‹ Histoire des états généraux et des libertés publiques en Franche-Comté (volume 3)Chapitre 3 sur 18 · QUE POUR COMBATTRE LES FRANÇOIS · texte numérisé non relu

QUE POUR COMBATTRE LES FRANÇOIS

Dans une autre lettre du 6 mars 1637, adressée à Brun procureur général de la cour, après s'être plaint des intolérables excès de ces troupes, le Parlement ajoute : « Elles « ne sont ni en estât ni résolues de combattre l'ennemy « entre les mains duquel elles nou^ livreront peui-être. > Ces derniers mots ont été effacés, dans la crainte que la

(i) € La noblesse de Bourgougne estoit mal contente du duc, parce c que Targent du Roy alloit aux estrangers et rien à elle, qui estoit rui- < née par la désolation de ses biens. > {Hist, de dix ans^ p. 177.)

(2) Corresp, du Parlement de Doky liasse de juillet 1637.

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lettre ne tombât entre les inaîns du doc de Lorraine ; uum elles ne trahissent que mieux la Téritable pensée de la Gourde Dole(i).

Le S7 juillet 1637, elle écrit à l'Infant d'Espagtie : c La c province est très affaiblie par l'oppression des troupes € d'Allemagne et de Lorraine, lesqueU4^ détruisent ce c qu'elles ne peuvent emporter y fuyant de combattre, et se f retirent au plus loin qu'elles peuvent de l'ennemy (3). i» Que de fois, dans le cours de cette guerre terrible, la oondaite du généralissime justifia ces sombres jugements !

Les défiances des neuf députés de l'Etat contre le duc égalaient celles du Parlement ; le remède à leurs yeux devait être le renvoi immédiat de cette misérable armée et partant de son chef.

« Les troupes délaissées en ceste province ne peuvent « faire espérer le fruict que l'on s'en est promis ou pour la € deffense d'icelle ou pour attaquer Vennemy, Par con- € séquent son Altesse Royale soit suppliée d'en ordonner c LE DESLOGEMENT, et dc faire passer en leur place d'autres € trouppes de nations vassales et subjectes de sa Majesté. i>

Quel comble de maux dans cette guerre de dix ans, les invasions, la faim, la peste, la dépopulation, les débordements des troupes auxiliaires, la perfidie du général en chef! Et, cependant, sans désespérer delà patrie, le Parlement écrivait le l®*" mars 1638 : « Nostre seule appré-

(1) (Corrap. du Parlement, liasse de juillet 1631,

(2) Voici le passage entier de la lettre dont la minute est écrite de la main de Brun : € Malgré les derniers efforts qu'elle faict pour se deffeodre, la province est très affoiblie par Toppression des trouppes d'Allemagne et de Lorraine, lesquelles fuyant de combattre et se retirant au plus loin qu'elles peuvent de Tennemy, détruisent ce qu'eUes ne peuvent emporter, et ostent aux villes et aux chasteaux qui Fattetidnt tous les moyens de se soubstenir, venant de moissonner le peu qui •«toit semé aux environs de ceste ville (de Dole) la plus diaetteuee et importante du pays. (Corresp. du Parkm^t, liasse de Juillet i6S7).

« hensioQ est de tomber sous la domination Françoise. On c a vu manger publiquement de la chair humaine, et des € mères dévorer leurs enfants, mais nostre courage n'a c pas faibli, et, si nostre voix n'est entendue, nous ne c laisserons pas, avec le peu d'habitans qui nous restent, c de nous défendre à l'extrémité. >

Girardot de Nozeroy, membre de la cour de Dole, savait tout cela, et l'infidèle historien a la faiblesse d'écrire que le duc de Lorraine avait toutes ses espérances au roi dEspagnCy et qu'il servait F Espagne avec affection (\). C'est le même^homme qui laisse soupçonner le patriotisme de Boyvin (2) et la connivence de Brun avec Richelieu (3) !

46* assemblée des neuf. Novembre i637. Besançon (A).

Quand cette réunion eut lieu à Besançon le 9 novembre, on ne connaissait pas les événements très graves de la veille. Les montagnards, gardant mal les passages du Lomont, avaient été surpris par les troupes de Weymar qui, du val de Delémont, avaient franchi la frontière du Comté de Bourgogne. Obligés à la retraite, les hommes des montagnes, sous un chef inexpérimenté, avaient eu à Trévillers un engagement^ où nombre des leurs étaient restés sur le terrain. Le duc de Lorraine, averti vers minuit de la déroute des paysans, et du pillage de l'ennemi, qui leur avait enlevé deux mille chevaux, se porta à sa rencontre et l'obligea à déloger. Plusieurs jours se passèrent sans combat, les deux adversaires en présence, Weymar et le duc de Lorraine, n'étant séparés que par la rivière débor-

(1) Histoire de dix ans, p. 20i et i8Z.

(2) Ibid.

(3) Ibidp, 201.

(4) Papiers des Etats, liasse C. 229.

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dée du Doubs. Ce fut pour le duc une bonne occasion de faire occuper par ses colonels toute cette partie des montagnes où les troupes Allemandes et Lorraines s'établirent depuis Saint-Hippolyte à Charquemont, Maiche formant le centre de cette longue ligne de bataille. Pour la forme, il envoya Jean de Padilla demander au Parlement l'autorisation d'occuper ces quartiers ; mais dès le 8 novembre, l'occupation était commencée.

Le Parlement vit cette occupation avec le plus grand effroi, c'était selon son expression, couper le cou à la province ; les députés de l'Etat en jugèrent de même et se hâtèrent de se rendre à Besançon pour en délibérer. C'est dans cette lô"" assemblée que furent adoptées les résolutions suivantes, qu ils soumirent au gouverneur et au Parlement.

i^ Renfermer les troupes du duc de Lorraine dans leurs précédents quartiers avec interdiction de se débander atix lieux de la montagne à peitie de la vie; à cet eifet rompre les ponts, retirer les barques et fermer les passages qui pourraient en permettre l'accès.

â' Réformer la plupart des régiments du pays, et n'en (aire qu'un seul là où il y en a deux, en formant dans chacun des compagnies complètes. Même réforme de la cavalerie, dont le maintien, dans son état {actuel, dépasse les forces de l'état.

3» Régler par des mandements publics la valeur des monnaies.

4» La prolongation de la guerre ayant contraint la plupart des familles de se retirer de la province pour habiter des pays où se pratiquent les prêches de l'hérésie, y pourvoir sans larder, afin que cette peste ne prenne pas de plus profondes racineSy le prêche se faisant même publiquement dans plusieurs lieux de la province.

5* Faire les derniers efforts pour rétablir la neutralité, devenue l'unique ressource de cette terre désolée, et pour cela députer en Suisse, à la prochaine diète, quelque per-

sonnage intelligent et capable ; en même temps envoyer à notre bon Roi une autre députation pour lui représenter les maux intotércAles que souffre la Franche-Comté et le peu de soin que prennent de sa conservation les ministres de Flandre et d! Allemagne y enfm son inévitable perte^ si, au lieu de la neutralité si pressante, elle continue à être livrée à l'abominable traitement et à la brutale insolence des troupes étrangères.

Cependant Weymar s'était retiré des montagnes et les troupes Lorraines continuaient à les occuper ; le duc, dans une conférence tenue sur ce grave incident, déclara ne pouvoir en faire déloger les troupes, si on ne lui donnait cent mille francs.

Ce fut l'objet d'une nouvelle assemblée tenue à Ornans le 3 décembre. Le comte de Saint-Amour et le prieur de Morteau qui s'y trouvèrent, insistèrent sur l'importance de cette question, d'où pouvait dépendre le salut du pays. Les députés le comprirent, et pensèrent qu'il fallait appeler les hommes des montagnes les plus intéressés au délogement des auxiliaires, c'est-à-dire les habitans de la ville de Pontarlier et de la communauté de Morteau.

En conséquence, et par des lettres qui leur furent directement adressées, on les requit d'avoir à envoyer des représentants à une réunion fixée au 6 décembre, où ils se trouveraient avec le lieutenant d'Ornans.

Les délégués de ces régions étant arrivés à jour fixe, il fut facile de leur démontrer le grave et peut-être irréparable préjudice causé à leur ressort, si les troupes étrangères y prolongaient leur séjour, et y passaient Thiver, qu'un sacrifice était indispensable, qu'en conséquence ils devaient se résoudre à une contribution de 120,000 fr., dont 24,000 payés sur le champ, et le surplus dans le délai d'un mois.

Les montagnards se recrièrent sur l'énormité de la somme, alléguant la pauvreté de leurs villages et l'impossibilité, en temps pareil, de faire un aussi grand emprunt.

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On crut un moment que l'assemblée se séparerait sans ré* suhat (1). Cependant la nécessité était là, et il n'y avait nul espoir de fléchir le duc de Lorraine sans cette contribution ; il fallut donc se résoudre^ les 130,000 fr. furent promid sôus la forme d'un prêt fait au roi d'Espagne. De cette s(>mme 80,000 devaient être fournis par le ressort de Pontarlier, et 40,000 seulement par celui d'Ornans, en considération de ce qu'il avait déjà supporté de nombreux logements de troupes, et de ce que ces auxiliaires redoutés occupaient encore alors une partie de ses villages.

D'après la décision de rassemblée,'les magistrats des villes étaient chargés de percevoir les taxes, et, dans les trois mois, de rendre compte des sommes perçues, devant l'abbé des Trois-Rois, président des neuf, le baron de Traves et le docteur Durand nommés à cet effet.

Pendant que ces choses se passaient, le duc de Lorraine, sujet à des battements de cœur, et qu'avait atteint, dans le cours de l'été, une fièvre continue, était tombé grave-» ment malade au château de Belvoir,d'où partaient ses ordres pour la guerre. La princesse était près de lui. Sa maladie s'aggravant, on désespéra un moment de sa vie ; lui-même remit alors ses pouvoirs de généralissime. Cependant il allait mieux sans pouvoir reprendre encore le commandement des troupes, lorsqu'on vint lui annoncer que Weymar, cantonné dans le val de Delémont, mais mal gardé dans son camp (diose étrange avec sa grande expérience de la guerre), pouvait être facilement surpris et son camp enlevé ; l'occasion était belle et sûre. Le marquis avait lui-même reconnu les lieux, et en rapporta le plan au château de Belvoir ; le colonel Meers, avec son régiment, se chargeait de l'entreprise, dont il déclarait répondre sur sa tête. Dans la pensée que, par amour propre, le généralissime ne voudrait pas

(1) LeUn du goupemeur au Parkmeni,

en laisser Thonneur au gouverneur, marquis de Saint- Martin, celui-ci offrait de rester pendant l'expédition au château de Belvoir près du malade. Rien ne put le fléchir, sans qu'il donnât les raisons de son refus (1).

Quelques jours après, il se fit ramener à Besançon au milieu de la surprise et de l'indignation générale ; le brave Pétrey s'était écrié par avance : c S'il laisse écouler l'occasion, c'est fini il n'en faut plus rien attendre ! t^

En effet, Weymar confessa depuis, que, s'il avait été attaqué, il était perdu. Au surplus les montagnards, effrayés des quartiers imposés à leur pays, prirent les armes et tuèrent bon nombre de Lorrains. 11 s'alluma entre eux une guerre civile telle que l'avaient prévue les députés de l'Etat, et qui fit bien des victimes. Mais les Lorrains demeurèrent les maîtres. La situation des montagnards devint intolérable. Nombre de villages des environs de Belvoir se dépeuplèrent ; les habitants de la terre de Vaucluse et des bords du Dessoudre abandonnèrent leur foyers ; dans plusieurs localités il ne resta pas un habitant. Le duc de Lorraine vit tout cela avec impassibilité, renfermé une partie de l'hiver dans ce château, qu'entouraient au loin ses chevau-légers et les colonels Lorrains avec leurs troupes.

