‹ Histoire des églises réformées du pays de GrexChapitre 3 sur 26 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

 l'époque où les doclrines évaugéliques commencèrenl à être proclamées dans THelvétie romande par la voix des réformateurs, le pays de Gex se trouvait placé depuis près de deux siècles sous la domination de la maison de Savoie. Il serait bien difficile de déterminer si quelques éléments de rénovation religieuse purent pénétrer dans cette contrée avant le temps de sa conquête par les Bernois en 1536. Le contact de Genève libre et réformée, les vexations auxquelles les habitants étaient exposés de la part des seigneurs, et particulièrement des Peneysans et des gentilshommes de la Cuiller, la répulsion que devaient exciter chez eux les mœurs corrompues des prêtres, avaient déjà pu, sans doute, faire germer dans Tesprit de plusieurs d'entre eux le* désir bien naturel de secouer aussi le joug de Rome, en même temps que de mettre un terme h la tyrannie du duc de Savoie et aux brigandages des nobles qui infestaient le pays \ Mais ce désir, si tant est qu'il eût pu naitre dans des

* Une curieuse pièce, conservée dans les archives de Genève, peut, quoique postérieure d'une année à la conquête du pays de Gex , venir à

esprils si longtemps accoutumés li uae obéissance passive et machinale, avait sans doute été soigneusement réprimé par ceux mêmes qui l'avaient conçu. L'influence toute-puissante du clergé, Tautorilé et souvent la présence du duc^ durent obliger les partisans cachés des croyances évangéliques à renfermer leurs vues et leurs opinions dans le secret de leurs consciences; et bien loin que la ville de Gex et son petit territoire fussent k cette époque un foyer de réformation et de lumières, ils servirent au contraire, jusqu'à la conquête des Bernois, de quartier général au parti catholique et savoyard, et de centre d'opérations pour tout ce que ce parti pouvait tramer de contraire a Genève et à sa liberté civile et religieuse. C'est ainsi qu'en 1533 nous voyons les Savoyards et les Mammelus, chassés de Genève. et réfugiés à Gex^ solliciter de Tévêquc Pierre de la Baume, qui passait par cette dernière ville, leur réint^ration et la punition de leurs adversaires '• L'évéque, à ce qu'il parait, fit peu de cas de leur supplique, et craignit d'user en pure perte le peu d'autorité qu'il conservait encore sur les habitants de sa ville épiscopale. Mais , l'année suivante, le même prélat, en discorde ouverte avec les Genevois, après avoir vainement tenté Temploi de l'excommunication , transféra son conseil et sa juridiction ecclésiastique à Gex , ordonnant à son grand^vicaire et à ses officiers de justice de s'y transporter. Les syndics et le Conseil de Genève défendirent au clergé de reconnaître ce nouveau tribunal, et d'entretenir aucun commerce avec les officiers épisco^ paux, sous peine de ^rébellion ^ Cette démarche de l'évéque

r appui de notre assertion. C'est une lettre adressée à la seigneurie de Genève par les hommes de Ghalex ; elle prouve que les habitants de ce village avaient été tout particulièrement en butte aux mauvais traitements des Peneysans, et cela par la raison qu'ils étaient tels qus les Genevois, c'est-à-dire bien disposés pour la Réformation. (Voir Pièces Justificatives, n^ I.)

* GrenuSy Fragments historiques sur Genève avant la Réformation.

' Ruchat, Histoire de la Réformation de la Suisse (Edit. Vulliemin), t. III, p. 232.

* Rachat, t. III, p. 335. — Le décret de l'évéque eut son exécution , au

fut, comme on le sail, le dernier coup porté ^ son autorité dans Genève; mais nous n'avons pas ^ nous étendre longuement sur ce fait : il nous suffisait de le signaler pour montrer quelle pou* vait être la situation religieuse de la province de Gex h celte époque.

Quant à la situation politique, elle était tout analogue. Les seigneurs les plus influents du pays , celui de Divonne entre autres , ne cessèrent , de concert avec les fugitifs de Peney, de prendre une part active aux hostilités incessantes que le duc de Savoie dirigeait contre Genève malgré trêves et traités ^

Vers la fin de Tannée 1535, le duc Charles pressa plus vi«* goureusement les Genevois , et chercha h les pousser à bout par la famine en les tenant étroitement bloqués. Le pays de Gex était couvert de ses soldats. Au milieu de décembre , le roi de France , déjb brouillé avec le duc , fit partir un corps d'armée destiné à secourir Genève, et commandé par le sire de Verey. En arrivant \k Gex , cet officier et son détachement y rencontrèrent les troupes ducales , sous les ordres du baron de la Sarraz, ennemi juré de Berne et de Genève, et chef de la ligue de la Cuiller. Une escarmouche assez vive s'enga^a : Verey, se voyant attaqué par des forces très-supérieures, laissa son monde campé sur la montagne de Gex et se détacha avec quelques cavaliers, dans l'intention d'aller k Genève chercher du secours; il revint bientôt avec un renfort assez considérable; mais, dans rinlervalle, les troupes françaises s'étaient disper* sées, et après s'être avancés jusqu'il Omex, les Genevois durent rentrer dans leurs murs.

Peu de temps après, le duc, jaloux d'établir plus solidement

moiDs quant à la forme; car, en 1535, le Conseil de Genève ayant fait venir un cordelier pour prêcher le carême à Saint-Germain , les chanoines , qui redoutaient chez lui un penchant à la réforme , s'efforcèrent d'obtenir du grand-vicaire, qui résidait à Gex, un prédicateur plus conforme à leurs intérêt.

* Ruchat, t. m, p. m.

son autorité sur le pays de Gex» s'empara pour son compte du diâteau de Peney, qu avaient occupé jusqu'alors les Genevois fugitifs, ses trop redoutables alliés. Toute la contrée paraissait donc invariablement soumise à sa puissance , et Genève ellemême semblait n'avoir pas pour longtemps à résister.

