite, par quoi on n'en retourne plus par < devers vous en recevant ces lettre et quittance dudit chevalier. Et

• nous mandons aus gens des comptes qu'il vous tabulent de vos ro-

8 LUbts îv (1340 >

sommes pas renseignés à cet égard. Toutefois, on a la preuve qu'Eudes IV fut aussi servi en Guienne par un certain nombre de vassaux partis de l'Artois (1).

Le 5 avril 1346, le duc de Normandie, le d ucde B. et son fils, le duc d'Athènes, Jean de Marigny, évêque de Beauvais, le maréchal de France, le grand maître des arbalétriers et une suite nombreuse firent leur entrée dans la ville d'Agen. Les consuls de cette ville s'étaient mis en devoir de leur laire une réception honorable, et offrirent à chacun d'eux des provisions de vin et de cire proportionnelles à la qualité des personnages (2). Jean le Bon réclama d'abord un contingent de mille hommes pour renforcer l'armée qui allait assiéger Aiguillon, mais les consuls déclarèrent qu'ils ne pouvaient faire droit à cette demande, à cause des dangers dont ils étaient menacés, et des compagnies anglaises qui battaient les environs. Le même jour, des ordres furent adressés dans les villes du Languedoc, pour presser la levée des subsides consentis par les communautés de la province (3).

Ensuite, on se dirigea sur Aiguillon, où les tentes étaient déjà dressées avant les fêtes de Pâques, qui

« choitcs. Donné à Vaugerart de làs Paris, le XXIII* jour de novem- « bre, sous notre signet, l'an de grâce mil CCC quarante et six » [Oriy. parch., Arch. du Pas-de-Calais, Artois, A 653*0», pièce scellée).

(1) Voir la note précédente.

(2) Jean le Bon, duo de Normandie, re»;uî vingt pipes de bon vin et quatre quintaux de cire; Eudes IV, son ftls Philippe, et Jean de Marigny, évoque de Beauvais. reçurent chacun six pipes de vin et un quintal de cire ; le duc d'Athènes, quatre pipes et un quintal ; le maréchal de Franco et le grand maître des arbalétriers, quatre pipes et un demi-quintal (Arch. de la ville d'Agen, Adolphe Magen, Les Jurades de ta ville d'Agen, Auch, 1894, t. I, p. 60.

TU Bertrandy, Eluda sur les Chrau. de Froissart, p. 304J ; doin Vaiasete, HUt. du Languedoc, preuves.

EUDES IV t»

tombaient cette année le 16 avril (1). Eudes IV assislait à ce siège, et nous avons deux mentions qui constatent sa présence au mois de juin (2). La place vigoureusement défendue par Gautier de Manni et le comte de Pembroke résista victorieusement aux attaques des troupes françaises et bourguignonnes qui cernaient la ville et empêchaient le ravitaillement. Les capitaines anglais comptaient aussi sur l'action, non de Derby qui se trouvait à Bordeaux, mais du roi Edouard ïll lui-même, dont on faisait espérer la prochaine arrivée.

C'est dans une de ces escarmouches tréquentes pendant ce long siège d'Aiguillon que le duc de B. fut frappé du plus grand malheur qui lui pouvait arriver. Son fils Philippe, comte de Boulogne et d'Auvergne, jeune homme ardent et intrépide, voulant prendre pari à un engagement, sauta sur un cheval indocile et lui laboura les flancs de ses éperons. Emporté par une course folle, le cheval franchit la plaine, sauta un fossé et fit une chute en écrasant son cavalier qui ne put se remettre de cet épouvantable accident. Tous les auteurs bourguignons (3) racontent ainsi cet événement , mais on doit relater la mention fournie par la plus ancienne chronique, celle de Jean le Bel (4) : « le filz « du duc de B. qui estoit le plus beau bachelier du « toute France et debvoit estre le plus riche princo

(\) Bertrandy, lac. cit., p. 310.

(i) Arch. delà Cote-d'Or, B H. 928 ; Arch. du Pas-de-Calais, comptes d'Artois, A. 653.

(3) Paradin, Annales de Bourgogne. 4566, p. 328 ; Saint-Jullien de baleure. Origine des Bourguignons ; dom Plancher, t. Il, p. 205.

