‹ Histoire des églises réformées du pays de GrexChapitre 11 sur 26 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Nous ne possédons qu'un petit nombre de détails sur l'histoire des Eglises du bailliage pendant les années qui précédèrent immédiatement la révocation de Tédit de Nantes. Autant qu'il est permis de le conjecturer, d'après les rares documents parvenus jusqu'à nous, les adversaires des protestants, lassés par la constance de ces derniers, avaient^ pour un temps, ralenti leurs attaques. Le souvenir des cruelles épreuves endurées par les Eglises tendait à s'affaiblir; une génération nouvelle com* mençait à paraître, et les hommes qui, pendant de longues an-

* Esdras , m, 12, 13.

nées , avaient résisté avec le plus d'énergie aux agressions da parti catholique descendaient successivement dans la tombée

Le temps était venu, d'ailleurs, où les persécutions purement locales devaient céder la place au développement des vastes projets de Louis XFV pour Textirpation de la réforme dans toute rétendue de son royaume. Les lois tyranniques du monarqne s'appesantissaient à peu près indistinctement sur tous ses sujets protestants; chaque jour paraissaient de nouveaux arrêts dirigés contre eux et destinés, dans l'esprit du roi ou de ses ministres, il préparer la révocation de l'édit de Nantes; les temples étaient démolis sous les plus légers prétextes, souvent même sans prétexte aucun, s'il le fallait; les dragons travaillaient k leur manière k la conversion des provinces du midi ; et , malgré les édits qui leur défendaient de s'expatrier, un grand nombre de protestants avaient déjh quitté la France.

La suspension des hostilités contre les réformés du pays de Gex n'était, dans de semblables circonstances, que' le calme précurseur de la tempête, et les partisans de Rome attendaient, avec une impatience mal contenue, le moment de frapper le grand coup par la suppression définitive du culte évangéliqoe dans le bailliage. Plus d'une fois, d'ailleurs, ils laissèrent percer, d'une manière non équivoque, les dispositions qui les animaient. C'est ce que nous prouve en particulier une ordonnance du bailli de Gex, mentionnée, sous la date du 29 juin 1681, par le registre du consistoire de Fernex. Nous lisons dans ce document que le bailli « condamna Mons*^ Rouph en qualité de

< Ministre et les Sindicqs de Fernex faisant profession de la « Religion d'indiquer les autheurs d'un vol qu'on preteud avoir

< esté faict dans l'Eglise de la Religion Romaine du dit Fernex

* L'avocat de Bons mourut en 1671 ; ses collègues Roch et Duval le sui- ^rent de près, le premier en 1673 ou 1674, et le second en 1676. Samuel Bouph, pasteur de Fernex, leur survécut de quelques années ; ce fut seulement le 12 septembre 1684 qu'il termina sa carrière. Son suppléant, Pierre Boch la Tour, lui succéda dans ses fonctions pastorales.

€(mà deffaull de ce qu'ils seront dedairez coulpables. )» Dans cette iodigoe ordonnance» il est impossible de méconnaître Tesprit qui, vers le même temps, dictait , h Versailles ou à Fontainebleau, les atroces édits dirigés contre l'ensemble des réformés du royaume. Les autorités subalternes savaient ,. on le voit, slospirer fidèlement de l'exemple des Louvois et des Le Tellier.

En 1682, Louis XIY parut un instant vouloir se radoucir, et autorisa les Eglises de Bourgogne à se rassembler en synode provincial à Fernex« Mais celle concession inespérée n'était qu'au leurre; huit jours avant le moment fixé pour la réunion, les réformés du bailliage , qui avaient déjà fait leurs préparatifs pour la réception des députés étrangers, furent tout k coup prévenus par un courrier extraordinaire que le roi, pour le bien de te$ affaires , avait jugé contenable de transférer le synode à Issurtille, près Dijon , c'est-a-dire, précisément à l'autre extrémité de la province. Au reste, ce n'était pas la première fois que les protestants du pays de Gex se trouvaient victimes d'une vexation semblable. Déjà, en 1675, le roi avait empêché la te- Aue d'un synode à Sergy, par le motif que ce village était trop rapproché de Genève ' •

Tandis que les ennemis des Eglises ourdissaient contre elles les trames auxquelles celles-ci devaient bientôt succomber, ils suscitaient en même temps de graves difficultés à la république de Oenève. En 1682, d'Aranthon fonda une cure à Pregny, petit village situé sur la frontière genevoise, et où ne se trouvait aucun catholique*. Il pourvut de ce bénéfice le curé de Meyrin, l'adversaire juré des protestants du bailliage ; ce choix était significatif. L'évêque ne s'en tint pas là, et chercha bientôt à mettre aussi Frésier en possession de la cure de Moins. Ce dernier village , protestant et de la souveraineté de Genève , faisait par-

* Actes du synode provincial d'Issurtille, 1682. — Actes du synode provincial de Bourg de Cours, 1675. {Bibl. publ. dé Genève.)