Mais soudain la scène changea* Les Bernois, lassés des tergiversations de leur adversaire, craignant pour Genève et pour In réforme^ et voyant surtout le moment favorable pour frapper un grand coup,. déclarèrent la guerre au duc, le 16 janvier 1536, après s'être assurés de la coopération de leurs sujets et de leurs alliés. Dans le même instant , Genève repoussait un assaut nocturne, dernier efiorl du duc, que la fortune allait abandonner. En effet , tandis que les Genevois , enhardis par ce succès, harcelaient de tous côtés les troupes ducales, l'armée bernoise, sous le commandement de François Nasgueli, parcourait en triomphe le pays de Vaud, chassant devant elle Italiens et Savoyards, et s'avançait vers Genève.

Huit jours ne s'étaient pas écoulés depuis son départ de Berne, lorsque Naegueli fit son entrée sur le territoire de Gex, le 30 janvier 1536 ; il suivait de près le Jura, afin de ne point être obligé de s'arrêter devant Nyon, qu'occupait encore une garnison italienne au service du duc. Mais cette précaution était supertiue : les troupes ennemies disparurent à son approche^ et, à son arrivée à Divonne, les députés de Nyon , de Gex et de Coppet vinrent lui présenter leurs soumissions. Le sire de Divonne imita leur exemple, et préserva ainsi son manoir seigneurial du sort qui l'attendait. Les châteaux de Coppet et de Rolle, appartenant à des gentilshommes de la Cuiller, furent livrés aux flammes. Une garnison italienne occupait celui de Gex; elle se rendit aux Bernois, qui la renvoyèrent, et mirent le feu au château le mardi i^' février.

Les Genevois, de leur côté, obtenaient des succès rapides sur les troupes démoralisées du duc; ils s'emparèrent du château de Peney, qui leur avait causé tant de maux, et l'incen-

(lièrent. Une dé(>utariOii ^ composée de deux syndics, partit de Genève, sous bonne escorte, pour venir k Gex complimenter les chefs bernois et se concerter avec eux. Le lendemain, Tarmée de Berne se divisa en deux corps : le premier vint se joindre, à Genève, aux forces de la république pour continuer la guerre, et s'empara du Chablais; le second , sous la conduite du capitaine Frisching, resta dans le pays de Gex comme armée d'occupation. Pour achever la conquête de la province, déjà désolée par la guerre de Tannée précédente, ces troupes dé*iruisirenl quelques châteaux des environs, et s'avancèrent même jusqu'au fort de TEcluse ; mais la position avantageuse de celte place et les rigueurs de la saison firent échouer leur tentative. Quelques jours après , Tattaque fut renouvelée avec plus de bonheur, et le fort, abandonne par les Italiens qui le gardaient, reçut une garnison bernoise ayant pour commandant Jacob Hetzel. Les conquêtes de François I®' dans les pays environnants ne leur permettant pas de tenter d^expéditions plus lointaines, les Bernois revinrent sur leurs pas ; ils entrèrent à Genève 'le 16 février, chargés de butin, et en repartirent au bout de peu de jours, pour achever de soumettre le pays de Vand. Après avoir ouvert les portes de Chillon aux captifs qui gémissaient dans ses cachots , après s'être solidement affermis dans leurs nouvelles conquêtes, les vainqueurs s'occupèrent de l'administration de ce vaste territoire. Le 13 mai, ils le divisèrent en huit bailliages : la ville de Gex devint le centre d'un de ces gouvernements « et reçut pour premier bailli Jean*Rodolphe d'ËrIach. La partie financière ne fut pas négligée par les Bernois; pour se dédommager des frais de la guerre, ils s'emparèrent de l'administration des biens d'Eglise ', et levèrent une imposition sur les pays conquis. La province de Gex ne fut point exempte de cet impôt, qui, hâtons-nous de le dire,

* Tous les biens ecclésiastiques du bailliage de Gex furent amodiés pour la somme de 5,200 florins. {Vullieminy le Chroniqueur, p. 267.)

porta surtout sur les villes et sur les seigneurs qui avaient op* posé aux Bernois le plus de résistance; c'est ainsi que le baron du Châtelard , seigneur de Divoone , fut taxé à mille écus *.

L'intérêt faillit un instant diviser Berne et Genève» On connait les prétentions de la première de ces deux villes, et la noble fermeté avec laquelle les Genevois surent les repousser. Un traité fut conclu le 7 août dans le but de mettre un terme k ces déplorables contestations. Les Genevois cédèrent à leurs alliés, entre autres places, le château de la Bastie-CoUex , qui avait appartenu au seigneur de Lullin ; ils reçurent en échange la souveraineté des terres de Saint-Victor, et une banlieue fut constituée à la ville aux dépens des bailliages de Gaillard et de Gex, qui s^élendaient auparavant jusqu'à ses portes^. Il nous importait de ne pas passer sous silence celte stipulation , qui acquit dans la suite la plus grande importance. Enfin, le traité se terminait par des conditions pécuniaires fort onéreuses aux Genevois, mais qu'ils acceptèrent avec empressement, parce que cette alliance leur semblait devoir assurer leurs libertés d'une manière définitive.

Il ne leur fut cependant pas toujours facile de faire respecter par leurs voisins l'intégrité de leurs limites. Dès Tannée sui* vante, les officiers de Gex firent acte de souveraineté k Satigny, sur les terres de Genève, et le châtelain bernois, J. Tavernier, plaça les armes de Leurs Excellences devant le prieuré de ce village. Le gouvernement genevois dut députer Jean Lullin pour faire des remontrances â ces fonctionnaires, et fut même forcé de réclamer à Berne afin d'obtenir réparation d'une atteinte aussi grave aux conventions du 7 août. — L'année 1538 vit naître de nouvelles difficultés. Les Bernois s'emparèrent, par le moyen de leur bailli Jacob Heizel, des cures de Moins, de

• Huchat. — Chroniqueur, p. â31 > !240 et !286.

* Ruckat, t. IV, p. 57.

Malval et de RussinS et furent confirmés dans leur osurpation par le parti des Articulants, qui voulait acheter à ce prix leur nentralité ou leur alliance.