U> Chrnn. deJehm le H'I, rhup. lxxïv. éd Polain, t. II. p. ÎM) 1 0u.

a après le trespassement de son pere, estoit aouvela lementen cel osttrespassé par grande mescheauce ; « car, ainsy qu'il couroit sur ung coursier pour plus « tost venir à ung assault qu'on faisoit devant le chas- « tel d'Aiguillon, le coursier chey sur luy, si en fut « tout froissié, tant qu'il en mourut. Ce fut dommaige, « le duc de Normandie en fut grandement dolent, car « trop l'amoit (1). »

La date de l'accident n'est pas facile à établir. Le 19 juin, Philippe, comte de Boulogne, recevait encore au siège d'Aiguillon une somme de 120 1. 1. pour payer la paie de ses gens d'armes (2). Le 11 août, il était mort et son corps était rapporté du camp d'Aiguillon

H) Les variantes des mss. de Froissart racontent cet événement en termes différents. Voici celle qui offre le plus de détails d'après le ms. B. 6 : « messires Phelippe, pour eulx veoir, demanda son coursier, « comme à ung grant seigneur qui pluiseurs en avoit ; on luy amena « ungjone poulain, que nouvellement on lui avoit envoie! et sur lequel « il n'avoit oncques monté. Quant on lui ot amenct, il le refusa, pour k chèque oncques ne l'a voit chevauchiet Et ansyque l'on aloil quérir « ung aultre. vey que ches escarmuches estoient trop belles. Àdonc <■ messires Phelippes, qui eult grand désir de veoir, dist : « Amené « me che coursier. Je monterai dessus ; chisaultres vient troplongue- « ment. 11 monta sus et le fery des esporons et se hâta moult. Che pou- « lain, qui les osporons ne connis-ïoit, se commencha à enorguellier « et à se mentenir merveilleusement et assollir et atreper diversement, a Et messires Phelippes, pour lui aprivisier, le feroit des esporons « aigrement. Che coursiés emporta son seigneur de telle fachon que << il n'en peultc^tre maistre, et l'enporta parmy ung fosset où il tre- « buse h a h cens dessus l'autre. Oncques il ne pot estre à tamps aidier <• qu'il ne fust bitkihiés et sy froisiés que oncques puis il n'eut sancte, « mais morut dedens quinze jours ; dont tous les seigneurs furent < durement courouchiés. car c estoit le plus riche et le plus grant de « linaige du royaume de France • (Froissart, éd. Luce, t. IV, p. 210- 2 II). — Le ms. d'Amiens dit que Philippe « estoit li ungs des biaux chevaliers de toutte l'ost de son eage » (idem, t. IV, p. 206).

(2) Arch. delà Côle-d'Or, B. H .938, pièce scellée, liasse 32, cote 76; reçu de Perrenot de Coion.

dans la ville d'Agen. Il paraît probable que l'infortuné jeune homme avait succombé la veille et que le jour de son décès peut être fixé au 10 août, et non au 22 septembre, comme le dit Y Art de vérifier les dates (1). Les consuls d'Agen, réunis le 11, déclarent qu'il sera fourni des draps et des torches le jour que le duc de Normandie choisira pour se rendre dans la ville afin d'assister au service funèbre (2).

La cérémonie eut lieu le 12, selon toute apparence, la présencedu duc de Normandie estconstatée le même jour à Agen (3), et le lendemain, il était rentré sous ses tentes à Aiguillon, en compagnie de Jean de Ma* rigny, évôque de Beauvais. Ce sont les mêmes personnages que nous trouvons réunis dans cette ville deux ans auparavant (4) dans des circonstances bien différentes alors que les consuls- venaient prêter serment à Jean le Bon, qui s'engageait lui-même à respecter les coutumes de la cité.

Ce funeste événement, le départ du duc de B. et les défections qui se produisirent dans les troupes françaises devaient motiver la levée du siège d'Aiguillon qui eut lieu le 20 du même mois (5).

(1) Bertrandy, Etude sur Froissart, p. 343, est le premier qui ait parlé de l'annonce de cette mort à Agen, le 11 août. Luce (Froissart, t. IV. somm. p. IV), qui s'est servi de ce travail reproduit la date erronée du 22 septembre donnée par VArt de vérifier les dates ; dom Plancher, t. II, p. 205, est celui qui s'était le plus rapproché de la venté en disant que cette mort était arrivée vers le milieu du mois d'août.

{î) Arch. communales d'Agen, BB. 1, deux variantes. Voir A. Ma- Scn, Us Jurades dAgen, t. I, p. 76-77.

(3) Le 9 août, Jean le Bon est devant Aiguillon, le 12 à Agen et le 13 à Aiguillon (Bertrandy, loc cit., p. 343).

(4) Voir notre t. VII, p. 346.