Les montagnards avaient acquitté les premiers termes de la somme exigée d'eux, et s'étaient apprêtés à payer le reste. Mais on put dire qu'ils avaient compté sans leurs hôtes. Le duc de Lorraine s'obstina à ne pas retirer ses troupes, et les hommes des montagnes, livrés à la rapacité et aux violences de ses colonels, ne purent dès lors songer à acquitter le surplus de leur inutile rançon.

(1) U est tr^remarquable que Girardot de Nozeroy place cette 8oëne à la fin de raxmée 1638 IhîsL de dix ans, p. 238) tandis qu^elle «et incoDtestableiqent du mois de décembre 1637,

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La lumière se faisait sur cet allié perûde, ennemi caché, que l'on considérait de plus en plus comme le fléau de la province.

47^ assemblée des neuf [députés, 23 janvier i638. Besançon (1). — Rupture entre le Parlement et le duc de Lorraine. Ce dernier prend Voffensive. Réponse de la Cour de Dole. — Silence des historiens sur ce grave événement.

D'après les faits que nous venons de raconter, une rupture devenait chaque jour plus inévitable entre la Cour de Dole et le duc de Lorraine, dont elle voyait à découvert les pians et la conduite. Mais, avant de faire connaître cet événement si grave, tenu dans un complet silence par les historiens du temps (2), il faut dire quelque chose de la dixseptième assemblée des députés de F Etat.

Le baron de Savelli avait demandé, au nom du Roi et de Son Altesse de Lorraine, que la province fcurnît de nouvelles contributions en grains et en argent ; et, pour conférer sur cette importante question, le marquis de Saint- Martin, gouverneur du pays, venait de convoquer les neuf députés de TEtat dans sa maison même à Besançon.

Au moment où s'ouvrit la séance, ils firent remarquer que, depuis le commencement de la guerre, la province avait fourni au Roi, pour l'entretien de ses armées de Bourgogne, plus d'un million et demi de livres et plus de 150,000 mesures de blé, sans compter ce que les villes et les bourgades avaient livré en nature pour les quartiers d'hiver; que cinq ou six cents villages de la province étaient brûlés, les bailliages d'Amont et d'Aval entière-

(1) Papiers des EtaU, liasse G. 229, p. 62.

(2) GiBARDOT DE NozBROY, qui avait tous les papiers du Parlement à sa disposition, se garde bien d*en dire un seul mot.

melit ruiôés et dépeuplés ; qu'il ae restait que le ressort de Pontarliér, chargé récemment d'un subside de 80,000 livres , dont les circonstances rendaient le recouvrement impossible ;

Que, loin d'avoir à porter de nouvelles charges, la province épuisée sentait le besoin d'être déchargée de l'imposition qui venait d'être jetée sur les terres de Saint-Claudo et le val de Miéges, ainsi que du surhaussement sur le sel ordonné par le Gouverneur et le Parlement, non sans pré* judice pour les libertés du pays.

Tout en reconnaissant avec douleur cette infraction regrettable, les neuf députés, conservant l'espoir d'un redressement ultérieur, consentirent, pour quatre mois, à la continuation de ces charges, reconnues nécessaires à la défense de ]a province.

C'est moins d'un lûois après cette assemblée qu'éclatait, entre le duc de Lorraine et la Cour de Dole, la rupture violente dont nous allons rendre compte.

Comme le duc avait à se défendre, devant l'empire et l'Espagne, de sa coupable inaction en face de la France qu'il n'attaquait jamais, de l'occasion volontairement perdue de surprendre et d'accabler Weymar dans le val de Delémont, et tout récemment de la mauvaise foi flagrante avec laquelle, après s'être fait payer la rançon de nos montagnes, il les avait immédiatement occupées, il redouta les plaintes du Parlement en haut lieu, et résolut de les prévenir, en le dénonçant lui-même au marquis de Castagnéda, ambassadeur d'Espagne à la cour impériale (1). Celui-ci

(1) Lé 25 Janvier 1638, le conseiller Bereur et le procureur général Brun informe le Parlement qu*iLs ont eu une conférence avec le duc de Lorraine, qui veut que Ton nourrisse ses troupes jusqu'au mois de mai. Ils ont rejeté cette proposition. Ils «youtent : « NoUs avons esté bien c estonnés dé voir le contenu des lettres ci-joiiiâtes du marquis de € Castagnéda pour Vos Seigneuries. Nous avons commencé & fiùre

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onit aux affirmations de Fastueiaux politique, écrivit en termes très-vifs à la Cour de Dole, en lui demandant, presque sous forme de menace, ce qu'allaient en penser l'empire et l'Espagne. Peu après l'Infant, prévenu et trompé lui-même, adressait à la Cour de sévères reproches (1).

Elle reeonnut aisément l'auteur de l'accusation , que plusieurs lettre lui signalaient d'ailleurs.

C'était trop d'audace et la mesure était comUée ; le coupable se faisait accusateur. Elle ne put contenir son indignation, et, sûre d'elle-même, elle laissa déborder, dans la lettre suivante qu'elle é(»*ivit i Castagnéda, les sentiments qu'elle avait si longtemps comprimés :

€ Nous n'avons jamais pensé à nous disculper de chose < que ce soit, n'ayant oncques manqué de rendre les deb- € voirs de fidèles ministres de Sa Majesté, soit pendant € qu'elle nous a confié le gouvernement de ce pays, soit c auparavant et depuis. Car, nous ne voulons céder à qui c que ce soit en zèle et en affection... Et serons bien ayses c que votre seigneurie lui escripve, comme elle bous l'an-

« plaincte audit sieur dom Gabriel, et nous jugeons à propos de les c continuer au baron de Savelli. Cependant, comme lesdites lettres et € d'autres encore que nous avons vues nous font cognoistre que fom in- « forme tant Sa Majesté impériale que le Roy, nostre souverain et c leurs ministres fort shmirement et faussement des forces de cest c estât et de la conduite j tenue, pour ce, nous estimons d*autant plus

< nécessaire, sans perdre de temps, d'envoyer en Allemagne et en « Flandre. » (Corresp. du Parlement,)

(i) La lettre est du 4 février 1638. L*lnfant dit avoir reçu des plaintes du duc de Lorraine contre le Parlement qui lui manque de respect La lettre exprime sa surprise et son méemUentemtnti voyant qu*au « déplorable estât auquel se trouvent de si valeureux et fidèles subjects,

< leurs désolations soient arrivées par les discordes etmésintelligences. » U les engage à changer de conduite et à seconder le duc de leur mseox* (fiia§. des Lettrss du PaHemmt ammençani en iûiS^ p. 185. — Ibiâ., p. 270.)

c nonce, pourvu qu'aussy elle luy envoyé nos lettres. Car, « elles nous serviront de décharge du desservice qui arrivera « de ne pas y avoir ajouté la foy que se debvoit, plustost € qu'à des perstLosions de ceulx qui n'ont autre visée que de « faire leur profit partictUier de ce désordre, et qui vont € laisser le pays comme perdu, parce qu'ils lui ont tousc jours oté tous les moyens de se pouvoir plus deffendre, ny « de donner subsistance aux armées qui tenteront de le re- ^ conquérir. Nous l'escripvons à Sa Majesté et à Son Altesse « Royale, en lui envoyant copie de vos lettres (4). >

Jamais acte d'accusation plus sanglant et plus mérité ne fut lancé contre le perfide généralissime des armées de Bourgogne.

Le Parlement ajoute :

« Malgré le cruel traitement que ce pays reçoit de toutes <K les troupes auxiliaires, les plus déréglées qui aient jamais <t esté, et qui ont fait mener en Alsace, en Lorraine et « ailleurs, tous les vivres, grains, bestiaux et meubles « qu'elles n'ont pas bruslé, mangé ou dissipé, le pays ne ^ cesse de se roidir en son héréditaire affection. Il a tiré « les dernières goûtes de son sang pour toujours fournir d auxdites troupes, lesquelles n'ont fait jusqu'à présent (L d'autres exploits que les ravages qu£ nous vou^ escrivons a: par nostre dernière lettre, et elles ne manqueront pas de € les continuer si elles y font séjour.

« On dit que nous assistons de vivres les ennemys, mais e: nous ne subsistons, dès il y a huit mois, que du grain « que nous mendions en Suisse, et qui coûte si cher « que nous payons dix livres une mesure qui n'en vaut que « deux en France. »

Enfin, pour réfuter le reproche de n'avoir pas voulu

(i) Lettre du 4 février 1638, dans la Corresp. du Parlement de Dole, liasse de février 1637.

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receYoir les auxiliaires dans la montagne et d'y avoir par cette imprudence laissé entrer les gens de Weymar, le Parlement répond que les Suédois n'y sont restés que deux jours, et y ont enlevé seulement 100 ou 120 montures, que Ton avait réservé ces montagnes comme la dernière ressources du pays, mais que les troupes étrangères, loin de respecter leurs promesses, y sont rentrées et se sont cantonnées dans les meilleurs endroits.

La lettre du Parlement à Tlnfant d'Espagne, écrite avec la même dignité, n'est pas moins énergique. Sans nommer le duc de Lorraine, elle l'accuse nettement de laisser les villes de France tranquilles, pendant que ses troupes assiègent celles du Comté.

< On a vu mener hors de la ville de Gray deux canons < de batterie, de celui que le comte Gallas y avait déposé « et, au plus fort deJ'hiver, le conduire à quatorze € lieues contre la ville de Faverney et le chasteau d'Amance c en ce pays, bien que, depuis dix-huit mois on ne les c ayt pas voulu employer contre les villes de France, qui € ne sont qu'à deux ou trois lieues dudit Gray, et qui c sont fournies de grande quantité de blés.

c De plus, à mesme temps, on a imposé la montagne € sous promesse de n'y donner de logements, afin qu'elles € puissent tant soit peu fournir au reste de la province, où « la famine achèvera ce que le fer, le feu et la peste € n'avoient pas pour le tout emporté. Et, après avoir tiré € de ladite montagne des sommes d'argent excessives, on € n'a laissé de donner quartiers à divers régiments. € Si votre Altesse ne tend à ce fidèle état une main secouc rable, ses malheurs sont sans ressources et à leur € comble. >

Le Parlement conclut en demandant une provision prompte de 100.000, dont le duc ne disposera pas, et Tordre immédiatement donné aux troupes auxiliaires d'agir enfin contre l'ennemi.

88 iTATS GtNtRÀUX

Pftr ses affidés & la eour de Bruxelles, le généralissime connut promptement l'accusation si directement portée contre lui. Il en fut fort irrité, mais il dissimula, et ne parut pas s'en inquiéter le moins du monde. Il écrivit au Parlement,et lui demanda desexplications,parla avec mépris du rapport de certaines gens qu'il traita de calomnies, et, d'un ton de persiflage, pria la Cour de lui dire ce qu'elle en pensait. Certes elle le savait bien ; mais en le confondant, une réponse sincère n'eût fait que l'aigrir davantage, et on pouvait craindre que, dans sa colère, il ne livrât le pays à la France. Il fallait cependant lui répondre, et on le fit sans retard. Nos archives conservent la minute de la réponse, dont les ratures nombreuses montrent le mortel embarras de la Cour, obligée de lui parler avec le plus grand ménagement, et même de louer son dévouement à la province (1).

