LYON A MARIE
En épilogue de ce chapitre, dont l'importance excuserait la longueur, s'il était nécessaire, nous demandons d'ajouter la description de la basilique elle-même et l'explication du symbolisme de ses principales parties.
Le monument, suivant la tradition, est orienté ; son abside reçoit les premiers rayons du soleil.
La puissance est le caractère de son architecture extérieure. Quatre tours polygonales limitent l'enceinte, et déterminent l'énergique physionomie de la basilique. Les deux tours occidentales, sur la façade principale, encadrent un large portique couronné d'une galerie, que surmonte le fronton des grands combles. Quatre colonnes cannelées et polies supportent élégamment cette architecture. Ces beaux monolithes granitiques de huit mètres de hauteur se dressent sur des socles de même matière, enrichis de têtes de lions; leurs chapiteaux en acanthes sont également fouillés dans le granit.
La galerie, superposée au porche, est décorée de huit anges-cariatides modelés par M. MiUefaud.
Dans le fronton supérieur se déploie une composition monumentale qui ne mesure pas moins de 20 mètres de développement. Dans une niche centrale, à fond d'or, la Sainte- Vierge Protectrice est assise sur un trône : à ses pieds, le Lion, emblème de la cité, fier ei tranquille se repose; debout sur les genoux de la Divine Mère, l'Enfant Jésus étend ses petites mains pour accueillir et bénir les supplications adressées à Notre-Dame. A droite de la Vierge, le vœu de 1643, à gauche le vœu de 1870. Le premier de ces vœux est exprimé par le prévôt des marchands et les quatre échevins agenouillés et suppliants. Derrière eux, un pauvre pestiféré consolé par un ange caractérise la scène.
Pour rattacher à ces grands exemples du passé les nobles dévouements du présent, on a cherché à donner aux magistrats de 1643 les physionomies des présidents de la Commission de Fourvière depuis son origine : c'est d'abord Paul Brac de la Perrière qui offre l'écu d'or, puis, Alphonse de Boissieu qui tient dans ses mains le cierge votif, puis Prosper Dugas, puis Frapet, qui présidait la première séance en 1852, et enfin le sénateur Lucien Brun, successeur de Brac de la Perrière, et Président en exercice au moment où s'exécutait le bas-relief colossal. Un autre admirable ouvrier de Fourvière, qui ne pouvait être oublié dans cette glorieuse assemblée, se cache humblement dans le rôle du pestiféré, c'est Joannès Blanchon.
Le vœu de 1870 est exprimé par la série des archevêques de Lyon qui ont accordé leur haut patronage à l'œuvre de Fourvière. A l'extrémité de la composition un ange gardien défend une porte ouverte. Vient ensuite un groupe de deux figures, c'est le cardinal de Bonald, qui présente à la Sainte Vierge l'architecte de la basilique, Pierre
Bossan. Le maître de l'œuvre déroule le plan de l'édifice. Mgr Ginoulliiac indique par son geste que telle est la chapelle promise, le 8 octobre 1870. Le cardinal Caverot porte dans ses mains le ciborium élevé grâce à ses dons magnifiques. Le cardinal Foulon s'appuie sur sa crosse archiépiscopale, c'est lui qui, le premier, a officié dans la nouvelle chapelle encore encombrée d'échafaudages. Enfin, agenouillé au pied du trône, Mgr CouUié, depuis cardinal, présente à Marie la basilique consacrée sous son glorieux pontificat.
Les personnages de cette composition grandiose, due au ciseau de M. Dufraine, mesurent 3 mètres de stature.
Après avoir franchi le porche, on pénètre dans la basilique par la porte de bronze. — Quel éblouissement ! quelle splendeur ! C'est une fête aux yeux, c'est la maison d'or de la plus pure des Vierges. Instinctivement le regard s'élève et se promène sur les voûtes scintillantes des ors de la mosaïque. Ce vélum tout frissonnant de lumière repose sur les colonnes élégantes qui divisent le vaisseau en trois nefs, sur sa largeur, en trois travées sur sa longueur. Mais le visiteur est à peine impressionné par cette subdivision architecturale. Si légers sont les points d'appui que d'un mur à l'autre un grand espace plein d'air, de soleil et de vie, s'étend pour vous éblouir et vous charmer. Les colonnes sont de marbre gris-bleu de la Haute-Savoie ; elles se dressent sur de très hauts socles en marbre de Carrare, précieusement sculptés. Des anges debout prolongent la ligne verticale des colonnes jusqu'au départ des arcs-doubleaux, tracés en ogive. Remarquons ici que tous les arcs de ce vaisseau sont tracés en ogive. Cette forme est empruntée à l'architecture du moyen âge. Les colonnes, leurs bases, leurs chapiteaux appartiennent au contraire par leurs proportions relatives, par les détails de leur ornementation, par leur physionomie, à l'architecture antique, et c'est de ces deux sources, l'antique et le moyen âge, qu'est né Fourvière. Cette observation nous paraît ici nécessaire; elle jettera quelque lumière dans l'esprit du visiteur.