(5) Bertrandy, toco cit., p. 346 et 5uiv.

Guerre de Franche-Comté. — Il nous faut maintenant revenir un peu en arrière et suivre les péripéties de la guerre désastreuse poursuivie dans le comté île Bourgogne. Le traité de paix passé par l'entremise du roi Philippe de Valois entre le duc et les confédérés francs-comtois, en juin 1337, avait laissé à chacun d'eux la liberté de faire valoir leurs droits. EudesIV retenait toujours la garde de Lieucroissant, de Lan- Ihenans et la vicomtéde Baume appartenant à Thibaut de Neufchatel. Sur les plaintes de ce dernier, il avait, il est vrai, ordonné, le 6 septembre 1346, à Vautier de Vienne, son lieutenant, de prendre des informations auxquelles il promettait de faire droit lorsqu'il serait rentré au pays. Mais, malgré ces engagements, il ne se hâta pas de rendre justice, et la guerre s'alluma entre eux.

En prévision des hostilités, Jean de Montagu, bailli du comté, ordonna des travaux au château de Montjustin, et le fit entourer d'une double muraille (1); il envoya en môme temps, le 15 mars 1343, ses instructions au prévôt de Baume pour concentrer dans cette localité des vivres et des approvisionnements (2).

Abandonné à ses propres forces, Thibaut de Neufchatel fut dans la nécessité de délivrer au duc son château de rislosur-le-Doubs (3), et de faire, le 3 juillet I343, une soumission complète, avec cession des domaines qui avaient donné lieu au litige, « et supplia

ledit chevalier, en grande humilité, qu'il plut à mgr le < duc de pardonner totes peines qu'il porroit ou de-

y h Arch. du Doubs, B. 133.

\i) Arch. de la Côte-d*Or, Peincedê, t. XXIII, p. 56.

13) Le 21 mai 13», Uilil. nul., cullctrl. Moreau, t. 898, fol. 121

« vroit avoir encourues pour cause de plusieurs excès a ou méfaits ». Cet humiliant traité fut passé à Poligny, par devant Jean de Chalon-Auxerre, Beraud d'Andelot, Jacques d'Audeloncourt et autres (1), mais il était trop désavantageux au vaincu pour être de longue durée.

Henri, comte de Montbéliard, guerroyant alors en Prusse pour défendre les chevaliers teutoniques, n avait pu venir à son secours, non plus que le sire d'Arlay occupé par d'autres démêlés; les débats ne pouvaient manquer de renaître pour de nouveaux motifs, car les officiers du duc soutenaient les intérêts de leur maître avec uneàpreté, une hauteur et des procédés qui provoquaient le mécontentement des populations et même des ecclésiastiques.

La soumission du sire de Neufchutel était à peine signée que déjà des conflits s'élevaient entre les baillis ducaux et les chevaliers de l'abbaye deLure, dont Eudes IV avait la garde. Cet important monastère, sans cesse menacé par les incursions allemandes et bourguignonnes, allait être protégé par des fortifications entreprises par l'abbé. On lui contesta le droit d'élever des murailles sans autorisation, et sa résistance lui valut une amende de mille livres. Le 9 octobre 1343, le duc donna ordre de faire démolir les travaux commencés (2).

Jean de Chalon ne tarda pas à entrer en scène, car ses agents commettaient des déprédations dans la terre il'Ornans, malgré les efforts des sergents et du prévôt chargés de protéger ce domaine (3), et vint lui-

(1) Orig., Arch. du Doubs, B. 507.

U) Ong., Arch. du Doub», B. 507.

ft) 9 décembre 1343, Bibl. nat., collect. Moreau. t. 878, fol. 293.

14 eudes iv (134:3)

même à main armée et sans défi préalable s'emparer de la maison de Durfort relevant du duché et appartenant à Jean de Cicon (1).

Les sires deFaucogney opéraient dans une autre direction, s'emparaient de la forteresse de Château-Lambert qui fut le théâtre de plusieurs escamouches sanglantes (2), ravageaient les terres voisines, en compagnie du sire de Belmont (3), et menaçaient même de s'emparer de la personne de Philippe, fils du duc, par l'intelligence d'espions qui surveillaient ses mouvements; ces espions furent saisis et incarcérés par la compagnie d'un sergent d'armes du roi et du duc (4).