Quant à lui content d'avoir en main ces éloges forcés, il continua sa vie accoutumée, passant tranquillement, comme nous l'avons dit, l'hiver à Besançon, ou au château de Belvoir à côté de la belle Béatrice, avec sa légèreté et son insouciance ordinaire, laissant, au milieu de la plus effroyable famine, ses troupes désoler le pays qu'il leur livrait à discrétion.

C'est le temps où, en Franche-Comté, l'on mangeait de la chair humaine, où les mères égorgeaient et dévoraient leurs enfants I (2)

(1) Au lieu d'un long paragraphe effacé où le Parlement disait avoir « toujours ▼énéré le duc comme se doibt à Taffection singulière qu*il a « montré au secours du pays, et s'être plaint seulement des grands excès € de ses soldats qu'il condamne lui même, » il s'arrête à cette rédaction :

< En ce qui touche les mauvais rapports dont se plaint Votre Altesse, € nous l'assurons que nous avons escript et publié partout la grande € affection qu^elle a montré au service du Roy et à la deffense de la « province. » {Le palermetU au due de Lorrame i7 février 1638.)

(2) « On mange de la chaire de voîerûi, ancons estant passés jusqu'à

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18^ assemblée, neuf avril 1638^ Salins (l).

Le Gouverneur, ayant assemblé à Salins les neuf députés des Etats, leur annonça l'intention de faire passer en Espagne le baron deLaubépin, afin d'instruire de vive voix Sa Majesté des malheui^ croissants de la province. Ses instructions, copiées en entier sur celles de Bermont-Yaite, député à rinfant en 1637, étaient accompagnées d'une lettre au Roi (3), à qui elle devait être remise en personne.

Le Parlement avait délégué à l'assemblée deux de ses membres, les conseillers Pétrey de Champvans et Bereur. Après examen, les députés crurent que, dans ces circonstances déplorables, le plus pressant était de prendre d'urgence les mesures nécessaires pour faciliter au peuple des campagnes les moyens de labourer, et, dans ce but, de prévenir l'ennemi en envoyant vivre sur son sol l'armée étrangère. Ils indiquèrent aussi comme le moyen le plus important le rétablissement de la neutralité ; les Suisses allaient se réunir à Baden, il fallait y envoyer un députg choisi avec soin, en état de leur faire comprendre combien ils étaient intéressés au salut de la Franche-Comté, et le

« cesie extrémité à déplorer avec larmes de sang que de manger leurs

< propres enfanti après les avoir égorgés à caste fîn^comme il est arrivé « ces temps passés à Molan et du côté de Luxcuil, où l'on a vu rôtir de

< U ebair humaine. {Le$ échevÎM de Vesoul au Parlement, 7 février • 1638.)

(1) Papiers des EtaU, liasse C. 230.

(2) La lettre des députés au roi d^Kspagnc (20 avril 1638) coiumcuce aii»i : « Ea attendant qu une plus calme saison permette de nous jeter « aux pieds de Votre Majesté, nou.4 la supplions en toute humilité do « voir les mémoires que nous avons prié le marquis de Laubépiu luy

< présenter de nostre part, que sont les mesures que déjà, au moi^ do « mars 1637, nous avons représenté au Sérénissimc Infant Cardinal.... « fP^. des Ela($. C. 230.

danger qu'allaient courir leurs cantons, si elle venait à succomber.

Enfin, pour mettre un ordre indispensable dans les deniers destinés à la guerre, on nomma les conseillers Boyvin et LuUier chargés d'en établir les comptes.

La pâleur timide de ce recès ne laisse guère apercevoir ce qui se passait à cette époque de rupture de plus en plus complète entre la Cour de Dole et le duc de Lorraine. Pendant un an, c'est-à-dire pendant le reste du temps qu'il passa en Franche-Comté, il cessa d'écrire au Parlement, et môme de répondre à ses lettres, étrange défenseur d'un pays qui avait à résister à la France et à Richelieu. Par pudeur à défaut de conscience, il devait au moins veiller sur ses troupes ; mais sa colère ne le conduisait qu'à en tolérer mieux les effroyables excès. Les montagnes livrées à leur brutalité achevaient de se dépeupler, les villages devenaient de plus en plus déserts, une partie des cultivateurs habitaient les bois. Ces contrées s'étaient épuisées d'argent sur la trompeuse promesse d'être libérées de l'occupation militaire, et elles en subissaient toutes les horreurs, ce Comme elles voient maintenant qu'on leur (L manque de parole, dit une lettre de cette époque écrite de Pontarlier, et que les soldats volent, violent, ravagent, « et ruinent sans ressource,voire rançonnent les habitants et « les tuent impunément, tant s'en faut qu'elles veuillent don- « ner davantage d'argent, au contraire elles veulent estre rem- « boursées de celui qu'elles ont donné et perdu. Et pour « nous de Pontarlier, nous nous voyons quasi assiégés par des « forces auxiliaires qui nous mettent dans la nécessité de « beaucoup de choses, n'osant passer les barrières, sans « courre risque d'être volés et tués. »

Quelle était dans cette affreux désordre l'attitude du duc de Lorraine ? Il entrait évidemment dans son plan de ne rien savoir et de ne rien entendre ; la même lettre va en donner la preuve. « Nous avons adressé nos plaintes à son

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€ Altesse le duc et à Son Excellence, ça n'a rapporté autre € chose qu'une attestation d'avoir reçu nos lettres. »

Voyant cette impassibilité et ce refus de toute justice, n'espérant pas même une réponse s'il écrivait, le Parlement eut la pensée de lui envoyer un de ses membres, le procureur générai Brun, qui accepta cette difficile et courageuse mission. Pour l'accomplir, il demanda qu'une conférence avec le dac de Lorraine fût indiquée dans l'une des régions des montagnes occupées par ses troupes, dont les actes pourraient être constatés et jugés sur place. En conséquence on choisit pour rendez-vous le village d'Usier, voisin à la fois d'Omans, de Vercel, de Pontarlier, du Val du Saugeois et de celui de Mièges. Au temps fixé pour l'entrevue. Brun y amena don Gabriel de Tolédo et le gouverneur marquis de Saint-Martin. Pendant deux jours ils attendirent le généralissime, ce fut en vain ; il ne vint pas, redoutant trop pour lui le résultat d'une semblable entrevue.

Voici en quels termes Brun rendit compte au Parlement de cette journée, où par la violence des troupes Lorraines, le Gouverneur et lui faillirent perdre la vie (1 ) :

< A nostre sortie de Salins, passant par le village de c Leviers, nous trouvasmes qu'un régiment de cavalerie € venoit d'achever de le perdre, et vismes une douzaine c de corps morts tant hommes que femmes, tout fresche- € ment tués, et le reste de ces pauvres habitants tout c cruellement blessés et meurtris.

€ Dés là passant au village d'Usier, nous apprismcs de f M. le baron de Wateville les exécrables desportements « du sieur de Preslé, qui tient quantité d'hommes, de € femmes et d'enfants prisonniers, qu'il martyrise pour < les mettre à plus haute rançon ; il a distrait ou perdu « & son compte plus de seize mille mesures de grains.

(i) Lettre de Brun au Parlement. Salins, 4 avril 1638.

c Et à peine M. de Wateville nous achevoii ce discours, « que le régiment du sieur de Preslé vint investir le vil- € lage d'Usier de toutes parts, et commencent tous les soldats « d'y entrer le pistolet à la main, lorsqu'à l'aide des pay- € sans nous les repoussasmes comme nous pusmes, puis a nous retiraêmes soudain par l'advis du sieur de Wate- « ville, lequel alla se loger dans le chasteau, et nous ada: voua que, si nous n'avions pas empesché cet abord, et « qu'ils fussent entrés plus avant dans le village, nous, le « gouverneur et luy étions tous massacrés, d

Telles étaient au printemps de l'année 1638 les scènes de désolation, de meurtre et de violence, qui ensanglantaient nos montagnes du Doubs. Si c'est ainsi que l'un des chefs de la magistrature franc-comtoise, et le Gouverneur de la province lui-même étaient traités par les colonels Lorrains, quel était tous les jours le sort des malheureux villageois abandonnés à leur barbarie ?

Quelques jours après cette lettre, le Parlement se décida à faire un dernier appel au duc contre cette extermination intérieure :

a Les troupes de la montagne ne se contentent pas d'oster (L absolument ce qui restoit de bestails, biens et nourritures « aux pauvres subjets du Roy, elles les assomment. On dic roii qu'elles les veuillent exterminer, La province est plus c désolée qu^entre les mains des ennemys. Ils appellent cela « CHASSER AUX PAYSANS. Ils sont,il cst vrai^ réduits à vivre c dans les bois. C'est cependant de semblables gens qu'on « a tiré des milliers de soldats pour le service de Sa Ma- « jesté (4). T^

Il était nécessaire, dans le silence ou parmi les réticences des historiens du temps, de faire connaître à quelles in-

(1) Le Parlement au duc de Lorraine, lettre sans date, mais de cette époque. {Correspondance du ParUmeni,)

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croyables horreurs étaient, à cette époque, livrées nos montagnes. C'est un des épisodes importants de notre histoire et de celle du duc de Lorraine.

La plume se lasse à continuer ce récit, et je ne citerai plus sur ce déplorable sujet que deux lettres du Parlement, la première adressée au duc de Lorraine :

c Les troupes (les siennes) forcent les tours et maisons c fortes, traquent les bois enlevant gens et bestail ; elles c contraignent les pauvres subjets à abandonner mesme € les forêts, où estoient retirés leurs femmes et leurs € enfants (1). i»

c Nous venons d'estre informés des nouveaux logements € pris à la montagne pour les colonels Vernier, Gonsague, c Nicolas et aultres avec leurs régiments, qui ont enchéri c sur les cruautés et violences de ceux qui ne faisoient qu'en € sortir, ayant bruslé vifs quatre-vingts paysans du Val « de iMièges, qui s'estoient retirés en une maison du village € de Frasnes , à prétexte que lesdits paysans estoient € entrés dans les quartiers desdits régiments. Le colonel c Vernier dit que, si certaines conditions ne s'accomplis- € sent, tout le Val sera saccagé et réduit en cendres. »

En lisant ces choses, on se reporte involontairement à deux cents ans en arriére, et Ton croit assister aux scènes les plus horribles des écorcheurs du XV® siècle !

(1) Le Parlement au duc de Lorraine, 2 mai 1638, dans la Cônespmdanu du Parlement,

19^ assemblée des neufdéputésa des maieurs desvilles, 22

octobre i638. — Dole (1).

Voie de 25fl00 francs par mois pour sauver le pays. — Propositions rejetées par le duc de Lorraine qui, d'autoritéf va occuper les montagnes du Doubs.

L'excès des malheurs de la province fit sortir l'assemblée des Etats de sa réserve ordinaire. On y entendit un discours énei^que de l'abbé des Trois-Rois sur les calamités publiques, et il fut enfin sérieusement question de faire partir de la province les abominables auxiliaires qui achevaient de la dévaster.