* Gautier, Histoire de Genève (manuscr. de la Bibl. pi^l.X t. XI. p. jt47.

lie, avant la réformation , des terres de St-Victor ; sous ce pré* texte, le clergé romain avait formé le projet d'y rétablir le catholicisme, et» depuis longtemps déjà t dirigeait vers ce bot ses adroites manœuvres et son infatigable persévérance. Au mois d'avril 1682, d'Ârantbon se rendit à Moins, armé d'un arrêt de l'intendant qui confirmait provisoirement ses prétentions, et ao compagne d'une suite assez considérable d'ecclésiastiques et de séculiers. Jean Sarasin , pasteur de la paroisse , se conformant à la ligne de conduite que les Conseils lui avaient sans doute tracée comme à ses prédécesseurs, tint le temple fermé, et da presbytère, où il s'était retiré et qu'il avait fermé également, répondit aux émissaires de l'évéqoe en refusant de livrer la clef de l'édifice sacré sans un ordre de la Seigneurie. Le curé de Heyrin lui-même vit ses flatteries et ses sollicitations insidieuses échouer devant la résolution du ministre, et Jean d'Âranibon, ne croyant pas sans doute devoir se compromettre vis-^-vis des Genevois, se retira comme il était venu '.

Au mois de juillet , les mêmes tentatives se renouvelèrent. Cette fois, comme l'arrêt rendu par les autorités françaises permettait aux agents épiscopaux de faire efliaction en cas de résistance, le pasteur Sarasin crut devoir réclamer auprès do premier syndic Fabri des secours ou de nouvelles directions. Le Conseil envoya aussitôt à Moins Jacques de Harsu et Lnllin, châtelain de Chapitre; ces députés étaient munis d'instructions précises et détaillées, enjoignant d'opposer une résistance éneri;iqae, mais non armée, de céder h la force, s'il y avait lieu, et de protester en bonne forme contre toute violation des droits de la Seigneurie. En même temps , les Conseils écrivirent aux cantons évangéliques pour réclamer leur appui auprès de la cour de France. Berne et Zurich accédèrent à cette demande avec

' Les détails de cette curieuse soène nous ont été conservés dans une relation naïve et piquante que le pasteur Sarasin en adressa le jour même au premier syndic Fabri. (Voir Pièces justificatives ^ n« XXX.)

beaucoup d'empressement ; cepeodant le coup ne suivit pas la menace d'aussi près que Ton s'y était attendu ^

Deux ans plus tard , de nouvelles menées du clergé romain réveillèrent les appréhensions du gouvernement genevois. Les jésuites du pays de Gex entreprirent ouvertement une œuvre de propagande it Moins; mais leurs efforts ne purent déterminer plus de deux familles à embrasser la religion romaine. À cette occasion, Tun des convertisseurs, nommé Ménard, se rendit auprès du pasteur Sarasin, et lui défendit avec menaces de laisser rentrer dans le temple ceux de ses paroissiens qui venaient d'abjurer le protestantisme*. Peu après, Jean Sarasin, dans une lettre datée du 7 octobre 1684 et adressée au premier syndic de la Maisonneuve , informa ce magistrat du bruit qui s'était répandu que l'intendant devait envoyer le lendemain à Moins une personne chargée de prendre possession du temple ; dès le même jour, il reçut en réponse de sa lettre des instructions semblables à celles qui avaient été précédemment données à Jacques de Harsu et an châtelain Luilin '• Mais bien que l'évéque et l'intendant se trouvassent l'un et l'autre dans le bailliage, cette fois encore la menace fot vaine, et la république ne perdit le temple de Moins que cinq mois plus tard , au moment de la ruine des Eglises de Sergy et de Fernex.

La démolition des temples du pays de Gex, en 1662, avait précédé la plupart des persécutions locales que les réformés français eurent k endurer pendant la première moitié du règne de Louis XIV; le décret qui supprimait le culte évangélique dans le bailliage devança de noéme la fatale année 1685 et toutes les calamités que la révocation de l'édit de Nantes allait

^ Lettre du pasteur Sarasin au syndic Fabri, vue en Conseil le S6 juillet 1682. — Mémoires au S' Jaques de Harsu s'en allant à Moing , etc. {Arch. de Genève, Pièces hist., n® 3716.)