Ces discussions au sujet des terres du prieuré de Saint- Victor et du Chapitre, dont la propriété incertaine devait jouer plus tard un si grand rôle dans les démêlés de Genève avec la France et la Savoie, traînèrent en longueur jusqu'à ce qu'une sentence arbitrale, rendue par les Bâiois, fut venue régler les points contestés; cette sentence est connue dans l'histoire sous le nom de Dépari de Bâle. Par cet accord , qui , conclu en 1541 , ne fut réellement mis en vigueur qu'en février 1544, Genève recouvra la possession des villages contestés; Berne s'y réserva la haute juridiction , et les droits attachés h la souveraineté, et les frontières furent définitivement tracées. Cependant, à peine ces arrangements venaient-ils d'être terminés , qu'une circonstance insignifiante faillit en entraver l'exécution. Une croix d'argent fut trouvée dans le village de Moins; les Bernois la demandèrent comme leur appartenant c à cause de la souveraineté qui emportait le droit sur les trésors cachés ; » toutefois, h la sollicitation des Genevois, et sans déroger à la sentence de Bâle, ils consentirent^ le 19 juillet, à ce que cette croix fut donnée aux paysans de Moins , pour la réparation de leur église '.

Si nous avons mentionné cet incident, c'est surtout en vue de faire ressortir une des innombrables difficultés que suscitaient ces partages dans la juridiction.

Pour suivre ces divers démêlés entre les deux villes alliées, nous avons devancé l'ordre des temps; maintenant nous devons revenir sur nos pas pour raconter le grand fait religieux qui

* 18 juillet 1538. — Lettre du bailli de Gex au Conseil, pour expliquer pourquoi il a réduit à la main des seigneurs de Berne les cures de Moins, de Malval et de Russin. (Archives de Genève, pièces historiques, n9 1195.)

* Huchat, t. V, p. 242. — Gautier, Histoire de Genève, liv. VII ; mss.

suivit la conquête du pays de Gex , et qui exerça sur toute la suite de sod histoire une influence si profonde. Dès que les Bernois furent élablis dans le bailliage , la foi réformée y fit de rapides progrès. Les croyances nouvelles coraaiencèrent à s'y répandre, grâce au zèle des pasteurs de Genève, et en particulier de Farel , de Froment et de Fabri , prédicateur qui se fixa depuis à Thonon , et y exerça avec succès le ministère évangélique *. Ces apôtres de la réforme purent prêcher dans la contrée sans y rencontrer d'opposition sérieuse, et le récit qui nous a été conservé d'une scène de violence, par laquelle un prêtre troubla un jour une prédication de Froment , semble indiquer qu'on prenait plaisir h entendre le réformateur, et qu'il avait pour lui les sympathies de la population. « Il y a peu de jours, « écrivait Farel au bailli de Thonon, le 14 novembre 1536, « Froment prêchait à Collonges, dans le pays de Gex, et trouci vait le peuple d'assez bonne affection, lorsque le curé, se a rebellant contre Dieu, est venu, avec un sien parent, mettre « empêchement à la prédication , retirer les gens du sermon , e[ jeter des pierres a ceux qui oyaient^ et faire du pis qu'ils ont

a pu *

Mais bientôt les Bernois eux-mêmes songèrent à introduire la réforme dans les provinces qu'ils avaient conquises, et voyant la profonde ignorance et l'incroyable superstition de leurs nouveaux sujets des pays deVaud, de Gex et duChablais, ils résolurent de les éclairer par une dispute publique de religion, qu'ils convoquèrent à Lausanne pour le premier octobre 1536; ils ordonnèrent à tous les ecclésiastiques de ces pays de s'y trouver^ et prirent toutes les précautions nécessaires pour assurer la plus grande liberté aux assistants ^. Après quatre jours

* Ruchat, t. IV, p. 144.

■ Lettre de Farel à J. Rod. Naegeli, bailli de Thonon, du 14 novembre 1536. (Chroniqueur, p. 340.)

' Rmhaty t. IV, p. 172. — VuUiemin, Histoire de la Confédération suisse (contin. de J. de Mûller), t. XI, p. 170. — L'un des prêtres du pays de Gex,

de dispote 9 une partie des ecclésiastiques des pap conquis passa du côté de l'Evangile; on leur fit une allocution pour les engager à ne prêcher que la pure parole de Dieu , et on leur permit de retourner chez eux, si bon leur semblait.

La dispute terminée, les seigneurs de Berne mirent la main avec prudence, mais avec fermeté, à l'œuvre de la Réformation, déjà bien avancée, du moins dans les environs de Genève, par le ministère des réformateurs de cette ville. Vers la fin d'octobre, les baillis reçurent l'ordre d'enlever des temples les images et les autels; cette mesure, qui souleva quelques troubles dans la partie orientale du pays de Vaud , fut exécutée sans opposition dans le bailliage de Gex. Enfin, au commencement de l'an 1537, un édit de réformation fut publié dans les pays de Vaud, de Ghablais et de Gex ^ Ge décret interdisait sans restriction l'exercice de la religion romaine , et portait ainsi la triste empreinte de ce caractère d'intolérance que l'on retrouve, en mesure à peu près égale, dans chacun des deux camps, qui, au seizième siècle, se partageaient le monde religieux ; cependant il ne contenait guère que des prescriptions tout extérieures ; aussi n'était-il pas de nature à blesser violemment les consciences qui pouvaient être restées fidèles à l'ancienne religion. On y rencontrait d'ailleurs des dispositions d'humanité et de charité propres à concilier l'affection des peuples à leurs nouveaux maîtres. Il fut exécuté avec lenteur et ménagement ^, et des précautions furent prises pour assurer soit aux laïques, soit aux prêtres qui avaient persisté dans leurs croyances, une liberté individuelle complète et de solides garanties pour leurs biens et pour leurs personnes. La réforme put s'accomplir ainsi paisiblement et sans secousses , et ceux des ecclésiastiques qui

Jean Berilly, vicaire de Prévicin, prit part à la discussion, et défendit contre Viret le dogme de la transsubstantiation.

* Ruchat, t. IV, p. 391. — Chroniqueur,* p. 348.