La réunion fut présidée par l'abbé des Trois-Rois qui, dans son discours, peignit avec énergie l'embrasement de la plupart dés bonnes villes et de tous les villages de la campagne, le dépeuplement d'une province où, depuis trente mois, plus de 300,000 habitants étaient morts par la famine, la peste, le glaive de l'ennemi, et, ce qui est plus lamentable, par la cruauté des troupes étrangères appelées à son secours, la campagne partout sans culture, les prêtres maltraités ou tués, les églises souillées, profanées, brûlées, transformées en étables, les fonts baptismaux en abreuvoirs de chevaux, les images brisées, les saintes hosties foulées aux pieds, partout le spectacle de l'horreur et de la désolation.

L'Assemblée reconnut la vérité de ce tableau, et attribua ces calamités effroyables à la prolongation de cette terrible guerre , comme au débordement des troupes auxiliaires. Pour la première fois, elle osa déclarer qu'il fallait licencier ces troupes , en les remplaçant par des soldats du pays.

(i) Papiers des Etats^ liasse C, n^ 230.

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Elle renouvela le vœu, aussi pressant qu'inutile, pour le rétablissement de la neutralité. Le Gouverneur fît observer que Ton avait déjà tenté l'impossible dans ce but, que tous les efforts avaient échoué; que, cependant, il fallait un secours immédiat, et que, pour contenir les troupes auxiliaires, il était indispensable de pourvoir à leur nourriture et à leur solde.

Eclairée par ces sages conseils, l'Assemblée se décida, malgré l'épuisement du pays, à un effort suprême ; elle vota un subside de 25,000 fr. par mois pour les troupes, et arrêta que l'on ferait entrer immédiatement dans les villes principales soixante mille mesures de grains que Sarmienlo avait achetées à l'étranger, et qui déjà étaient rassemblées à Ponlarlier. Pour que rien n'arrêtât l'exécution de ce projet, elle vota même une somme destinée au paiement des voitures de transport. On pensait qu'au moyen de ces allocations, les auxiliaires, avec un entretien assuré, n'auraient plus de motifs de courir et de piller, et le duc de Lorraine plus d'excuse, s'il le tolérait. La seule condition d'un si grand sacrifice est qu'il retirerait des montagnes ses soldats, si déjà il les y avait fait entrer.

Mais des vues si sages ne s'accordaient pas avec les plans du chef de l'armée. Il était résolu d'imposer ses quartiers d'hiver à cette partie encore conservée du pays. Ce grand approvisionnement des villes lui déplaisait également. Il devait, disait-il, être réservé aux armées du Roi, c'est ainsi qu'il appelait ses propres troupes (1).

Effrayé de ces résistances (2) et pour le décider à adhérer

(1) Histoire de Dix aas,p. 218.

(2) Le 20 décembre 1633, le Parlement écrivait au GouTerneur à nûson de ces quartiers d'hiver pris daas les montagnes : < Cela nous I tient dans une extresme appréhension, d'autant qu'en ce cas nous ne « doutons nullement de la perte de ceste province, dont les principales < villes sont desjà si afibiblies, qu'elles ne peuvent absolument se main-

au vœu des députés de TEtat, le Parlement lui dépécha le procureur général Brun. Mais ses instances furent inutiles. En vain Brun lui représenta qu'il perdait le pays, que, sur Fespérance de Tapaisement des troupes, les peuples de la campagne étaient disposés à rentrer dans leurs villages. Aucune parole ne persuada le généralissime. Que lui importait le salut de la province ? Tout cela, dit Brun après son entrevue avec le duc, fut rejeté bien loin. Mais il faut lire la lettre du procureur général lui-même.

Après avoir rapporté au Parlement qu'il a eu une longue conférence avec le duc de Lorraine, sans rien obtenir que la vague promesse de contenter la cour, il ajoute :

c Comme les troupes ont toutes leurs quartiers dans la « montagne, je pense qu'il n'y a plus rien à faire ; car c tous les paysans sauvent leurs personnes et leur bétail ce en Suisse; et ainsy point de charrois, mesme avec de € l'argent, et à plus forte raison quand on n'en a point à

(L donner Son Altesse de Lorraine tient Brisach per-

€ du, il dit que le Weymar y trouvera plus de trois millions, € cent cinquante pièces de canon et des munitions à four-

€ nir une grande armée. 1> {Besançon, 18 décembre 1638.)

Brun écrit le lendemain qu'il a eu dans l'après-dîner du 18 une nouvelle conférence avec le duc, qui en assigna une autre pour quatre heures du même jour chez le duc Savelli à cause de sa maladie ; qu'il s'y trouva avec le marquis de Saint-Martin, le contador et le pagador ; qu'il insista pour qu'aucuns logements ne fussent donnés dans les montagnes, et subsidiairement pour qu'ils fussent pendant un mois au moins suspendus, temps qu'on emploierait à munitionner les places ; mais, tout cela, dit le pro-

« tenir que par de promptes et assurées provisioDS qui leur seront « amenées par la montagne. » (Corresp. du Parlement, liasue de (fécembre 1638.)

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carear général, a été nduiilu et rejeté bien loin. La montagne va estre toute occupée.

Cinq jours après, toujours plus alarmé, il écrivait encore (1) :

c Depuis la prise de Brisach, tout va en désordre par € deçà, et cette mauvaise nouvelle, joincte au logement des c troupes, dissipe chevaux et charriots, hommes et bestes, c tellement que je ne sais de quel costé me tourner. Cette c ville (Pontarlier) regorge de tant de grains et de biens, t que je pense sans exagération qu'il y en a de quoy c nourrir le reste de la province et une armée complette c pendant plus d'un an. Cependant très apparemment ce c va estre la proye de l'ennemy, si l'on n'use d'extresmes c remèdes et tost, en les faisant enlever et conduire aux

c places tenables à main armée Le secrétaire du paga-

€ dor général, envoyé avec moy, qui vint hier à soir de € Basle, confirme le mauvais et prochain dessein de c l'ennemy sur ceste montagne (2). »

Ces prévisions du procureur général ne devaient pas tarder à s'accomplir.

Cependant le duc avait paru un moment sur la frontière d'Alsace, puis il était revenu en Lorraine ; de là il avait regagné Besançon, et, comme on l'a vu, il était dans cette ville le 20 décembre. Pendant cette promenade militaire, de graves événements s'accomplissaient. Le 19 Brisach était pris, Brisach qu'il n'avait pas défendu, et dont il disait avec une humilité qui n'était pas sans forfanterie : c Brisach c est pris ! Honte immortelle pour l'Empire. Nous y avons c nostre part. Tout le remède c'est de faire merveille Tan c prochain. Si, à Vienne, on ne répare cest affront par

(i) Carresp. du ParlemeiU de Dole, liasse de décembre i638.

(2) Le 27 décembre 1638, Brun mande au Parlement, qu'une partie des troupes de Weymar sont au val de Delémont. € Dans deux jours, < nous j TerroQS clair, ayant envoyé dea gens en campagne. »

<c quelque grand dessein, il ne faut plus estre soldat mais a moine, et laisser l'Empire à qui le prendra (1). ^

C'est à cette même époque que les colonels Lorrains devenus, cette fois encore, et malgré les sacrifices des neuf députés de l'Etat, les maîtres absolus de nos montagnes^ allaient y recommencer leurs exactions et leurs violences, et, ce qui est pire encore, y laisser entrer Weymar et les Suédois.

Contre le gré des députés de l'Etat et malgré les sommes votées sur la demande du duc de Lorraine, les cantons voisins de la Suisse sont occupés par ses troupes. — Inutile soulèvement du val de Morteau contre elles. — Leur négligence à garder la frontière. — Elle est forcée par les Suédois.

C'est dans les mois de novembre et de décembre 1G38, que s'accomplit l'occupation des montagnes du Doubs par les troupes Lorraines. Quand les montagnards du val de Morteau apprirent qu'elles étaient en marche pour envahir leur canton, pays vaste et peuplé de nombreux villages, ils s'armèrent dans le but de les repousser. Puis ils s'adressèrent au Parlement de Dole, qui n'osa résister à la volonté toute puissante du généralissime, et le laissa faire.

Soutenus par leur chef, les colonels Lorrains occupèrent donc ce grand vallon et les contrées du voisinage, et s y cantonnèrent en maîtres absolus. L'un d'eux, le colonel Maillard^ avec son régiment, s'établit à l'abbaye de Monlbenoit, chef-lieu de la seigneurie du Saugeois. Il était porteur d'un mandement du duc, ordonnant de lui fournir

(1) LeUre da duc à Mercy. Auiogr. Biblioth. nationale, fondé Béthune 9327, f. 161.

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par jour qaatre cents livres de pain, du vin et trois cents livres de viande ; cet ordre est da 18 novembre. Les autres colonels, non moins impérieux, imposèrent d'autorité, selon leur habitude, les villages de leurs cantonnements en grains, en argent et en viande, ne songeant qu'à bien vivre, et sans prendre aucune mesure pour la sécurité de la frontière contre les Suédois, dont on annonçait l'invasion prochaine.

Cette incurie était connue de Weymar, et il songea à en profiter; ses troupes occupaient alors le val deDelémont. Dans la nuit du 14 au 15 janvier 1639, un hiver extrêmement doux laissant les passages libres et sans neige, il arriva dans un profond silence jusqu'au bord de la rivière, en face de l'abbaye de Montbenolt. En cet endroit le Doubs étroit touche l'abbaye. La rivière franchie, Weymar entra sans aucune résistance dans le monastère. Une partie de son armée se précipita vers Morteau en prenant à droite, pendant que, suivant la route de gauche,d'autres troupes, sous son commandement, allaient attaquer Pontarlier (1).

Les régiments Lorrains, accoutumés dès longtemps à piller des paysans désarmés et à fuir devant l'ennemi sans le combattre, délogèrent au plus vite, ne faisant de résistance nulle part (2). Dans leur fuite, ils se dirigèrent du coté d'Omans et du val de la Loue, abandonnant aux Suédois les cantons montagnards et leurs riches approvisionnements. Pontarlier, attaqué par Weymar, et avec une faible enceinte de murs, dominé d'ailleurs de fort près

(i) € On se croyoit le plus en seurté à raison des troupes lor- « raines logées au voisinage, au quartier des montagnes, destinées « pour s'opposer à Tennemy. » {Etèquéte de MorteaUy 1658 f 13^ témom. Pûp. des EtaU.)

(2) < Le 14 Janvier 1639, leedites troupes deslogearent à l'arriff vée du doc Wejmar. » (Enquête de MorUau^ 1658, 12^ témoin. Pnp. des EtaU.)

par une montagne, soutint un siège de douze jours et capitula.

Morteau avait été occupé le premier, et sans aucune résistance, par les Suédois. Telle avait été Tincroyable négligence des troupes Lorraines, que, lorsque l'ennemi arriva, il ne trouva pas une sentinelle qui en gardât les avenues pendant la nuit. Dans Tobscurité profonde, des flambeaux et des lanternes furent allumés sur le pont par les Weymariens pour éclairer le passage du Doubs, et arrêter la fuite des habitans qui, se levant à la hâte^ allaient, s'ils le pouvaient, gagner avec leurs femmes et leurs enfants la frontière Suisse située à peu de distance. Un certain nombre fut fait prisonnier (l); mais il n'y eut pas d'incendie général. Seulement, par l'occupation de ces contrées, l'ennemi était le maître des montagnes et des provisions du pays, dont toutes les villes se trouvaient menacées de la plus affreuse famine.