Si, de l'église supérieure, on passe dans la crypte, une impression étrange vous arrête. Après l'éblouissement des immenses verrières, des mosaïques d'or et d'émaux, une demiobscurité mystérieuse vous enveloppe soudain, on se découvre, on se tait : c'est bien là
L'Assomption, par Dufraine (D'après un cliché de ^L L. Hj^'ulc).
NOTRE-DAME DE FOURVIÈRE
im sanctuaire. Des colonnes accouplées, trapues, portent solidement assise sur de vastes tailloirs une voûte surbaissée. Des fenêtres rares et relativement étroites distribuent une lumière pauvre et qui ne pénètre que discrètement derrière les énormes supports de cette arcbitecture puissante. La crypte est inachevée, mais son ossature énergique satisfait, et l'on voudrait qu'une grande sobriété présidât au fini de ces nobles masses qu'une trop grande richesse pourrait amoindrir.
La description sommaire de notre monument serait incomplète si nous ne faisions connaître le symbolisme de sa décoration, la pensée religieuse directrice de son ordonnance,
Fourvière est Vacropoh de la Cité, ou pour mieux dire et employer une expression biblique, c'est la Sainte Sion, de là ces tours, ces murailles, ces contreforts aux couronnements ingénieusement crénelés ; mais Fourvière est aussi la Maison d'or de Notre-Dame, de là la richesse intérieure, ses revêtements de marbres, d'ors et d'émaux, cette ornementation chantante qui proclame la pureté, la beauté, et la virginité d'une femme pleine de grâce, bénie par dessus toutes les femmes.
Au dehors sont réservés les motifs empruntés à l'Ancien Testament. Les parois des grandes murailles renferment dans leurs saillies grossières toute l'histoire biblique. Nous y verrons les Rébecca, les -Rachel, les Judith, les Esther, figures charmantes, aurores de la Vierge promise. Au dedans nous rencontrerons les réalités vivantes de l'Évangile. La crypte est consacrée à saint Joseph, ses sept autels donneront dans leurs ré tables la vie du saint Patriarche : les Épousailles d'abord, puis l'Adoration des bergers, la Présentation au Temple, la Fuite en Égypte, l'Atelier de Nazareth, le Recouvrement au Temple, et enfin à l'autel majeur, la Mort de saint Joseph,
Dans l'église supérieure, le grand autel est consacré à l'Immaculée-Conception et les huit autels de la nef aux mystères de la vie de la Sainte Vierge : la Nativité de Notre- Dame, la Présentation au Temple, l'Annonciation, la Visitation, les Noces de Cana, le Calvaire, la Pentecôte, l'Assomption.
De grandes compositions en mosaïques enrichissent les surfaces des voûtes et des murs, et complètent l'histoire transcendante de la Mère de Dieu. Dans les trois coupoles de la nef, c'est la Sainte Vierge et la Sainte-Trinité, œuvre de Gaspard Poucet. Dans la nef de
Histoire des Églises ei Chapelles de Lyon, II. 6
l'Evangile nous verrons la Sainte Vierge et l'Eglise : Le concile d'Eplièse et la maternité divine (en projet) ; — Le Rosaire, saint Pie V et la Victoire de Lépante; — Pie IX et rimmaculée-Conception proclamée. Du côté de l'Epître la Sainte Vierge et la France : saint Pothin apporte à Lugdunum le christianisme et le culte de Marie (en projet); — Le rosaire, saint Dominique et I hérésie albigeoise (en projet) ; — Louis XIII et la France consacrée à Marie. Ces six panneaux sont l'œuvre de M. Lameire.
Après avoir indiqué ces grandes lignes de la décoration symbolique ou historique, il conviendrait d'entrer dans le détail de l'ornementation, sculptée ou peinte, dont tous les motifs sont significatifs et portent avec eux un enseignement.