^ Reg. de la Gompag. des Past. de Genève, 15, 22 et 29 août 1664. -^ Cramer, Extr. des Reg. du Consist. de Genève, 28 août 1684.

* Archives de Genève, Pièce* historiques^ n® 3749.

entraîner pour la France. D est îi croire qne Jean d'Aranthon, voyant les circonstances favorables , et emporté de nouveau par son zèle fanatique, fut l'instigateur de la mesure dont nous venons de parler ; en tout cas, s^il n'eut pas le triste courage de la solliciter directement auprès de Louis XIY, cette mesure n*en fut pas moins la réalisation du rêve de toute sa vie. Favorablement accueillie aussitôt que présentée , la requête de l'évéque ou de ses amis ne tarda pas h recevoir la sanction du Conseil royal; et, le 18 décembre 1684, un arrêt de ce corps interdit Tesercice du culte réformé dans toute Tétendue du bailliage de Gex^ Nicolas de Harlay, sieur de Bonneuil, qui, Tannée précédente, avait succédé h Bouchu en qualité d'intendant de Bourgogne, fut chargé de faire démolir les deux temples de Sergy et de Fernex ; il reçut également Tordre de mettre d'Àranthon en possession de celui de Moins.

Il est facile de concevoir la consternation et la douleur qui accueillirent dans le pays de Gex ces fatales nouvelles. Depuis longtemps déjà, les réformés, pressentant les malheurs qui se préparaient pour eux, interrogeaient l'avenir avec anxiété; en apprenant la décision du Conseil royal, ils comprirent que l'arrêt de mort de leurs Eglises était irrévocable, courbèrent la téie sous la terrible épreuve que le Seigneur leur dispensait , et ils ne paraissent avoir tenté aucune démarche pour en prévenir l'accomplissement.

Vers la fin de mars 1685, l'intendant de Harlay, escorté de détachements d'infanterie et de cavalerie , parut dans le bailliage pour procéder b l'exécution des ordres qu'il avait reçus. D'Aranthon, heureux de sa victoire, ne tarda pas b venir le rejoindre. Vingt-trois ans auparavant , il avait inauguré sou épiscopat en assistant à la démolition des temples renversés par l'intendant Bouchu; la nouvelle scène de destruction qui se préparait dans le bailliage était pour lui le digne complément de la pre-

* Gautier, Hist. de Genève, t. XI, p. 301 .

mière, et il ne voulait céder a personne l'honnear d'y présider. L'arrêt du Conseil royal fut publié dans le pays de Gex le mardi 27 mars; le lendemain, le temple de Sergy tomba sous le marteau des démolisseurs, et, le jour suivant, celui de Fernex éprouva le même sort. Dix ans ne s'étaient pas encore écoulés depuis le moment où ces sanctuaires, élevés au prix de tant de sacrifices, avaient été livrés au culte public.

Le triomphe de d'Âranthon était complet. Avec les temples de Sergy et de Fernex venaient de tomber les derniers appuis extérieurs de la foi réformée dans le pays de Gex , et le secret de leurs consciences était désormais le seul asile que les fidèles pussent conserver à leurs convictions les plus chères. Sevrés h la fois de la prédication de la parole de Dieu et des précieuses ressources de l'édification mutuelle^ les protestants ne pouvaient pins être longtemps redoutables , et leurs adversaires ne devaient plus rencontrer chez eux que des résistances individuelles et isolées. L'évéque le comprit, et put, avec assez de vraisem* blance, proclamer le retour définitif du pays de Gex à la grande unité romaine.

Après avoir assisté à la démolition du temple de Fernex, l'intendant , précédé d'une troupe de maçons et de quelques chariots de chaux et de sable, se rendit le même jour à Moins, pour y faire murer la porte du temple de ce village. Le Conseil de Genève, averti de ses intentions, avait député sur les lieux Taocien syndic de Normandie et le châtelain Sales , pour protester contre toute atteinte aux droits de la république ; mais l'intendant ne tint nullement compte des réclamations de ces magistrats, et, nonobstant leurs plaintes, fit murer le temple en leur présence ^

Dès le lendemain, le gouvernement genevois députa à M. de Harlay deux de ses membres pour lui faire des représentations

* Voir Pièces justificatives , n» XXXI, un extrait des registres de la Compagnie des Pasteurs relatif à Finterdiction du temple de Moins.

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