Le Parlement avait pensé à poursuivre criminellement le contador et le pagador, leur mauvais vouloir ayant paralysé,quand il en était temps encore, l'approvisionnement de ces villes ; mais, dans ce qui s'était passé, il apercevait un plus grand coupable dont il redoutait la colère^ et il s'arrêta, dans la crainte, disait-il, de le fâcher. Le duc avait tout conduit.

Une lettre curieuse de Froissard-Broissia, écrite de Besançon le 20 janvier 1639, met à nu la mauvaise foi du prince de Lorraine et ses efforts intéressés pour sauver ses deux complices :

(1) Le i0« témoin de Tenquéte de Morteau (1658, Pap. des Etats) raconte que « les troupes de Weymar arrivèrent nuitamment, et « qu'elles s'étoient saisies de lui, lorsqu*il pensoit se sauver avec sa « femme en Suisse, en gagnant le pont aUumé de flambeaux et de ckan- « délies. » — Le 13" dit que « la même nuit que les advenues furent gaignées, les troupes Suédoises, qui avoient forcé les postes (des mon-> tagnards), arrivèrent au quartier de la Grandville. > (Ibid)^

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€ J'ai parlé hier au soir à Son Altesse pour avoir réponse

c à la lettre que je luy ai donné de voslre part J'y ai

c envoyé ce matin, et Ton m'a dit que Son Altesse est au c lit. Son Altesse m'a dit qu'elle ne savoit encore que ré- « pondre sur ce que vous luy avez escrit qu'avez résolu de c procéder criminellement contre les sieurs pagador et c contador, parce qu'il, n'a pas envie de vous fascher. t Toutefois il ne peut souffrir ce dessein, et pour ce m'at « commandé de vous dire que lesdits officiers dépendent c de l'autorité du capitaine général ; il ne croit pas que

< vous ayiez aucune jurisdiction sur eux ni sur la caisse

< du Roy, si vous n'en avez ordre particulier de Sa Majesté,

< comme il ne lui semble pas, puisque vous ne parlez que « de vos charges, et qu'il luy serait imputable de lasclicté € de soudrir vostre entreprise, me commandant de vous le f faire savoir de sa part. 11 me tesmoignat par un long

< discours sur ce sujet, en présence de M. de Mortau qu'il

< avoit cette affaire fort à cœur, comme estant une bresche € à son authorité. Je luy répartis, que j'estimois vos inc tentions estre fort eslognées de le vouloir fascher (1). »

La province élanl envahie par les SiUdoiSy le duc de Lorraine rabandonnCy négociant secrètement avec Richelieu. — Détails.— Grave dissimulation de Girardot de Nozeroy.^ Suspension de rassemblée des députés de l'Etat pendant six ans. — Étonnante résistance des Franc-Comtois.

L'incurie des troupes Lorraines venait de laisser la frontière ouverte à l'ennemi ; leur lâcheté et leur fuite lui avaient permis d'y pénétrer plus avant. Dans cette extrémité

(1) Lettre de Froissard-Broissia au Parlement. Besançon, 21 janvier i6S9. (Corresp. du Parlement, liasse de janyier 1639.)

un dernier sentiment de pudeur obligeait le duc de Lorraine à une généreuse et énei^ique défense de la province qui lui était confiée.

Cependant, c'est précisément alors quMl pensait à l'abandonner, et qu'il négociait secrètement avec Richelieu, couvrant cette nouvelle trahison du prétexte qu'il avait reçu des lettres de l'Infant d'Espagne, l'engageant à revenir en Flandre, lettres qu'il ne montra jamais.

Voici en quels termes étranges Girardot de Nozeroy, toujours embarrassé quand il s'agit de parler du duc de Lorraine, cherche à pallier cette perfidie. Il n'est aucune page de son histoire où la vérité soit plus altérée :

c Le duc, n'ayant plus moyen de faire subsister son c armée, pensa à la renvoyer en Allemagne. On n'a pas € sceu quel ordre il receut d'Espagne sur ce subjet, mais € il est certain qu'il ne retira pas l'armée sans ordre^ et est c apparent que le Roy lui escrivit ses intentions de quitter c la campagne et se contenter de la garde des quatre c villes qu'il s'estoit résolu d'assister dez lors en avant « par diversions, et pria le duc de continuer son affection, et € qu'il l'employerait aux diversions susdites. Car le duc c ne se fâcha pas de cette retraite, et^ bien qu'il rendit c à l'Empereur et à la ligue catholique d'Allemagne et à e. chascun ce qu'es toit à lui, touteîTois il est tousjours de- € meure dez lors armé, tantost entre la Meuse et la Mozelle, € tantost dans la Lorraine ou il a repry et restably La <c Motte, et travaillé heureusement aux diversions pour la c Bourgougne, et encore assisté les Pays-Bas. >

Après avoir, dans son récit, fait ainsi sortir le duc de la Bourgogne, l'historien qui n'en reparle plus, y fait entrer Veymar, comme s'il n'y avait aucune relation entre les deux événements. On va voir par l'exposé véridique des faits^ qu*il n'y a pas, dans le passage que nous venons de citer, un mot qui ne soit une erreur.

Le duc de Lorraine malade, et le gouverneur marquis

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de Saint-Martin blessé à la main étaient tous deux à Besançon.quand ils apprirent que la frontière de Test était forcée, et que l'ennemi approchait. Quoique la négociation pour le départ du généralissime fut entamée entre Richelieu et lui, il comprit que l'éclat serait trop grand et la fuite trop honteuse, s'il se retirait à l'heure même devant les Weymariens. Il s'était déjà démis de son commandement, cependant il consentit à rester encore quelques jours ; et comme l'ennemi, poursuivant ses desseins, s'avançait vers Besançon, le prince en sortit en armes, avec la noblesse de Bourgogne, pour marcher à sa rencontre. Prenant sa route vers l'est, il alla se poster sur les hauteurs voisines d'Omans. C'est près du château Maillot qu'il rassembla toutes ses troupes et établit son camp. Dans une reconnaissance qu'il fit en personne du côté d'Usier, il rencontra les Suédois qui s'étaient embusqués pour l'attendre et qui, lorsqu'il s'approcha , sortirent brusquement de leur retraite ; il fallut se mettre en défense et combattre. Aacun historien n'a parlé de cet engagement où il faillit être fait prisonnier ; mais j'en trouve le récit dans une lettre écrite alors de Salins par le colonel Duprel, qui commandait une compagnie de dragons (1).

€ Les ennemis sont entrés lundi (24 janvier) à Pontarc lier.... Le lendemain La Rivière se rendit; dès hier € (28) à midi ils ont investi Nozeroy. Mercredi dernier c Son Altesse, estant parti du camp de Maillot avec environ € 1 200 chevaux pour aller recognoistre une place d'armes c à Usier, et y faire avancer nos troupes, il y rencontra € 1000 à 1200 chevaux des ennemis qui le poussèrent € jusqu'à Longueville, où estoit un quartier d'infanterie « de Valorsqui qui le soutint, si bien qu'il les empescha € de suivre plus avant. En cette occasion Son Altesse faillit

(1) Sar ce colonel, voy. Oibardot db Nozkbot, p. iOô.

c d'estre prisonnier avec quelque noblesse et furent meslé (L avec les ennemis^ où fut tué le sieur de Filain (1). »

Vaincu et obligé de reculer, le duc quitta le champ de bataille, et rentra avec la noblesse à Besançon. Mais ce ne fut pas pour longtemps ; d'autres pensées occupaient son esprit. Le 17 février, il sortait de la ville, abandonnant momentanément la Franche-Comté. Son frère le prince François allait le suivre à quelques jours de distance et emmener avec lui la duchesse Béatrice de Cusance,épouse du duc, qu'on appelait sa femme de campagne, et dont la vie ne fut pas moins romanesque que celle de son époux.

Telle est la vérité historique sur celte époque importante de notre histoire si défigurée par les historiens Lorrains et Franc-Comtois (2), et si sciemment omise par Girardot de Nozeroy (3).

Le Parlement et le Gouverneur avaient adressé au prince d'inutiles supplications pour qu'il différât au moins son départ, et ne livrât pas sans ressource le pays à un ennemi redoutable et victorieux. Il ne voulut rien entendre. Le Gouverneur, qui allait porter tout le poids d'une situation désespérée, en éprouvait une sorte d'effroi : « Je vous c laisse, messieurs, à considérer, écrivait-il le 81 janvier c au parlement de Dole, l'état où il laisse cette pauvre € province ... Je vais faire ma retraite à Dole ou àGray.»

Qu'était-ce que ce prompt départ de Charles IV pour les Pays-Bas? Qu'une intrigue nouée à la cour de France. Richelieu, pour le rallier à sa cause, le flattair de l'espoir de lui rendre ses Etats, espoir qui ne devait cependant se

(i) Correspond, du Parlement de Dole Janvier 1639,

(2) Voy. Girardot de Nozbroy. Hist. de la guerre de dix ans^p, 225. DuNOD. Hist. du comté de Bourgogne, III. 57/.— Droz. Hist, de Poniarlier^p, i62.— Don Calmbt. Hist, de Lorraine, III. p, ^5,

(3) Il parle da combat d^Usier, et n*y fait pas figurer le duc de Lorraine, comme 8*il était d^à hors delà province. (Ouvr, cité,p, 225),

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réaliser que deux ans après. Pour couvrir celle volle-foce, le prince fantasque et mobile prélendait, comme nous Tavons dit, avoir reçu beaucoup de lettres de Tlnfant d'Espagne qui le rappelaient en Flandre. Mais, s'il ne produisait jamais une seule de ces lettres, il en est une qui peut faire juger de sa loyauté ; elle est de 1638, époque où il était censé dévoué à l'Espagne. Il y faisait savoir au ministre de Louis XIII que, du jour où il aurait traité d'une bonne paix avec la France, nombre de seigneurs allemands et étrangers le suivraient, qu'il amènerait plus de vingt mille honunes avec lui.

Dans les premiers mois de 4639, M. de Ville, seigneur lorrain, jouissant de la confiance de Charles IV, et qui était tombé au pouvoir des Français, fut relâché de Vincennes et chargé par M. de Bouthillier de provoquer ce prince à entrer dans quelque pourparler. Il emporta même un saufconduit signé du Roi, pour le cas où son maître préférerait s'aboucher lui-même avec le Cardinal (25 janvier 1639).