Dans le sanctuaire de la Crypte, les huit Béatitudes figurées par des anges debout entourent l'autel de saint Joseph, tandis que, foulés aux pieds, les sept péchés capilaux, figurés par des animaux, animent la mosaïque du sol avec cette inscription : Non accçdet ad le muluin. Dans le sanctuaire de l'église supérieure, ce sont les hérésies vaincues qui décorent le pavement du sanctuaire : Cunctas hœreses sola inleremisti in universo mundo.
Les grandes verrières de
Mosaïques siipérieuies.
la nef sont consacrées aux Royautés des litanies : c'est un magnifique ouvrage de M. Décôte.
Les verrières du chœur, dessinées par l'architecte, encadrent 28 figures de Vierges composées par Gaspard Poucet.
Signalons encore les stalles de chêne, enrichi d'incrustations d'ébène et d'ivoire, les beaux bénitiers d'onyx, les bronzes des autels latéraux, la lampe du sanctuaire, la grande table de communion en marbre de Carrare, les clôtures des petites chapelles en
NOTHE-DAMK DK l OL UVIÈHE
jaune de Sienne. Celte énuméralion el les descriplions, qui la pivcèdeiil , n'épuisenl pas les richesses symboliques de TEx-voio nionunu'nlal, niais elles donnent, croyons-nous, une idée de la splendeur de rédifice, de son caraclère, de sa physionomie, et de la pensée profondément religieuse qui a présidé à sa concept ion.
Longtemps encore, Fourvière sera discuté, et naus croyons avoir indiqué la cause du désaccord, dans l'observation faite plus haut, à savoir que cette œuvre considérable est née de deux origines, qui semblent à plusieurs inconciliables : l'antique et le moyen âge.
Comment oser rapprocher, pour en former un corps vivant, les formes que nous donne le mysticisme du moyen âge et celles inventées par le génie de la Grèce.
La Grèce s'éprend des beautés du corps humain, et transporte dans ses temples les proportions divines qu'elle y rencontre. Le moyen âge, au contraire, oublie ces proportions, exalte son architectiu-e, jette audacieusement ses voûtes dans l'espace, donne à la colonne un élancement prodigieux, mais conserve à sa base la délicatesse de profil, que la main peut caresser, que l'œil peut saisir et mesurer, et si la proportion du corps humain est abandonnée, l'homme lui-même devient l'échelle du monument, de telle sorte que « le spectateur, trouvant partout un point de comparaison avec lui-même, sent toujours sa petitesse devant la grandeur de l'ensemble ».
Si tel est le contraste que présentent ces deux grandes époques de l'art, on jugera plus qu'audacieuse la tentative de Bossan. Certes, si l'architecte se fût contenté de prendre
La reine des Prophéles, vitrail de 1 1 Basilique.
ici et là les éléments de sa composition, il eût, à coup sûr, obtenu une œuvre singulière, mais incohérente, il eut créé un monstre, comme on en rencontre quelquefois clans certains écarts inexpliqués de la nature. Mais Bossan n'ignoi-e pas la grande loi, la loi inexorable de toute œuvre d'art : l'unité. Son âme profondément chrétienne veut donner à sa conception à la fois l'exaltation religieuse, dont le moyen âge lui présente la formule,
et la pureté, l'élégance sévère que lui révèle rarchitecture grecque, et il réussira dans son dessein, grâce à une adaptation qui produira l'équilibre harmonique, et par là l unité. Les formes antiques, appelées à se marier à l'ogive, subiront des modifications notables dans leur caractère. Avant de s'unir, ces éléments d'origines si diverses ont été en quelque sorte conçus de nouveau, une seconde naissance les a fait frères. Et stalles sculptées du chœur. c'cst en Cela quc Fourvièrc est une œuvre
originale et traditionnelle ; mais en cela aussi Fourvière n'est pas toujours compris. Cette architecture étonne tout d'abord, elle éblouit par sa richesse, mais elle échappe aux classifications connues de l'archéologie. Cela ne ressemble à rien ! Aussi notre basilique ne provoque-t-elle le plus souvent qu'une sorte de dédain, ou quelquefois un jugement timide et réservé. Ses admirateurs sincères sont rares. — Lorsque le temps l'aura consacrée, le charme vivant qu'elle contient s'imposera et lui assurera une belle place dans l'art contemporain. — Et pourquoi? — Parce que cela ne ressemble à rien.