* Vulliemin, Hist. de la Confédération suisse, t. XI, p. 178, 196. — Chroniqueur, p. 352.

restèrent attachés au catholicisme se retirèrent peu à peu dans les Ëiats voisins, emportant non^seulement leurs biens » mais encore leurs titres» qu'ils conservèrent soigneusement ^

L'édit de réformation n'avait porté que sur Textérieur seulement de la religion. Dans le désir de doter l'Eglise de lenrs Etats romands d'une organisation solide, les Bernois convoquèrent k Lausanne un synode général présidé par le banneret de Graffenried. Le pays romand fut divisé en sept départements ecclésiastiques, ou classes; le clergé du bailliage deGex forma l'une de ces classes , et les relations les plus suivies continuèrent h régner entre les pasteurs de Genève et ceux des classes voisines de Thonon et du pays de Gex. Au commencement de 1538, des députés de Berne parcoururent tout le nouveau territoire , chargés d'y faire exécuter les édits et de disposer de ceux des biens ecclésiastiques qui se trouveraient vacants; une large part fut faite aux communes dans celte répartition. Douze pasteurs, chargés chacun de desservir deux on trois villages, furent établis dans le pays de Gex; cet arrangement, nécessité par la rareté des ministres, était d'ailleurs suffisant pour le chiffre de la population. Au bout de quelques années, le départ de Bâie, en réglant certains points de détail jusqu'alors restés dans Tindécision, permit de compléter cette organisation ecclésiastique. Ce fut ainsi qu'un ministre établi au village genevois de Moins desservit comme annexe celui de Collex, qui appartenait aux Bernois.

Lorsque les délégués qui avaient été chargés de présider h l'exécution des édits eurent accompli leur mission, un second

* Le soin scrupuleux que mirent les prêtres à conserver leurs anciens titres a été relevé par Ruchat comme un fait caractéristique. Après en avoir cité plusieurs exemples , il nous apprend que , de son temps , le curé de Gex s intitulait doyen d'Âubonne ; « Ces gens-là, dit-il, se sont fait uneju^ risprudence particulière, selon laquelle il n'y a point de prescription pour les gens d'Eglise, » Nous verrons plus tard avec queUe habileté ces circonstances, si frivoles en apparence, furent exploitées au profit des plus iniques prétentions.

syooâe géQéral, desûné à s'occuper des détails de rorganisalion et ik régler divers points de discipline ecclésiastique, fut convoqué \k Lausanne ; il adopta, sur la demande de Berne, l'usage des fonts baptismaux , celui du pain azyme pour la communion, et celui de quatre grandes fêtes. Ces trois articles, quoique d'une importance très-secondaire, suffirent pour introduire quelque différence entre le rituel de Genève et celui des classes voisines, et pour produire dans la suite quelques démêlés assez graves, mais plutôt politiques que religieux.

D'autres discussions , purement dogmatiques, s'élevèrent entre Farel et Calvin d'une part, et les ministres du pays de Gex de l'autre, au sujet de la Trinité^; mais le gouvernement bernois intervint po«r les faire cesser , et les troubles politiques qui éclatèrent dans Genève détournèrent probablement l'attention de Calvin, dont, au reste, le système se trouva bientôt en butte k des attaques soutenues qui finirent par le renverser momentanément.

Après avoir insisté sur les principaux faits qui accompagnèrent la propagation et le triomphe de la foi évangélique dans le pays de Gex, nous glisserons rapidement sur les parties de son histoire qui ne nous présentent aucun événement saillant et décisif. Pendant toute la durée de la domination bernoise, l'existence des Eglises de la contrée se confond, au reste, près* que entièrement avec celle des Eglises du pays de Vaud , et l'étude des débats théologiques qui eurent lieu entre ces dernières et celle de Genève nous entraînerait à aborder des questions que ce n'est point ici le lieu d'examiner. Nous nous bor-

* Ces démêlés offrirent la particularité assez curieuse que les deux réformateurs genevois, quoique trinitaires fort décidés, s'y trouvèrent aux prises avec des théologiens qui Tétaient encore plus qu'eux, au moins pour la forme. CeUe discussion, qui ne serait«pas sans importance dans une histoire de la Réformation ou dans une vie de Calvin, n'en peut pas avoir beaucoup comme fait local; c'est pourquoi nous nous contentons de l'indiquer en passant. (iRfM*^a^, t. V, p. 45. — F.Trechsel, Die protestant. Ântitrinitarien vor Faustus Socin. Heidelberg, 1839; t. I, p. 163.)

neroDs donc à rappeler en peu de mots les faits les plus innportanls de Thisloire ecclésiastique de la contrée à celle époque.

Au mois de décembre 1548, les Bernois, pour affermir leur conquête, publièrenl un nouvel édil de réformation, desliné spécialement à comballre el à faire disparaître certains abus que le lemps n'avail pas encore déracinés, el qui tenaienl à de vieilles coutumes el a de vieux préjugés. C'étaient des pratiques superstitieuses, comme celle de faire baptiser par les sagesfemmes les enfants qui naissaient faibles ou malades; c'étaient en outre des croyances k la sorcellerie et k la magie, qui résistèrent longtemps encore à Taciion de la civilisation, el se traduisirent souvent en actes dont la répression barbare doublait el perpétuait la gravité ^

Quelques années plus tard, de nouveaux démêlés s'élevèrent entre Berne et Genève au sujet des différences rituelles que la discipline de Calvin avait introduites entre leurs deux Eglises; les villages de St-Victop et du Chapitre en furent encore l'occasion. Les habitants de ces villages, qui s'étaient habitués au rituel bernois, se trouvèrent en conflit avec leurs pasteurs sur des points de peu d'importance, mais dont l'esprit vétilleux de ceux-ci sut tirer une affaire d'Etat. Le gouvernement de Berne intervint*, et, pour prévenir les querelles, il prit le parti de pourvoir les cures de son territoire qui étaient desservies comme annexes par des pasteurs genevois ; l'Eglise de Collex fut alors détachée de nouveau de la paroisse de Moins et Genthod.

Vers 1555, les différends qui s'étaient élevés entre le clergé de Genève et celui des pays conquis par les Bernois s'accrurent de quelques questions nouvelles, qui jouèrent bientôt un grand rôle dans l'histoire ecclésiastique du pays de Yaud ; il s'agissait

* Ruchat, t. V, p. 343.