Poursuivant sa négociation avec Richelieu, il se rapprocha,pour gagner du temps,des frontières de Lorraine.Quand il vit que le traite n'aboutirait pas, il feignit de repousser avec indignation des propositions du marquis de Ville (1). Il reprit la route de Besançon, et, arrivé à Roulans, il écrivit an Parlement la lettre suivante, comme un homme rappelé en toute hâte par les périls de la province :

« La nécessite des troupes que Sa Majesté m'a commi- < ses, m'ayant obligé de passer jusqu'aux frontières de € Lorraine pour pourvoir à leur subsistance, où j'ai trouvé c les ennemis en campagne en dessein de se rendre mais-

(1) Adeô ftfdlil ea conjectura ut marchionem VUlœ conspicere dux Carotiu noluerit etc. (Lettre de Grotius â Cornélius Grotius, inter epist. Gfot. II. 33. p. 512).

d06 ÉTATS GÉNÉRAUX

<c ires des passages de Remiremont et de Thann, afin de « rompre toute correspondance d'Allemagne et de Flandre, € d'où les secours peuvent arriver à ceste province ; mais, a ayant été repoussés avec perte, j'espère qu'il n'y aura c plus de difficulté pour le passage des secours que l'em- « pereur et l'Infant y envouyairont, ainsi que l'on leur a <t supplié. Cependant voyant les grands avantages que l'enc nemy prend, et le peu de résistance qu'il rencontre dans

<L les chasteaux et petites places du pays je me suys

€ résolu de retourner de par deçà le plus diligemment que « j'ai pu, avec resolution de le tenir en campagne et serré, « ou de le battre au plus tost (1). ï>

De Roulans le duc rentra encore une fois à Besançon, après avoir depuis ce château envoyé un détachement de ses troupes délivrer celui de Belvoir que les Suédois tenaient assiégé. L'ennemi, secrètement averti par le capitaine du château de Passavant, s'enfuit en désordre, laissant au pouvoir des vainqueurs de riches provisions et un carrosse fermé ou se trouva une nourrice et l'enfant du colonel Rose. Le A mars, le duc quitta enfin pour la dernière fois Besançon et la Franche-Comté emmenant avec lui la duchesse Béatrice. Quand il approcha des frontières de Lorraine, les paysans, qui le chargeaient de malédictions, l'accueillirent à coups de fusil^ ses soldats incendièrent FougeroUes^ lui-même fut au moment de faire brûler Luxeuil. Enfin il quitta pour toujours le Comté (2),ayant lit-

(i) Lettre du due au Parlement. Roulans, 25 février i6S9, (Corresp. du Parlem.)

(2) « Vendredi dernier, à Touverture des portes, il sortit d^icy avec € tout son bagage, et emmenât Madame la princesse. Le bruit commun A portoit qu*il la méneroit' à Sirk, et luy passeroit à Bruxelles. Le « mesme vendredi, à la nuit, arriva de Graj M . le Marquis (de S^- < Martin) et, le sambedi, au matin, à l'ouverture des portes, il s'est € parti pour Vesoul où il pensoit trouver Son Altesse pour le supplier

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téralement accompli sa prédiction, qu*ii voulait habiller de velours la dernière vache qu'il laisserait aux Franc-Comtois.

Aiosi se trouvent aujourd'hui dévoilées, avec une précision de date absolue (l),les fourberies de cet homme funeste et sans foi, aussi suspect à Richelieu (2) qu*aux Bourguignons, et qui, au lieu de défendre la Franche-Comté, fit dix fois en deux ans tout ce qu'il fallait pour la perdre.

Où en était à son départ la dernière armée qui la défendait ? Je trouve un mot effrayant dans un mémoire du temps conservé aux archives des Etats, mémoire que n'a cité aucun historien :

c Au départ du duc de Lorraine, il ne restoit que le réc giment de cavalerie du marquis de Saint-Martin et celui

t de ne pas abandonner la province, o Froissard-Broissia au Parlement 7 man i6S9,

(1) M. d'Haussonvilli, Hiit, de la réunion de la Lorraine, II, p. 82, qui cite une note sur un accommodement avec le duc, 1638. {Arch. de$ Aff. étrangères.) — Mémoire de M. Tabbé de Coursan envoyé en Lorraine avec permission de traiter avec le duc Charles pour la rançon de son père. (Ibid.) — Papiers concernant l'échange du marquis de ViUe, prisonnier, et la néo^ociation auprès de M. de Lorraine. — Mém. poor M. de YiUe, janvier 1639. (Idem,) 14 mars 1639. — Négociation avec le duc Charles, 14 avril 1639. — Réponse faite par M. de Feuquière aux ouvertures du duc Charles , 17 mai 1639. — Lettre de M. du HaUier à M. de BouthilUer, l«r juillet 1639. (Arch. des Aff, étrangères,) Voyez aussi Lettres de Richelieu, VI, p. 626, et VII, 358.

(2) Dans nombre de ses lettres, le Cardinal exprime toute la défiance que lui inspire le duc de Lorraine. « Le duc, disait-il, change tous les jours de pensées et de paroles, il n*a gardé sa foy dans aucun des traités qu'il a faict avec le Roy. > (Lettres de Richelieu yW, 747.) En même temps il parle des extraordinaires et fréquentes lé;^èretés du duc Charles {Ibid.) — ï Pourvu, lui écrivait-il le 7 octobre 1641, que Vostre Altesse puisse donner ass3iiranc3 contre les changements inopinés qui arrivent quelquefois en sa conduite.» (/6t(i. VII, 885.) -^ Deux mois auparavant le Cardinal disait à du HalUer : « Par sa mauvaise foy le duc Charles se déclare lui mesme déchu do ses droits sur la Lorraine. • {Ihid. p. 1050.)

c du baron de Savoyeux, faisant les deux 150 chevaux avec € les deux de fantassins logés à Besançon, et les deux au- « très logés à Salins, Dole et Gray, composés les quatre € ensemble d'environ 1500 fantassins. :»

Voilà quelle était, au mois de mars 16S9, toute la gendarmerie et l'infanterie du Comté de Bourgogne. En pareille extrémité comment la nation, sans secours, n'a-t-elle pas succombé ? Comment les armes ne tombèrent-elles pas des mains de ses défenseurs ? Cet héroïsme est presque incroyable.

Du moins ces faits expliquent tristement pourquoi, dans les cinq années qui s'écoulent jusqu'en 1644 , les neuf députés ne s'assemblèrent pas. Quelles délibérations financières j\ prendre, quels tributs à lever sur un peuple anéanti? Forestier, secrétaire de l'abbé des Trois-Rois , écrivait dans une lettre de 1G39 : c II est impossible de f relever rien de la' recette de l'ancien don gratuit sur f des villages désertés, brûlés, abandonnés. » Ce n'était plus, disent les Etats de lOGO, qu'une vaste solitude, à laquelle il ne « scmbloil rester d'autre marque de ce qu'elle f avoit esté, que le nom qu'elle retenoit de Franche-Comté € de Boui^ngne (1). t»

Quand je songe à l'état du pays dans les premiers mois de Tannée 10)39, dévasté, anéanti, en proie à tous les fléaux, almmlonné par l'Espagne, ti*ahi par son deinier défenseur, je demeure stupélait du coui^ge surhumain de nos pères, invincibles en face d'un ennemi tel que la France et ses armées, et je crois entendre ce cii de leur désespoir à la vue de tant de maux,qu'aggravait encore une peste universelle :

€ Par Taltandonnement de ceste province, on la réduit à € périr d'autre sorte que les armes i la main ; c'est la

(1) IrnsÊrwi. des EiaU ciuc déptUts €hûrgà de forter le rteès de i^^S. (DB Trotbs, m, 265.)

sous PHILIPPE IV. 109

c contraindre à aller demander du pain à ceulx à qui elle € devroit et voudroit arracher le cœur (1). :»

Evénements qui suivirent le départ du duc de Lorraine. — Weyniar en Franche-Comté. — Commencement de sa rupture avec la France. — Son désespoir. — Sa maladie. — Grotius et V ambassade Suédoise. — Rupture complète avec la France. — Incendie de Pontarlier et des montagnes du Doubs. — Quel en est le véritable auteur.

Les malheurs de la Franche-Comté avaient atteint de telles limites, qu'elles ne semblaient plus pouvoir être dépassées. « L'année 1639, dit Girardot de Noseroy, € fut la plus funeste et tragique de toutes : car elle a été < toute entière dans le feu, le sang et la peste, et sans € secours d'aucune sorte (2). »

Maître de Pontarlier et même du château de Joux, que lui avait livré la lAcheté et la trahison d'un capitaine étranger au pays, Weymar en avait fait en quelque sorte le siège de sa puissance, et, de cette hauteur escarpée, il semblait par avance dominer la province. Déjà il prenait dans ses passe-ports le titre de Comte de Bourgogne. Au début il aflfectait la mansuétude et la tolérance. Calviniste, il appelait par ses trompettes les habitants de Pontarlier au prêche de son ministre, mais sans forcer personne à s'y rendre, et aucun habitant n'y parut. Le mot d'ordre, donné à ses chefs dans leurs expéditions, était de traiter les peuples avec la plus grande humanité^ de manière qu'ils fussent amenés à comparer la douceur du nouveau règne

(i) Lettre du Parlement à Antonio Sarmiento, 7 décembre 1638. Dans lé Corretp. du Parlement de Dole^ année 1638. (2) Histoire de dix ans, p. 224.

liO ÉTATS GÉNÉRAUX

avec la barbarie des colonels Lorrains, dont ils avaient eu tant à souffrir. Les exactions violentes étaient interdites à ses soldats, et Ton remarqua que, lors qu'ils furent maîtres du château de Fer tans entre Omans et Salins, le poisson apporté à ses capitaines fut exactement payé (i). Plus d'un cultivateur se laissa prendre à ces apparences trompeuses, heureux prélude de la domination nouvelle sous un souverain ami de son peuple (2).

Ses capitaines, Guébrian surtout, avaient profité des premiers jours de surprise et de terreur qui avaient suivi l'invasion, pour avancer rapidement la conquête des montagnes du Doubs et du Jura. Bientôt elle s'étendit des rives du Dessoubre à celles de la Bienne. Non-seulement Joux et Pontarlier, mais les places et les châteaux de la frontière, le bourg de la Rivière, Noseroy, La Chaux, Montsaugeon, Châteauvilain, tombèrent en leur pouvoir. Ils arrivaient ainsi jusqu'à la terre de Saint-Claude dont ils s'emparèrent ainsi que des principaux passages^ fermant par là toute communication pour l'approvisionnement des villes principales, où la famine la plus cruelle ne tarda pas à se déclarer (3).

Le succès couronna Weymar jusqu'aux premiers jours de mars 1639, époque ou se fit un changement subit et complet dans la marche des affaires. Alors l'ardeur du

(1) Froissard Broissia au ParlemerUf 18 février 1639, Dans laeorresp. du Parlement de Dole, 1639.

(2) BellUsima datur Gallis, si eo se intendant^ rapiendi iotius comitatûs Burgundiœ occasio, ipsis comitaniibus id optantibus, quorum agrestes infeslissimos se Lotharingiis militibus, Gallis et VinarienAibus minun quàm benevolos prœbuére. Nimirum quod ab his quam ab illis habiti sunt huma-' niùs. (Grotius à Oxenstiern, ;^6 février 1639. Ep. 1121 ^p. 508.)

(3) Gallorum res in comitatu Burgundiœ in spe bond sunt. Eques Vinariensis eas terras percursans nihil hostile reperit, Dolœ, Vesonlioni hbrapanis venii quinque gaUicis solidit, et pecunia déficit. Epiât. GrotU 1135 p. 513.

sous PHILIPPE IV. 111

conquérant sembla se ralentir, la guerre sans activité devint inhumaine et barbare. On commença à parler, non plus de la douceur des Suédois, mais de leurs cruautés inouies (1). Weymar tomba malade, et, condamné à un repos forcé, se renferma dans le château de Joux, sans entreprendre dès lors ni faire exécuter par ses capitaines aucune grande opération de guerre.