Ces aventureuses entreprises méritaient une répression, mais comme l'argent manquait, Renaud de Gerland, gruyer du duché, Guillaume de Recey, bailli du Dijonnais, et Guyot de Gy, receveur général, eurent mission de contracter un emprunt de deux mille florins d'or (5). Les châtelains d'Ornans, Chaussin, Chàtillon, sous la direction de Renaud de Baissey, firent le siège de Château-Lambert, et sur l'ordre de Vautier de Vienne, gardien du comté, les garnisons de Clerval portèrent le ravage sur les terres de Guillaume de Belmont (6) ; dans d'autres engagements près de Montjustin, plusieurs chevaliers perdirent leur monture (7). Château-Lambert fut repris sur la garnison allemande

(1) 4 2 décembre 1343, Orig., Arch. du Doubs, B. 446.

(2) Arch. de la Côte-d'Or, Kecueil de Petncedé, t. XXIli, p. 74 et 70; t. XXIV, p. 494.

(3) Arch. de la Côte-d'Or, Peincedé, t. XXIV, p. 537.

(4) Arch. de la Côte-d'Or, Peincedé, t. XXIV, p. 680.

(5) Arch. delà Côte-d'Or, Peincedé, t. Il, p. 349.

(6) Arch. de la Côle-d'Or, Peincede. t. XXIV, p. 292 et 537. {!) Voir lea pièces à l'Appendice.

qui l'occupait, et Richard des Bans, trésorier de Vesoul, fit approvisionner et fortifier la place, par ordre delà duchesse (1). Les constructions furent faites sous la direction de Jean Mongin, maître des œuvres (2), puis l'artilleur Jean Espiard, de Jussey, compléta les travaux de défense (3). Ferri de la Roche, chevalier, et les gens d'armes de sa compagnie furent mis en garnison à Montjustin (4).

Tous ces événements eurent lieu dans l'hiver de 1343-1344, et Tété de cette dernière année se passa sans incident, mais l'absence prolongée du duc, que nous avons suivi avec Jean le Bon dans le voyage du Languedoc et en Avignon, amena de nouvelles hostilités. Jean de Chalon, installé à Lure, portait le ravage dans les possessions ducales (5), mettait le feu à l'abbaye de Saint-Maurice d'Agaune (6), et se proposait de reprendre Château-Lambert. De Gray, séjour de la duchesse, on prescrivit à Jean de Montagu d'envoyer au plus vite des arbalétriers réclamés par le châtelain pour la défense de cette place (7). Le sire d'Arlay, dont les démarches étaient surveillées, ne réussit point dans ses projets, et perdit même la forteresse de Ma-

(4) Le duc, alors absent, avait été averti de l'occupation de Château* Lambert : * pour les despans d'un vailet de chevaul faiz en portant * lettres à mgr le duc dois Gray à Paris, sur ce que l'on disoit que li

< Alemans avoient assigié Châtel- Lambert et trova lidiz valiez

« mgr ès bois de Vincennes... L s. VII » (Arch. du Doubs, B. 124).

(î) Bibl. nat., collect. Moreau, t. 900, fol. 406, v°.

(3) Voir les pièces à l'Appendice.

(i) Bibl. nat., collect. Moreau, t. 900. p. 407.

(5) Arch. du Doubs, B. 433.

^6) La duches-e donna l'année suivante 100 I. est. pour la réparation du monastère de Saint-Maurice d'Agaune (Arch. du Doubs, B. 72).

(7) Oriç., Arcb. du Doubs, B. 338.

l<> EUDES iV v1345)

thay, prise par les garnisons ducales de Clerval et de Gray, le 5 octobre 1344, après un siège de cinq jours (1).

Le duc terminait alors le ialigant voyage que nous avons longuement raconté, et espérait prendre quelque repos à Chanteloup, quand il fut averti des troubles qui agitaient le comté. Il partit aussitôt pour la Bourgogne, et arriva rejoindre la duchesse à Gray, le dimanche 31 octobre. Sa présence inattendue, la vigueur de ses lieutenants, les solides garnisons mises à Etobon, Montjustin, Beaujeu et ailleurs (2) arrêtèrent pour un temps le cours de ces brigandages.

Au mois de juin 1345, la duchesse passa quelques semaines au château de Montmirey près de sa sœur Isabelle, dauphiue de Viennois, alors malade et qui dictait son testament, puis se rendit à Gray, pendant le séjour du duc en Artois. Jean de Chalon profita de cet éloignement pour faire des incursions vers Etobon, Montmirey, Baume, et le bruit courait que les habitants de Besançon fabriquaient des échelles pour s'emparer de diverses places (3). Le sire d'Arlay mit le siège devaut le château de Gicou à la fin de l'an 1345, mais Jean de Montagu et Foulques de Villefrey, baillis du comté, vinrent débloquer la place (4), aidés

(1} Arcli. du Doubs, B. Ut.