« Ruchat, t. V, p. 494; t. VI, p. 119.

d'une question de dogme , la prédestination, et d'une question disciplinaire, Texcommunicalion. Les seigneurs de Berne, pour réiabiir la paix, voulurent imposer silence à ceux de leurs mi<- DÎstres qui avaient montré le plus de chaleur dans leurs discussions avec le clergé genevois , et engagèrent ce dernier a s'abstenir, de son côté, de continuer la lutte*; mais bientôt après ils changèrent de rôle, et apprenant Tobsiination que mettaient quelques habitants des pays voisins de Genève à se séparer de leurs pasteurs et b se rendre dans cette ville pour y participer aux sacrements selon le rile calviniste, ils craignirent de voir leur autorité méconnue , et défendirent sévèrement ces manifestations. Plusieurs ministres du pays de Yaud , partisans des idées de Calvin, réclamèrent contre cette rigueur; ils parvinrent à obtenir du gouvernement d'importantes concessions en Ea^veur de la discipline ecclésiastique, et le Conseil de Berne décida qu'une organisation consistoriale régulière serait établie dans tous les pays conquis. L'on institua dans chaque paroisse un consistoire composé des pasteurs, d'un certain nombre de laïques, et du juge ou du châtelain de la localité, et mission fut donnée à ces corps c< de veiller sur les mœurs et manières de «( vivre de tous, afin que Dieu ne fust deshonnoré et l'honnesteté c chrestienne viollée. ^ Les consisloires reçurent le droit d'admonester toutes les personnes qui se rendraient coupables de quelque faute, et de suspendre de la sainte cène les ignorants et les pécheurs endurcis^. Quant aux hommes jugés dignes de

* Trechsel, Die protest. Ântitrinit., 1. 1, p. 197. — Lettres de Calvin, publ. par /. Bonnet, t. II, p. 39.

* c Âuxdicts consistoires estoient demandés tous ceux qui contrevenoient à la religion, les blasphémateurs du nom de Dieu, adultères, paUiards, jrrongnes, danceurs, etc Les dicts delinquans estoient exhortés et admonestés âuxdicts consistoires par la parolle de Dieu de se déporter de tels vices et dissolutions. Que si tels estoient rebelles à telles admonitions, on les suspendoit, leur donnant conseil ne se présenter au Sainct Sacrement de la Cène jusques a repentance et amendement. Le mesme conseil estoit donné aux ignorans qui ne tenoient compte d'aprendre à prier Dieu et les articles

puniiions matérielles, ils devaient être renvoyés aux magistrats civils ^ Un consistoire suprême, siégeant à Berne, fat chargé de confirmer les pasteurs élus par les consistoires locaux, et de juger en dernier ressort les questions importantes qui lur seraient renvoyées par ces derniers *.

Cette organisation entra immédiatement en vigueur; mais elle ne put réussir k pacifier les deux partis, et des troubles graves éclatèrent dans l'Eglise bernoise. Les calvinistes purs ne se montrèrent point satisfaits des concessions qui leur avaient été faites; le Conseil, irrité de leur obstination, déploya contre eux une sévérité excessive , et le conflit se termina par la destitution et Texpulsion du pays d'un grand nombre de ministres partisans de l'organisation disciplinaire de Genève.

Vers le même temps, le pays de Gex fut témoin de luttes théologiques d'une tout autre nature, et qui ne durent pas avoir lieu sans exercer une certaine influence sur sa situation religieuse à cette époque. Matthieu Gribaldi, éloquent et habile jurisconsulte piémontais, avait été professeur en droit à Padoue; partisan secret de la réformation, et craignant les supplices réservés en Italie à ceux qui s'écartaient du catholicisme, il se retira en deçà des Alpes, et, en 1555, obtint du duc de Wârtemberg une chaire de jurisprudence à Tubingue'. Précédemment déjà, il avait acheté la seigneurie de Farges, dans le pays de Gex, et s'y rendait de temps à autre, soit pour se reposer, soit pour administrer ses domaines. S'élant trouvé à Genève au moment de l'exécution du malheureux Michel Servet, il osa déclarer qu'il

de la foyjusquesa ce qu'ils eussent apprins d'en rendre mellyeure raison.» (Articles présentés au duc de Savoie par les ministres des bailliages de Chablais, Gex et Ternier, 1567.i4rcA. de Berne, Savoy-Buch C.)

* « Et touchant lexecution des punitions corporelles, soit par prison, hamende pécuniaire ou aultrement, les dictz consistoires n'en ordonnoient rien fors que les renvoyer au seigneur ballif et aultres, etc. »

* Voy. Ruchaty t. Vil.— Verdeil, Hist.du canton de Vaud, t. II, p. 94.

' C'est par erreur que Ruchat place en 1548 l'appel de Gribaldi à Tubingue. Cf. Trechsel, t. II, p. 69 et 286.

n'est permis de puuir personne pour de fausses doctrines , et affirmer que chacun est libre de croire ce qu'il lui plait. Ces idées» beaucoup trop larges pour Tépoque, déplurent généralement ; aussi, voyant ses propres opinions soupçonnées d'impiété* Gribaldi désira avoir une explication avec Calvin ; celui-ci ne voulut lui accorder qu'une conférence publique, et Gribaldi la refusa. Les opinions personnelles du seigneur de Farges différaient sensiblement, à ce qu'il parait, de celles des réforma-*» leurs, soit de Suisse, soit d'Allemagne^ surtout au sujet de la Trinité. Le duc de Wurtemberg , redoutant quelque schisme de sa part , voulut faire examiner ses doctrines par les théologiens de roniversité de Tubingue; mais Gribaldi, dans la crainte d'être pri\'é de sa liberté, quitta secrètement l'Allemagne, et viol se retirer à Farges. Dénoncé par le duc aux seigneurs de Berne ^, il fut en outre soupçonné par ceux-ci d'avoir répandu ses idées dans le pays de Gex , et après une citation k comparaître devant eux, il fut incarcéré. Les ministres bernois examinèrent et condamnèrent sa doctrine; en conséquence, le Conseil ordonna à Gribaldi de retourner k Tubingue pour se défendre auprès du duc , et déclara qu'en attendant sa terre de Farges serait saisie el demeurerait entre les mains du souverain. Cependant, après une seconde conférence avec les ministres, Gri* baldi, ayant signé une confession de foi qu ils lui présentèrent, obtint de se retirer dans son fief, qui lui fut rendu, et y de* meura tranquillement depuis cette époque. Il succomba quelques années plus tard, en 1564, à la peste qui désolait alors Genève et ses environs comme tout le reste de la Suisse.