Quelle fut la cause de ce changement inattendu, dont nos historiens du temps ne se sont rendu aucun compte ? Ils ont toujours ignoré que, au milieu de ses triomphes, Weymar était alors le plus malheureux des hommes. Girardot de Noseroy, fort excusable de n'avoir pas su ce qui se passait à la cour de France, se contente de dire {%: c En ce temps Weymar reçut Tordre de Richelieu de

€ marcher droit contre Salins Mais Dieu lui donna une

c défiance si grande de ses forces qu'il ne voulut point c entreprendre ce siége^ s'excusant sur son peu d'infante- € rie qui estoit fort harassée : aucuns croyent que les < Bernois l'en divertirent, ne voulant pas que les sauneries c de Salins tombassent entre les mains des François (â). i>

Les lettres de Richelieu et de Grotius, que l'historien n'a pas connues, nous expliquent le secret des événements, la cause de la maladie de Weymar et le brusque revirement de sa politique.

Grotius, attaché à l'ambassade Suédoise, était alors à Paris, voyait de près Richelieu et les grands personnages de la cour ; il correspondait avec Weymar auquel il était

(1) Dans une lettre du 18 mars 1633, le capitaine Foissotte parle des SoédoiB airiTés à Ârbois : « Ib ont saccagé les faubourgs et villages • voisins ils ont commis des inhumanités inouyes. •

(2) Histoire de dix ans, p. 232,

(3) Les lettres de Grotius (5 mars 1639) parlent de cette intervention dtt Suisses: Rogatus est (dux Vinarieusis) ab Helvetiis ut parcat SaliniSj mdé soi ipsi habere soient {Epist, Grotii ii30,p. 510 et s.)

fort dévoué (1), et connaissait ses desseins, qu'il favorisait et suivait avec autant d'attention que de sympathie. Il arriva même que plusieurs de ses lettres furent interceptées, portées aux ministres du roi, et faillirent en faire arrêter Fauteur, comme ennemi de la cour de France.

On voit à découvert dans cette correspondance les hautes pensées de Weymar, son dessein arrêté de créer à son profit un grand état avec Brisach pour capitale, les vues tout opposées et les résistances absolues de Richelieu. Dans ses conquêtes, Weymar, quoique depuis 1635 à la solde de la France, n'avait jamais entendu travailler que pour lui-même. Quand il prenait Brisach, après tant d'efforts, c'est que Brisach devait à perpétuité rester dans ses mains, comme toutes les places qu'il avait conquises. Au contraire, dans les conseils de Richelieu, ces conquêtes avaient été faites pour la France, avec son argent, ses armées, et c'est à la France qu'elles devaient nécessairement revenir (2).

Telles étaient les divergences profondes qui divisaient le Cardinal et le chef Suédois. Lorsque ce dernier connut la vérité, il fut frappé d'un coup de foudre, et se crut victime d'une grande supercherie. Le rêve de sa vie s'évanouissait. Mille pensées obsédaient son esprit. Quel parti prendre ? Fallait-il abandonner la France ? Mais il se faisait de Richelieu un ennemi mortel ; il ne vivait d'ailleurs que de l'argent du roi ; c'est par les subsides de la France qu'il pouvait entretenir son armée. D'ailleurs s'il passait au

(1) Poscam ad regem aditum^ ut ipsi res ducis Vinariensis serio com^ mendem. (Ep. de Grotius iiS5, p. 513.)

(2) Une lettre de Grotius du 5 mars i639 annonce ^ue déjà à cette époque la France voulait qu'on lui remît Brisach : Quœ incommoda êequi passent si Bmacum Gallis tradatur^ monet sapienter nobilitas vestra^ moHuimus et nos ducem et ab eo missos, (Grotius à Oxenstiem, dans les lettres deGrotiu8,ep. 1131, p. 511.)

sous PHILIPPE IV. 113

parti de l'empire, quelle confiance pouvait-il inspirer à rempereur qu'il avait toujours combattu ? D'un autre côté, en restant fidèle à la cause^ française, que deviendrait Brisach? L'abandonnerait-il au roi ? Mais c'était le prix de ses nombreux combats, sa conquête, sa gloire, sa capitale. Et, s'il la conservait, comment se faire pardonner ses refus par l'implacable Richelieu,qui voulait l'avoir à tout prix (1) ? Ces idées le poursuivaient jour et nuit ; c'est sous le coup de cette agitation violente, qu'il tomba malade {^), et que, ne pouvant quitter son lit de souffrance, il se renferma plusieurs semaines dans le château de Joux. Lorsque les forces lui revinrent, tout était changé pour lui. A ses yeux la France était une ennemie. Sa colère redoubla, quand il sut par sa correspondance qu'il était en pleine défaveur à la cour, où le Cardinal, sous prétexte de lier amitié avec lai, avait cherché à le faire venir. II ne voulut à aucun prix s'y trouver, voyant dans ce semblant de bon vouloir un piège qui lui était tendu pour rendre sa résistance impossible. On lui rapportait qu'à Hesdin le Cardinal n'avait pas craint de dire à mots couverts et même ouvertement, qu'il n'avait en lui aucune confiance, et que Weymar était homme à livrer Brisach à l'empereur (3).

(i) MuUum metuimus ne auh hœcy repulsarum causa , pecunias quihus maxime dux indiget retendando se vindicei. (Grotioa à Camerariua, 12 man 1639, inter epist. Grotii 1136, p. 513.)

Manet adkuc BrUaci cupido. Difficile est negotium. Dux perstat sibi retinere custodiam. (Grotius à CSamerarius. 16 avril 1639, inter epist. Groiiii150,p. 522.

(2) Quanta ardens GaUorum in hâc re cupiditas fuit, tantà elusa in odiwn graviùs erupturam ; contracta inde animi œgritudine incidit in

tMrbas qui anxietatem et mœrarem sequi soient Cubare eum in aree

Jouxià, (Grotius à Oscnatiern 19 mars 1639, ep. 1137, p. 514.)

(3) CardinaUsconquestusest non modo nonvenisse ducem in hanc aula n .... mutatUmem in eo non levem deprehendi,,. quasi metueret quod Brisz* cum dux imperatori traderet. (Grotius à Oxenstiern, 19 mars.)

il4 ÉTATS GÉNÉRAUX

Ses amis craignaient qu'au milieu de ses perplexités, la maladie, née de l'agitation de son âme, ne revint (1). Les subsides de la France allaient se retirer de lui (S) ; que deviendrait-il alors ? Il ne donnait plus d'ordre pour la continuation de la guerre, et dans l'entretemps fortifiait le château de Joux^dont on lui conseillait de faire don au roi pour faire oublier Brisach et mériter de nouvelles faveurs. Mais cet abandon lui semblait encore un cruel sacrifice, et Grotius était chargé de dire en haut lieu que les Suisses s'y opposaient (3) .

C'est au milieu de ces incertitudes et de ces colères qu'arriva le mois de juillet 1639. La rupture avec la France était parvenue au plus haut degré d'amertume. Richelieu voulait concentrer, pour cette année, la guerre dans le Comté de Bourgogne sans la porter en Allemagne. Weymar au contraire ne demandait qu'à passer le Rhin ; l'Allemagne, qui l'avait vu tant de fois vainqueur, était sa dernière espérance. Richelieu parlait d'appeler Villars dans le Comté, comme s'il se défiait du chef Suédois. Enfin il parut un jour s'adoucir, et Weymar obtint l'autorisation de marcher vers le Rhin et se rendit à Brisach. Mais tout ses moyens de conquête lui étaient retirés (4) ; son armée était insuffisante ; Guébrian, le premier de ses capitaines, était réduit à 1200 fantassins sans vivres et sans solde (5) .

(1) Mérita dolei Etullentia Vêsira lilieris 28 tmrtii datis fortissimum ducem Vinariensem non pro suis meritis (Bstimari. Morbus quidem abiit^ sed facile rediturus^ si causœ maneant, (Qrotias à Camerarius, 9 avril 1639. Ep. 1149, p. 521.

(2) Differt G allia duci Vinariensi vires quibus Rhenum transeat. (Epist. 1162, p. 528.)

(3) Grotius à Oxenstiern, 9 avril i639, inter ep. Grotii il 50 j p. 522. (4 et 5) Dux Vinariensis negat se copias habere quibwtctim RIienum

transire possit. Et verum dicit: vix enim mille et ducentos apud se Guebrianus habet sine commeatu, sine pecuniâ. (Grotius à Camerarius, 9 juiUet 1639: inter epist. Grotii, 1202, p,343).

sous PHILIPPE IV. 115

C'est au milieu de ces événements que Weymar, comme un homme qu'on envoie à une défaite certaine, sortit de la Franche-Gomtéy le désespoir et la fureur dans l'âme. Il tenait dans son emportement les propos les plus violents, on le disait prêt aux dernières extrémités, jusqu'à se rendre à l'empereur, et lui-même en parlait ouvertement (1). 11 laissait Guébrian en Franche-Comté, probablement avec des instructions. La suite fut terrible. C'est alors qu'éclata l'incendie de Pontarlier et l'embrasement de nos montagnes. La destruction de Pontarlier, dans les circonstances horribles où elle eut lieu, est un fait unique dans nos annales.EUe fut annoncée d'avance (2), et, avant d'incendier la ville , le vainqueur en fit fermer les portes. Nombre d'habitants , prisonniers dans leurs maisons , ne purent échapper ou furent rejetés dans les flammes (3). Cette grande destruction s'étendit au reste du pays entre Pontarlier et Salins, où le feu fut mis de toutes parts.

(1) Dans les instructions de Richelieu à M. d' A vaux, ambassadeur extraordinaire en Allemagne, on lit que Weymar est mal content de la France, qa*il s'en plaint avec de grands ressentiments, et que ses discours avaient donné lieu aux ennemis d'espérer de le divertir du bon chemin. — Pour éviter une rupture, on lui protestera qu'on n*a pas à la cour la pensée qu'il a traité avec les ennemis, comme il s'en vante. {Lettres de Richelieu, V/, 4W, iii, 423, 424.)

(2) € Le paysan de La Rivière dit que Tennemy la brulast entière-

< ment et réglise, et que aujourd'huy il entend brusler Pontarlier. b (Le baron de Mélisey au ParlemerU. Salins, 6* juillet 1639.) — « Quelques

< gentilhommes catholiques advertirent les plus honnestes gens qui « restoient à Pontarlier de se retirer, sachant le jour qui estoit des- « tiné pour le brusler, et, le jour arrivé, furent fermées les pointes de « la ville et gardes posées pour empescher aucun de sortir ; puis les « botttefeux disposés, etc. » (Hist. de Dix ans, p. 233.)

(3) 4 Depuis l'embrasement de la ville de Saint-Claude, les François € et Suédois ont aussy réduitte en cendre celle de Pontarlier, où ils « ont bmslé plus de 300 personnes qui y restoient de tous Âgea , sexes i et qualités. Ils ont pareiUement perdu par le feu le bourg de la

Dans la terre de Morteau, les Suédois brûlèrent, disent les témoins du temps, deux mille cinq cents maisons (1). Cet incendie général consuma des centaines de grands et beaux villages. <!: Le feu de Pontarlier, dit le narrateur contema: porain, parut toute la nuit, et si grand qu'à Sainte- € Anne où j'estois, forteresse éloignée de six lieues, on c voyoit aussi clair que de jour sur nos remparts (2). >

Tels furent les adieux des Suédois à la Franche-Comté. € Lapeste,ajoute-l-il,ne fit pas moins de mal queTennemi, c tuant partout ou elle rencontroit une personne à frap- € per. Salins fut le plus afDigé. A Sainte-Anne il mourut € quinze cents personnes qui y estoient, peu moins de c: mille durant les mois de juin et de juillet, d

Weymar devait peu survivre à cet acte d'atroce barbarie accompli le 6 juillet 1639. Le 18, douze jours après, il était frappé de trois charbons sur le cœur, et se faisait transporter à Neubourg où il mourut. Un trompette né à Baume raconta qu'il se trouvait dans la barque qui, sur le Rhin transportait, d'une rive à l'autre, les entrailles de Weymar (3). Dans cette mort si rapide, les contemporains virent la main de Dieu sur le plus implacable ennemi de la maison d'Autriche, et la juste vengeance de l'incendie de Pontarlier.