(2) Areh. du lioubs, B. Mh et 133.

(3) Arch. du Doubs, B. 434. - Le 15 octobre 1345, ordre au prévôt de Montmirey du se rendre en armes à Salins le 20, avec tous les ^ens nobles à pied et à cheval (Peincedé. t. XXIII, p. 574). — Le y décembre 1345, le sire de Moutbis est mandé avec ses compagnon* pour garder Baume menacé par le sire d Aria y (Petncedë, t. X-XI1L p. 63).

il) Orig., Arth. <lu lion 1»- . U, »»0,

'1346) tu des iv 17

par le châtelain d'Apremont et Jean Michel, maître des arbalétriers Je Vesoul (1). L'absence d'Eudes IV, retenu en Guienne, donnait libre carrière à ses ennemis. La population (le Besançon fort excitée saisit un certain nombre de sergents du comté, et les mit à mort; la duchesse ordonna de prendre les meurtriers à force d'armes, de pendre les nobles et de trancher pieds et poings aux autres (2).

Le duc avait triomphé jusqu'alors de la ténacité de ses terribles adversaires, sans parvenir à désarmer la féodalité franc-comtoise ; les revers qui l'atteignirent dans sa vieillesse, les luttes malheureuses sur les frontières de Flandre, le désastre de Crécy et la mort de Philippe, son fils, en faisant revivre un espoir de revanche, rapprochèrent les tronçons épars de la confédération vaincue.

Ces barons, animés de haineuses passions» spéculant sur le deuil et les malheurs de leur suzerain, allaient encore se grouper pour tenter la fortune. Le corps de Philippe, comte de Boulogne, n'était pas encore déposé dans la tombe quand Jean de Chalon, cherchant à réunir des fonds pour la guerre, donnait procuration pour aliéner les domaines qui pouvaient lui procurer des ressources (3). Thibaut de Neufchàtel, les sires de Faucogney et les Bisontins, désireux de s'affranchir d'un joug oppresseur, se joignirentà lui, et recueillirent de nouveaux alliés, Jean d'Oiselay (4),

(1) Arch. de la Côte-dOr, Peiocedé, t. XXIII, p. H9 et 289.

(2) Orxg. Arch. du Doubs, B. 42*.

(3) Août 1346. Arch. Chambre des Comptes.

(4) Jean d'Oiselay reçut 1000 florins qui n'étaient pas encore payés en 1364.

Louis de Neufchàtel-Outre-Joux, Jean de Fribourg(l).

Mais la plupart des confédérés, fort à court d'argent, cherchaient une alliance plus fructueuse, et jetaient les regards sur l'Angleterre, avec laquelle ils avaient passé, dix ans auparavant, un traité dont les suites ne leur avaient cependant pas été profitables. Le 9 octobre 1346, leurs procureurs s'abouchèrent à Calais avec le roi Edouard 111, qui leur promit une somme de 45.000 florins payables en la ville de Bruges. Les confédérés s'engageaient, d'autre part, à faire la guerre à Philippe de Valois et au duc de Bourgogne avec toutes leurs forces, sous l'obligation de ne pouvoir en aucun cas traiter avec le roi de France sans l'autorisation de celui d'Angleterre (2). Les négociations avaient été tenues secrètes, et n'étaient encore connues que des intéressés, mais cette alliance avec Edouard III contre le suzerain qu'ils auraient dû servir, cet appel à riutervention étrangère qui devait avoir plus tard dans nos pays une si fatale répercussion, était plus qu'une laute, c'était un véritable crime de lèse-majesté, à l'égard du roi de France, surtout après les serments échangés au nom des confédérés à Vincennes, le 13 juin 1337 (3).

L'absence du duc, retenu dans l'Ile-de-France pendant les mois de novembre et décembre 1346, laissa libre carrière à ses ennemis qui dévastèrent la plaine de Gray, incendièrent les villages, détruisirent Lieu-

(1) Jean le Jeune de Fribourg reçut également 4000 florins (Invent. deaChalon, t. II, p. 228;.

(2) L'original de ce compromettant traité que les coufédérés n'avaient point intérêt à garder, a disparu de nos Archives; il n'en reste qu'une copie dans les litres des Chalon.