Cependant la lutte engagée par les pasteurs de Berne et de Genève contre les adversaires du dogme de la Trinité n'était pas encore arrivée i son terme. A peine Gribaldi était-il rentré dans sa terre de Farges , que trois réfugiés italiens dont les opinions se rapprochaient des siennes, Blandrata, Alciat et Va-

* En 1557.

lenlin Gentilis, accoururent chercher un asile auprès de lui. Tous iroîs vpnaîenl d'échapper à l'intolérance du clergé de Genève, el le dernier avail été flélri dans celle ville par une avilissanle condamnation. Plein de ressentiment contre les Genevois, Gentilis ne sut pas imiter la prudence de son ami Gribaldi; il écrivit une violente dissertation contre Calvin et les trinitaires, et la dédia à Simon Wûrstem berger, bailli de Gex, hardiesse qui lui coûta cher dans la suite. Etant allé à Lyon pour la &ire imprimer, il y fut jeté en prison. Après son élargissement, il se rendit en Pologne , où il partagea bientôt le sort des autres antitrinitaires, qui furent chassés de ce pays; il voyagea albrs quelque temps en Transylvanie, en Hongrie et en Moravie. Après la mort de Calvin, croyant n'avoir plus rien ^ craindre , il revint en Suisse , et passa à Farges , où il espérait retrouver son ami Gribaldi; mais celui-ci était mort peu de temps auparavant. Gentilis eut alors la témérité de se rendre à Gex auprès du bailli Wûrstemborger, pour le prier de permettre dans la ville une dispute publique, à laquelle il désirait inviter tous les ministres du voisinage; il offrait de combattre chacun de ceux qui se feraient les champions de la doctrine de Calvin sur la Trinité, et proposa au bailli et à tout le Conseil de ville d'être juges de la dispute. Wûrstemberger, déjà choqué de la dédicace que Gentilis lui avait adressée six ans auparavant, loin de lui accorder sa demande, le fit arrêter et conduire à Berne, où on le mit en jugement. Durant la longue procédure qu'il eut à subir , il soutint ses sentiments avec beaucoup de fermeté; enfin il fut condamné à mort et eut la tête tranchée. Comme beaucoup d'autres libres penseurs de l'époque, Gentilis mourut victime de ces préjugés funestes si généralement répandus alors, même dans les Etats protestants, qui légitimaient non-seulement comme un droit, mais encore comme un devoir, l'intervention de l'autorité civile en matière de religion.

Pendant les événements que nous venons de raconter^ des

négociations de la plus haute imporlance pour le sort du pays de Gex avaient à plusieurs reprises été commencées entre les Bernois et le duc de Savoie, et allaient bientôt recevoir une solation définitive. Dépouillé successivement de tous ses Etats par Berne et par la France durant la guerre de 1536, l'infortuné duc Charles, loin de se laisser décourager par les revers, n'avait cessé de poursuivre avec persévérance la restitution de l'héritage de ses ancêtres. Les belles provinces de Vaud , du Chablais et de Gex étaient au nombre de celles qu'il devait désirer le plus ardemment reconquérir; aussi employa-t-il pour atteindre à ce but tous les moyens qui se trouvaient en son pouvoir, et ia mort put seule mettre un terme à ses efforts pour le réaliser. Dès Tannée 1 546 , il avait tenté de rentrer , par voie de transaction légale , dans la possession de ces pays ; mais Tarnbassadeur chargé de transmettre ses demandes a la puissante république ne fut pas favorablement accueilli par elle , et les Fribourgeois, qui, en 1536, s'étaient enrichis d'une portion des dépouilles du prince vaincu, fermèrent également l'oreille a ses réclamations. — Toutefois le duc ne se tint pas pour écondoit: au bout de deux ans, il recourut en secret aux autres Etals suisses, afin de les déterminer à s'entremettre dans cette affaire. Le zèle des cantons catholiques leur fit faire quelques démarches en sa faveur, mais sans plus de succès. Les Bernois, en rejetant les propositions des cantons, ne craignirent pas de laisser voir dans leur réponse leur zèle vrai ou supposé pour la cause de la réforme: « le pays qu'ils avaient pris sur le duc de Savoie leur rapportait si peu,» disaient-ils, «vu les dettes effroyables pour lesquelles il avait été hypothéqué par les ducs, (pe s'ils n'étaient retenus par la considération de la réformation évangéliqae , et pour la consolation d'une infinité de Français et d'Italiens fugitifs pour cause de religion, à qui il servait d'asile, ils pourraient bien le laisser ^» Ce langage, il faut en convenir, déguisait bien mal sous le voile de la générosité et de la dévo-

* Rachat, t. V, p. 358.

— nation les mobiles intéressés qui jouaient un si grand rôle dans la politique bernoise.

Le duc de Savoie avait trop k cœur son projet |)Our y renoncer. L'année suivante, il renouvela ses instances auprès de la Diète, et se servit mênoe de ruses peu honorables pour triompher de la résistance qu'on lui opposait; il ne réussit qu'à indisposer contre lui les cantons quM désirait gagner. Repoussé dans ses prétentions diplomatiques, il voulut avoir recours aux armes , et prépara sourdement un coup de main par lequel il espérait s'emparer de Genève et des pays environnants ; mais le complot fut découvert, et le duc ne se sentit pas assez fort pour rompre ouvertement avec Berne et Genève, puissamment soutenues par Henri IL

L'avènement d'Emmanuel-Philibert, fils et successeur du duc Charles, fut le signal de la reprise des négociations. Le jeune prince tenta d'abord de se rendre les Bernois favorables par la flatterie et les protestations d'amitié ; bientôt cependant^ voyant ses avances infructueuses, il s'efforça d'obtenir de l'empereur les secours militaires qui lui étaient indispensables pour attaquer Berne et Genève. L^empereur les lui promit; mais, trop occupé de sa guerre avec la France , il oublia ses engagements.