(3) Voir notre t. VU. p. 24 2-214.

court, Velesmes, s'emparèrent de 1\« aule» de Pontarlier, deChàtel-Lainbert, Malhay, et commirent de tels ravages que les habitants furent obligés de fuir. On se hâta démettre les forteresses en état de défense. De G y-1' Archevêque, Othe de Granson, lieutenant du duc, lança un mandement pour réunir des forces à Vesoul, le 20 novembre, et fit venir des soudoyers de l'Allemagne et de la Lorraine. Le reste du mois et tout le mois de décembre se passèrent en pourparlers, en allées et venues du sire de Granson et des divers baillis qui vinrent trouver la duchesse à Rouvre pour l'entretenir de la situation et préparer les moyens de répression (1). Si la duchesse était bien informée et mise au courant des ravages de l'ennemi, elle n'avait pas les ressources suffisantes pour parer aux frais de la guerre et à la solde de ses féodaux. Les places fortes étaient cependant munies de garnisons; Montjustin, Baume, Chàtillon, principalement Gray, dont les environs étaient sillonnés par les confédérés. Les compagnies de Jean de Blonay, de Jean d'Arc-sur-Tille, de Richard de Marey, de Jean de Coublanc tenaient tête à leurs adversaires (-2).

Le 4 janvier 1347, Jean de Montagu etGuiardde Bourgogne arrivèrent à Rouvre avertir la duchesse du grand mandement que les barons francs- comtois venaient de faire à Remiremont.et de la concentration de troupes qu'on se préparait à lancer sur la province.

(1) La duchesse reçut ces émissaires à Houvre, les Ï9 novembre, 2, 7, 13, 19et 24 décembre 1346, elle 4 janvier 1347. Liébaud et Huart de Bauffremoot, Erard du Châtetet, Vautier de Thuillières, Jacques de Boodoncourt, etc., faisaient partie de ces escortes.

(i) Arch. du Doubs, B.126.

20 eudks iv (1347>

A l'annonce de cette fâcheuse nouvelle, des courriers furent adressés au duc, avec prière de venir en toute hâte pour parer aux difficultés de la situation. Pendant ce temps, et dès les premiers jours de janvier, le sire de Granson, à la tête de ses hommes d'armes et de diverses compagnies, ravageait et brûlait les terres de L'Isle-sur-le-Doubs défendues par Thibaut de Neufchàtel, mais cette chevauchée lui coûta cher, car ii perdit beaucoup d'hommes et de chevaux, et les nombreux blessés qu'il fallut emmener à Baume-les-Dames. y furent soignés pendant près de trois mois (1).

Le 13 janvier, le duc était arrivé à Dijon, et le surlendemain, le sire de Granson lui rendit compte de cette expédition. Le besoin d'argent se faisait sentir, puisque les soudoyers allemands mandés à cette époque par le gardien du comté, avaient été forcés de se retirer, leurs services n'ayant pu être utilisés faute de paiement. La présence d'Eudes IV à Dijun pendant le reste de Tannée n'arrêta pas les déprédations des confédérés. Le 18 janvier, ils parcouraient encore les campagnes de L'Isle-sur-le-Doubs ; le 24, cent hommes d'armes mettaient le feu à Vy. Parreprésailles, on reprit le château de Mantoche appartenant à Jean d'Abbans, et on démolit la forteresse, à l'aide de cent vingt sergents, trente hommes d'armes, vingt arbalétriers et des maçons (2). La rigueur de l'hiver n'arrêta pas les hostilités, et fréquemment des escamourches sont signalées sur un point ou sur un autre. Un plus sérieux combat fut livré à Nerval, la semaine de Pâques, et

(1) Voir les pièces de l'Appendice.

(2) Arch. du Doubs, B. I261.

(1347) eudes iv 21

des messagers sont envoyés, le 11 avril 1347, pour en connaître le résultat (1).

La campagne se prolongeant, le duc n'était pas en mesure d'entretenir à grands frais d'aussi nombreuses troupes (2). Il avait bien reçu l'année précédente, à deux fois 7615 1. t., dont le dernier terme lui avait été versé, le l#r octobre 1346, par le trésorier des guerres du roi, mais ces sommes étaient destinées à payer les féodaux qui chevauchaient avec le duc de Norman die. C'est probablement pour ce motif de manque de fonds que ses barons convoqués, dès janvier 1347, pour se trouver en armes à Dôle, furent par trois fois lontremandés, malgré l'urgent besoin que l'on avait de leurs services. Le duc était tellement obéré qu'il n'avait encore pu payer des obligations échues, et qu'il chargeait ses gouverneurs d'Artois d'obtenir de ses créanciers une prolongation de délai, à la date du 23 mai (3). Les emprunts nouveaux qu'il contractait eu Bourgogne auprès des baillis et des châtelains n'étaient pas suffisants dans les circonstances actuelles.

Eudes IV songea donc à se ménager des alliances plus sérieuses, et à tirer parti de sa petite filleJeanne. Il entra en négociations avec l'Autriche, mais l'appui

(1) Arch. du Doubs, B. <33.

{i) Il fallait payer les hommes de Robert de Grancey, sire de Meursault, qui avait sous lui 3 chevaliers et 29 écuyers ; Liébaut do Bauffremoot, Hugues d'Arguel, Jean de Ville. Louis et Jean de Chauffour, Nicolas de Florence, châtelain d'Apremont ; Jean de Cicon, d'Oman* ; 'îirard de Bourgogne, de Sainte-Marie en Chaux, Jean de Montagu. De Montjustin, Renard de Jussey, de Châtillon, Guillaumede Lambrey. Je Clerval, les capitaines de Montboson, Vesoul, Jussey, Etobou, Porteur-Saône, etc.

(3) Arch. du Pas-de-Calais, Artois, A. 658.

22 Eudes iv (1347)

de cette nation, qui aurait pu menacer les confédérés sur les derrières, lui était déjà enlevé par l'Angleterre. Il se rejeta sur la Savoie, fît proposer Jeanne au jeune Amé, comte de Savoie, et passa avec lui, dans l'église de Chalon-sur-Saône, un traité d'alliance offensive et défensive, le 16 juin 1347 (1). Il en obtint des subsides pécuniaires, et se mil immédiatement en rapport avec les grands vassaux qui pouvaient lui venir en aide. Hugues de Blonay, sire de Joux, mit ses châteaux à sa disposition, et lui assura son concours moyennant une somme de2500 florins (2). Vautier de Thuillières, personnage de moindre importance, donna son adhésion contre une simple rente (3). Jean de Cicon livra au duc son château de Scey en Varay (4). Ce sont les procédés que nous voyons pratiqués dans toutes les guerres pour l'enrôlement des adhérents.

De son château deTalant, Eudes IV donnait des ordres pour mener activement la campagne, renforçait les garnisons et recommandait à son bailli Foulques de Villefray d'approvisionner Poligny (5). Il fut avisé que le lendemain de la Saint-Jean un hardi coup de main avait réussi du côté de Besançon; les compagnies d'Ornans, de Châtillon, de Scey, dirigées par les châtelains et les sergents étaient allées assiéger Pugey, avaient livré un combat à Arguel, où Jean de Chalon avait ramené de Salins des prisonniers bourguignons et une grande quantité de butin ; elles avaient réussi

(1) Dom Plancher, t. Il, pr. 282.

(2) Traité passé à Talant, le 2 juillet 1347, Arch. du Doubs, B. 41.

(3) Talant, 30 juin 134 7, Orig., Arch. du Doubs, B. 358. (I) 12 juillet 1347, Orig., Arch. du Doubs, B. 406.

(5| Talant, 22 juin 1347, Arch. du Doubs, B. 385.

(1347) eudes iv Î3

à reprendre les prisonniers et le butin, après avoir tué un certain nombre de gentilshommes ennemis (1).

Un événement inattendu vint mettre le comble aux infortunes d'Eudes IV ; la duchesse mourut dans la première quinzaine d'août ; ce malheur, à la suite de tant d'autres, le mettait dans un grand embarras. Jean de Frolois, maréchal de Bourgogne, fut chargé de négocier sans retard, avec Jean de Chalon, des trêves signées à Oiselay, qui devaient durer jusqu'à la fin de septembre. Le 30 août un courrier fut expédié à Baume pour signifier la cessation des hostilités (2). Mais les compagnies ennemies, qui chevauchaient du côté de Lure, n'étant pas prévenues, s'emparaient ces jours-là de Belverne, et y mettaient le feu, pendant que Thibaut de Neufchatel et Henri deFaucogney lançaient un mandement pour faire subir le même sort à Etobon. D'autres courriers furent expédiés dans cette localité, ainsi qu'à Vesoul, pour faire déposer les armes (3).