En 1557, l'éclatante victoire de Saint-Quentin, remportée par Emmanuel-Philibert sur les Français pour le compte de l'Espagne , lui assura l'appui de Philippe II , et lui offrit une occasion favorable de reconquérir ses Etats; il se hâta d'en profiter en lançant sur la Savoie un corps de 12,000 hommes, qui traversa la Bourgogne et s'avança jusqu'à Bourg. L'alarme fut générale dans la contrée; Genève fortifia ses remparts; Fribourg et Soleure prirent également les armes, et les Bernois résolurent de mettre en défense le château de Gex, et d'y jeter une forte garnison ; mais l'attaque que l'on craignait n'eut pas lieu, elles préparatifs restèrent suspendus ^ La paix de Ca-

♦ Yullieminj Hist. de la Conféd. suisse, t. XII, p. 16. — Chroniqueur.

leau-Carobrésis fat loin de calmer les inquiétudes de Berne et de Genève; ce traité rendait au duc la Savoie et le Piémont» que la France avait jusqu'alors conservés. Bientôt Emmanuel- Philibert renouvela alliance avec les cantons catholiques; les Bernois, privés de l'appui de ces derniers, se préparèrent alors à une défense armée. Ils demandèrent à Strasbourg un habile ingénieur pour fortifier leurs places frontières , et notamment le fort de l'Ecluse et le château de Yersoix. Pendant ce temps, les négociations se poursuivaient, et les parties, qui avaient longuement exposé leurs griefs dans une conférence tenue à Berne le 24 août 1560, renvoyèrent la décision au 10 février de Tannée suivante. Cette assemblée eut lieu au jour marqué, et fut suivie de deux autres réunions, qui se tinrent à Bâle dans le même i)ut; cependant aucunedeces tentatives d'accommodement n'eut plus de succès que les précédentes.

Trois ans s'écoulèrent; enfin, le duc de Savoie, qui jusqu'à^ lors avait rejeté toutes les solutions proposées pour amener une transaction, reprit de lui-même les pourparlers par l'entremise du comte de Yalangin. Une journée fut fixée à Bâle pour le 25 avril ; mais les propositions faites â Berne par les cantons médiateurs, et qui n'allaient à rien moins qu'à lui conseiller la res^ tilution des bailliages de Thonon , de Ternier, de Gex et de Nyon, des baronies d'Âubonne, de Mont et de Rolle, des terres abbatiales deBonmont et de Ripaille, enfin des places de Vevey, la Tour, Cbillon et Villeneuve i parurent exorbitantes aux Berms, et furent rejetées comme telles. Cependant les avis n'étaient point unanimes dans les Conseils de la république; parmi les seigneurs de Berne, les uns penchaient vers celte voie d'accommodement; d'autres eussent voulu ne rien céder; d'autres enfin insistaient surtout pour que l'on se réservât les bailliages de Nyon et de Gex, par la perte desquels Berne s'interdisait le libre accès il Genève, et se privait d'une voie de communication avec la France qu'il importait de conserver. Ce dernier parti parut un moment l'emporter, et les Bernois consentirent

k restituer la rive méridionale du lac; mais le& médiatears, qai avaient en vae les intérêts du duc , insistèrent pour qu'il pût recouvrer aussi Yevey, la Tour» Villeneuve et Chilton ; ils offraient une compensation pécuniaire et la garantie que la forteresse de Gbillon serait rasée jusqu'aux fondements. Le prix que l'on paraissait mettre h l'acquisition de ces quatre places inquiéta les Bernois et le^ décida k abandonner encore le bailliage de Gex, moyennant des clauses restrictives pour l'exercice libre et exclu$if de la religion réformée dans les pays rétrocédés. Cette concession faite , les négociations ne devaient plus éprouver d'obstacles ; cependant une grave et dangereuse maladie d'Emmanuel-Philibert vint quelque temps les entraver.

Lorsqu'elles purent être reprises , de nouvelles difficultés étaient survenues et ne semblaient pas de nature k être facilement éludées. Les Genevois s'inquiétaient avec raison de voir tomber au pouvoir de leur ancien adversaire un pays qui serrait de si près leurs murailles ; ils savaient par expérience combien peu la maison de Savoie respectait les alliances et les traités quand ils n'étaient pas garantis par la force ; enfin , par la cession du pays de Gex , ils se voyaient séparés des Bernois et privés de leur appui d'une manière k peu près totale, au moment même où le duc cherchait ouvertement k faire valoir ses anciennes prétentions sur leur ville au sujet du vidomnat. Aussi, dès la fin de l'année 1563, envoyèrent-ils en Suisse deux députés, Michel Roset etChenelat, pour y défendre leurs intérêts; les Conseils de Soleure , de Scbaff house et de Claris leur promirent aide et protection.

Les intérêts de Genève ne furent pas le seul obstacle que les Bernois virent s'élever sous leurs pas dans cette affaire. De toutes parts, et en particulier dans le pays de Vaud \ les populations qui relevaient de leur autorité firent entendre leurs plaintes contre un acte politique qui leur paraissait une lâ-

* Verdeil, Hist. du canton de Vaud, t. II, p. 128.

cfaeté, et qui blessait leur religion. Un secret instinct leur faisait pressentir qu'abandonner leurs coreligionnaires à la maison de Savoie, c'était les exposer à des persécutions inévitables ; aussi, les murmures s'accroissant chaque jour, et devenant alarmants pour les magistrats bernois, ceux-ci prirent la prudente résolution de consulter tous leurs sujets, sûrs d'obtenir par cet acte populaire assez de confiance pour apaiser les mécontentements et faire réussir leurs desseins. Cependant le peuple ne se laissa pas facilement adoucir, et les syndics Roset et Franc, ambassadeurs de Genève à Berne en 1564, furent témoins en plusieurs endroits de Teffervescence des populations. Une circonstance fortuite vint au reste empêcher les députés genevois de conserver h cet égard le plus léger doute. N'ayant trouvé dans la capitale, au moment de leur arrivée, que quatre conseillers (lous les autres étaient occupés à recueillir les voix des citoyens), ils.se rendirent, en attendant leur retour, jusqu'à Tboun; on les accueillit dans cette ville avec honneur, et, d'après iear rapport au Conseil de Genève , ils y trouvèrent les sujets « en grande volonté à ce que pas un pied ne soit rendu, et telle- « ment affectionnés, qu*ils ont bien hozé faire des remontrances c aux ambassadeurs des choses auxquelles eux-mêmes dévoient < bien avoir pensé : comme de celte ville de Genève et de la « religion. » De retour k Berne , les députés genevois furent accusés d'avoir fait cette course pour «louer » (gagner) les gens et les émouvoir ; ce qui les engagea à se rendre chez le vieil avoyer Naegueli, l'un des hommes qui avaieni soutenu avec le plus de chaleur la cause de leur république, pour lui demander s'ils devaient attendre le retour des conseillers ou partir en laissant leurs instructions par écrit. Ils le trouvèrent fort triste, ainsi que le raconte leur lettre au gouvernement de Genève, dans laquelle ils ajoutent encore : « Les nouvelles qui viennent delà plupart du pays de Berne sont qu'il ne faut rien rendre^. »

* Lettre des ambassadeurs M. Roset et L. Franc, envoyés à Berne au sujet de Taccord fait à Nyon, etc. {Arch, de Genève, vfi 4760.)