Le répit d'un mois n'avait pour but que de permettre de créer des ressources afin de continuer la lutte. En octobre les hostilités étaient reprises, et une lettre d'Hugues de Sauvigney, châtelain de Montmorot, annonçait que les hommes de sa compagnie avaient eu un engagement entre Chilley et Montmorot, où les ennemis avaient été battus et déconfits, le 6 du môme mois (4). La garnison ducale de Jussey s'empara de la maison forte de Regneville, et y mit le feu. Ailleurs, l'ennemi, plus heureux dans ses tentatives, avait ra-

M) Arch. de la Cole-d'Or, Recueil de Peincedé, t. XXill p. oG9. 2) Arch. du Doubs, B. 133.

(3| Arch. du Doubs, B. 133.

(i) Arch. de la Côte- d'Or, Peincedé, t. XXIIL p. X I .

vagé la prévôté de Fraisans, escaladé le château qui fut a derrochiez » et que l'on reconstruisit peu après (1 j .

Le duc faisait d'énormes sacrifices pour recueillir des fonds, et rallier des adhérents. Des concessions à Jean d'Igny, àEstevenin, sergents d'armes du pape, à Pierre de la Palu, sire de Varambon ; l'abandon des tailles de Groson au sire de Joux, auquel il ne pouvait payer 1500 ûorins antérieurement dus, l'aliénation de la terre de Revigny pour 500 florins, de la forteresse de Saint- Loup, de droits d'usage, des veutes de coupes de bois, des affranchissements accordés à de simples particuliers, trahissent la pénurie de ses finances (2).

Comme la situation ne pouvait se prolonger indéfiniment, le duc fit signer à Etobon de nouvelles trêves avec les confédérés, vers le 7 décembre 1347, et profita de la suspension d'armes pour se rendre secrètement près du roi à Paris, d'où il revint en Bourgogne dans le courant de janvier suivant.

Tout le monde était lassé de cette guerre ruineuse, et peut-être avait-on hâte d'en finir de part et d'autre. Jean de Chalon, soutenu par le trésor du roi d'Angleterre, qui lui versait une rente de mille livres assise sur le port de Londres, avait personnellement bien des torts à se reprocher, et n'était pas sans appréhension sur le sort qu'il méritait, car au lieu de servir dans les guerres Philippe de Valois, son seul suzerain, il était devenu Tallié et l'obligé d'Edouard III. C'est après ce

i\) Arch. du Uoubs, rouleau, B. <23.

(2} Orig., Arch. du Doubs, B. 490, B.345, B. 527 ; Bibl. nat., Collcct. Bourgogne, t. XGVI1I, p. 368; Arch. de la Côte-d'Or, Peincedé, 1. 1, p. oïl ; t. Il, p. 1)6 et 79 \ ; t. XXV, p. m 436 ; Bibl nat., Collect. Moreau. t. 878, fol. 137 ; Bibl. nat., lat. 17,089, fol. 985.

13481 eudks iv 25

refus de servir la France que ses terres situées dans le domaine royal, ainsi que celles de sa femme, avaient été confisquées par le roi. Quelle punition lui infligerait-on pour une récidive, après le pardon qui lui avait été accordé dix ans auparavant pour une semblable félonie ?

Philippe de Valois, chargé de l'arbitrage et de l'accord entre les belligérants, rendit son arrêt à Vincennes, en mars 1348. Le duc de Bourgogne devait rentrer en possession de Pontarlier dans la quinzaine de Pâques; on rendrait dans le même délai à Jean de Ghalon la saunerie de Salins, provenant de Béatrixde Vienne, la terre de L'Isle-sous-Montréal et Cuàtel- Griiyon qu'on pourrait reconstruire. Thibaut de Neufchatel reprendrait la vicomté de Baume, la g.irde de Lanthenanset de Lieu-Croissant. Les réclamations de Henri de Faucogney et de Jean d'Oiselay seraient ultérieurement réglées. Quant au roi, il gardait provisoi rement dans sa main Ghatel-Lambert et Vitteaux, à cause de la forfaiture de Jean de Chalon, auquel on restituait les autres terres saisies pour refus de service (1).

Après les revers de fortune et le désastre deCrécy, telle était la démoralisation du roi, et le besoin de ménager ses vassaux, qu'il n'avait pas la force de punir un coupable.

(I) « ... Item, comme nous eussions mis eu nostre main la terredu- 4 dit Jehan de Chalon et de sa femme, estant en nostre royaume, pour 1 ce que il ne nous estoit venuz servir en nos présentes guerres. nou> * dez maintenant levons noUre tlito main de ladite torro, et la li deli- ' vroos. et voulons qu'il en joUse ot exploite paisiblement, excepte ■ Vyteaulx et les apartenances que nous mettons en nostre main pour " en ordoner, si comme bon nous semblerat » {Orig., Arch. du Ooub>.

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