Malgré ces manifestations positives des désirs du peuple, on tint h Nyon , au mois d'avril 1 564 , une première conférence destinée principalement à régler les garanties qui concernaient la religion des pays conquis. Le résultat de celte assemblée fut la rédaction d'un certain nombre d'articles préliminaires, dans lesquels ces garanties étaient exprimées de la manière la plus explicite; ils furent signés, le 7 août 1564, par le duc, et enregistrés par le Sénat de Savoie le 22 du même mois.

<K Nous avons convenu , est»il dit dans les préliminaires de Nyon , nous avons convenu et accordé auxilits Seigneurs de Berne que tous subiects, manantz et babitantz es terres et pays qui par eulx nous seront renduz continueront la Religion et Reformation en laquelle ils sont de présent et choses en dépendantes, selon les Edictz qui en sont estez jusques à ce jourd'huy publiez, sans qu'ils soient déboutez et empeschez en l'exercice d'icelle. El ne seront pour cette cause reprins, molestez, persécutez ni vexez en aucune magnière, soit en corps ou en biens» par nous, noz officiers, ministres ni aultres. Âins si aulcung desplaisir leur estoit faictpour la dite Religion, ou autre cause indheue, nous en ferons faire punition comme vray Prince de Justice, et comme faisons à nos aultres subiectz sans y faire différence. Et affin que les subiectz puissent continuer k l'exercice de leur dite religion, avons, à Tinstance desdits Seigneurs de Berne accordé, et accordons, que les Ministres et Diacres, nécessaires audit exercice de religion , seront entretenuz audit Païs, sans que leur soit fail desplaisir ni oultraige, avec telles et semblables pensions, qu'ilz ont heu par cy-devant, et ont encores de présenta i>Puis venait une clause restrictive assurant les dispositions précédentes <c jusques h la tenue d'un général libre et asseuré concile accordé par les princes et potentatz de la Ghrestienté *. »

* Vertrag zu Neûws mit den Dep. von Savoy beschlossen von wegen der Aeligion der restituerendeu Landen. (Àrchiv. de Berne, Savoy-Buch G.)

* On peut voir dans l'Histoire de la Réformation de la Suisse, de Ruchat,

Une dernière journée fui assignée, h Lausanne, pour le S2 octobre, afin de dresser d'après cette base les articles du traité. Cette conférence eut lieu, et l'on y déploya même assez de luxe et de somptuosité ; les députés de Savoie, de Berne, de Genève et des cantons roéciiateurs s'y rencontrèrent , malgré la peste qui sévissait alors avec violence, et le 30 octobre fut enfin signé le traité de paix définitif. Après les garanties accordées aux sujets des trois bailliages cédés, b l'égard de leur religion, le traité établissait que l'ancienne combourgeoisie entre Berne et Genève subsisterait comme par le passé; il garantissait l'indépendance de celte dernière ville, et stipulait enfin que, pour éviter un voisinage incommode, aucune des parties contractantes ne pourrait aliéner les terres k elle attribuées- par ce traité, ni par vente, oi par. échange , ni bâtir l'une contre l'autre des forts à une lieue des frontières '.La restitution devait avoir lieu le i^^ mars 1565, sons la garantie des rois de France et d'Espagne.

Avant la conclusion du traité, les Bernois le soumirent dans chaque commune à la ratification de leurs sujets. Cette dernière épreuve réussit, grâce aux influences individuelles de Taristo^ cratie bernoise, qui mil k cette affaire une activité dont il serait difficile d'analyser les mobiles ; quelques communes cependant osèrent résister à cette influence et rejetèrent l'accord qui lew était proposé.

Par une clause du traité que nous n'avons pas mentionnée , le duc de Savoie devait régler k l'amiable ses discussions avec Genève. Une conférence fut convoquée k cet effet k Saint-Julien, au mois de février de l'année suivante , mais ne produisit aucun résultat , k cause des excessives prétentions du duc: Ce prince demandait en effet, outre les droits du vidomnat et

quelle était et quelle avait toujours été Topiuion des cantons évangélîques à regard du concile de Trente, et s*il remplissait, à leurs yeux, les conditions exigées par le traité.

* Tous les articles que nous venons de mentionner furent successivement violés par le duc de Savoie.

la souveraineté de Genève, la restitution des terres qui avaient été détachées, en 1536, des bailliages de Gex et de Gaillard, et cédées à la république. Genève députa de nouveau , à Berne, Michel Roset , pour s^ plaindre du duc et pour produire ses franchises; les Bernois exhortèrent leurs alliés à la patience et les engagèrent à ne pas abandonner les voies de droit.

Comme nous l'avons dit, la restitution des trois bailliages avait été projetée pour le i^^ mars 1565; mais, d'après les stipulations de Lausanne, elle ne pouvait s'exécuter avant que les rois de France et d'Espagne eussent préalablement ratifié le traité dans tous ses articles \ Les agents de Savoie n'apportèrent cette ratification à Berne qu'au mois de mai 1567, après ce fameux passage du duc d'Âlbe , qui causa à Genève tant de troubles et d'alarmes. Toutes les conditions se trouvant alors accomplies, la restitution fut définitivement fixée au 28 aoAt 1567; elle eut lieu au jour marqué, avec toutes les solennités requises, en présence des députés de quatre des cantons médiateurs, et les provinces de Ghablais et de Gex rentrèrent sous la puissance des ducs de Savoie.

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