€ Rivière (celui de Jougne, ces mots effacés)^ la terre de Beau vois et « celle de Morteau. > (Lettre du Parlement à Son AUesse royale^ 22 juillet 1639,)

(1) Enquête de Morteau^ 1658^ dans les placets des communes. Archives des Etats.

(2) Hist. de Dix ans, p. 233.

(3) « Celluy que je vous nommois de Mortau est un trompette du 4t régiment de M. le marquis {de Saint-Martin) , nommé Ë»tienne t Rousselle de Baume, qui avoit esté envoyé à l'ennemy, et dit avoir « passé de Neubourg à Brisach par la même barque qui portoit le cœur c et les entrailles de Yeymar. » (Froissard-Broissia au Parlement^ 28 juUlet 1639.)

sous PHILIPPE IV. 117

On a douté cependant^ dans le temps, si ce crime abominable devait être attribué à Weymar ou à Richelieu. Je dois dire que généralement, dans le Comté de Bourgogne, c'est à Weymar qu'il a été imputé (1), et les détails nouveaux,que j'ai recueillis sur l'état de fureur où il était alors contre la France, confirment cette opinion. La France l'avait humilié. Gomme sur Brisach, elle lui avait ôté toute espérance sur le Comté de Bourgogne, dont, à l'origine, il s'était cru souverain. Dès lors, tout à sa vengeance, il n'y avait fait, comme on l'a vu, et malgré les instances de Richelieu, aucune conquête importante, il n'aspirait qu'à en sortir. Ses derniers adieux au pays furent un grand embrasement. 11 voulait que la France, quand elle en serait maîtresse^ n'y trouvât que des ruines.

Les montagnes, après ce grand incendie, n'offraient pas plus de ressources que la plaine ; la famine était plus violente que jamais ; faute de culture des terres, la désertion do pays devint générale (2). Il ne restait qu'un parti possible, celui de concentrer toute la Bourgogne dans les quatre villes de Besançon, Dole, Gray et Salins, et de s'y défendre jusqu'à l'extrémité. Ce fut le moyen proposé par l'ambassadeur Sarmiento et par le Parlement, approuvé par

(1) Le 28 juillet 1639, on reçoit à Besançon la nouvelle de la mort du dae de Weymar c qui, après avoir exercé en ce pays toute la déc solation imaginable, a cru que Tanéantissement de la yille de Pon- « tariier manquoit à ses conquestes, et ainsy y fut mis le feu par ses < soldats, lequel dévora en peu de temps ceste place, sans qu'il y res- « tÂt une seule maison ni esglise. » {Délih. municip. de Besançon.)

< La mort de Weymar a délivré la Bourgongne du plus exécrable € ennemy qu'elle ay t jamais heu, ayant tousjours préjugé que ses im- « piétés ne dnreroient pas longtemps, et semble que, pendant qu'il « exerceoit la plus grande rage en la ville de Pontarlier, son procès « ayt eaté minuté au tribunal de ta justice divine. » {Sarmiento au Parlement de Dole, 3 août 1639.)

(2) OnuRDOT DE NosEROT, Guetre de Dix ans, p. 211, 212.

l'Espagne et exécuté par les chefs de guerre, c Sarmiento, dit rtiislorien de la Guerre de Dix anSy fit entendre au a Roy que l'unique moyen pour conserver la Bourgongne <c étoit de la concentrer aux quatre villes de Besançon , € Salins, Dole et Gray (qui composent un juste quadran- <c gle, et ne peuvent estre coupées l'une de l'autre à cause c des rivières, bois et montagnes, qui leur fournissent leur €. accès de l'une à l'autre), et pour le surplus falloit quit- « ter la campagne qui estoit lors universellement ruinée ; ^ et la Bourgongne estant mise en ce point dans la pure

^ deffensive :d Puis, l'historien ajoute ce mot lugubre :

c Si les François continuoient leurs pensées de conquestes « et de guerres offensives, nos campagnes désertes seroient ^ beaux et grands fossés pour la deffense des quatre « villes (1). >

Ce plan désespéré de la Bourgogne à Tagonie, accompli avec une prodigieuse énergie par nos pères jusqu'aux premières suspensions d'armes, leur permit d'attendre, toujours invincibles, la mort de Richelieu, que l'Espagne compta au nombre de ses plus grandes victoires, et celle de Louis XIII, qui le suivit de près dans la tombe.

4644. — Premières suspensions d'armes avec la France. — Heureuse influence d^Anne d'Autriche , veuve de Louis XIIL — Reprise des assemblées des neuf députés de FElaL

Nous arrivons sans intermédiaire à l'année 1644, lais-

Ci) Le 26 février 1638, le Parlement de Dde écriyait à l'Infant

• d'Espagne : « Il ne nous reste autre moyen qa*en résistant dans les

• villes principales de Qraj, Dole et Salins, puisque la campagne est « ruynée, bruslée, en une insigne désolation. » (Corresp^ du ParUmenif Uam de fémer 1638.)

sous PHILIPPE IV. 119

sant dans le silence beaucoup de faits étrangers à Thistoire des Etats. La mort de Richelieu et celle de Louis XIII, si rapprochées Tune de l'autre, eurent une grande influence sur le sort de la Franche-Comté. Une princesse espagnole, Anne d'Autriche , veuve du dernier roi de France et sœur du roi d'Espagne alors régnant, devenait régente de France pendant la minorité de Louis XIV, son fils. Elle apportait, quoi qu'on en ait dit (1),dans le gouvernement des affaires des vues toutes différentes de celles de Richelieu. Souvent son cœur s'était ému au récit des malheurs et de l'héroïsme de la Franche-Comté, le plus ancien héritage de sa famille. Louis XIII mort , c on aperçut aussitôt , dit Girardot de « Noseroy , les effets de la nouvelle régence. Car les déc pâtés des Suisses ayant représenté à la reine , de la « part des treize cantons, que leui-s intérêts estoient joints € aux nostres, elle fît résoudre au Conseil que rien ne € seroit entrepris sur ce pays pour le conquérir (2). »

Une trêve de vingt ans eût même été immédiatement consentie,si le gouvernement franc-comtois avait voulu s'engager à mettre en dépôt dans les mains des Suisses la ville de Gray , comme garantie que la province empêcherait, par la force, tout passage de troupes, que l'empire ou l'Espagne dirigerait contre la France. Mais les Franc- Comtois ne purent prendre cet engagement, leur pays étant trop épuisé et trop faible pour qu'ils fussent assurés de le tenir (3).

(1) M. DliAUSSoNynxi, Hist, de la réunion de la Lorraine à la France, II, 186.

(2) ffwT. de Dix ans, Uv. XVI, p. 299. — Voy. auad Mém. de Jules Ckilkt, M 136.

(3) Lee lettres de Orotios prouvent que, dès 1639, ces idées ger« maient dans l'esprit des cantons suisses, c Helvetii ità videntur impei trari qmetem comitaiûê Burgundiœ, si Hispaniœ rez Salinas et Graiam c ifmrum custodidù permitiat, > (Inter epistol. Grotii, 6 augusti 1639, p. 511.)

Toutefois cette paix imparfaite et précaire, due à la protection de la reine de France, mais plusieurs fois troublée permit aux neuf députés de l'Etat de reprendre par intervalle leurs réunions, dont nous allons poursuivre le récit.

20^ assemblée des neuf députés des États , 25 août 1644.

— Dole (1).

Cette session, dont de Troyes n'a retrouvé qu'un fragment , quoique les archives des Etats en possèdent le texte entier, fut importante. Elle commença par une plainte énergique des députés qui s'étaient rendus & Dole sur une convocation de leur président, l'abbé des Trois-Rois. Sans leur participation, le Parlement et le Gouverneur, outre le surhaussement du sel, avait jeté sur les communautés un impôt de 90,000 francs.

Les députés déclarèrent que c'était là une grave atteinte aux libertés de la province, qu'un pareil abus d'autorité pouvait la rendre imposable pour jamais : c Si nous ne voulons, dirent-ils, en dissimulant le mal par une lâche complaisance, nous faire les complices de leur ruine, notre devoir est de nous opposer sans retard et formellement à de telles usurpations. ]>

Une opinion différente eut ses partisans. C'est qu'il fallait des troupes pour garder la province, en défendre les places et les frontières ; qu'on ne pouvait avoir des soldais qu'en les payant, que tel était l'objet de ce subside ; qu'il fallait donc laisser, par nécessité et sans bruit, dormir les privilèges , sous peine de les ensevelir avec la province elle-même, dans une destruction commune.

(1) Papiers des Etats, liasse C, 227-230. — Des huit assemblées qui vont suivre jusqu'aux grands et véritables Etats de 1654, de Troyss en a ignoré quatre et connu impar&itement deux autres.

Un troisième avis fut ouvert , celui d'assembler les maîears des villes, de conférer avec eux, et, s'ils y consentaient, de résoudre, sous l'autorité des Etats, une levée de deniers qui seraient perçus par mois sur la province pour l'entretien des troupes , et répartie par les maîeurs euxmêmes.

Cet avis l'emporta ; il réunit même l'unanimité des suffrages, et, pour le faire sanctionner par le Parlement, une audience lui fut demandée. Cette audience étant accordée, les députés comparurent le 26 du mois dans la grande salle de la Gour^ où le Parlement s'assembla pour les entendre. Le président Boyvin leur donna acte de leurs remontrances, et il fut convenu qu'ils se rendraient à Besançon près du Gouverneur le baron de Scey, pour conférer avec loi et l'archevêque sur la révocation qu'ils demandaient, avant tout, de ces dispositions illégales.

Le baron de Scey se borna à une réponse évasive et courtoise, mais l'archevêque les blâma ouvertement et condut à leur révocation.

Les députés revinrent à Dole et délibérèrent de nouveau avec le Parlement qu'ils pressèrent, tout d'abord, de travailler au rétablissement de la neutralité, moyen le plus sûr de sauver le pays.

Boyvin« avec sa fermeté ordinaire, fidèle au système que sa grande pratique des affaires lui avait toujours suggéré, prit la parole, et répéta que, pour sauver le pays il fallait d'abord le défendre, qu'il ne pouvait être défendu sans soldats, et que, sans ce subside impossible à remplacer, les troupes demeureraient sans solde. Il s'efforça d'établir que cette levée de deniers n'était pas un impôt, mais l'équivalent d'tme contribution de guerre que, déjà par traité, les communautés payaient aux capitaines français ou suédois mitres de plusieurs châteaux du territoire ; que la distribation des ordinaires du sel était, dès longtemps, altérée par la confusion des temps ; que ce qui tranchait tout^

c'était la nécessité, qui n'a pas de loi ; qu'enfin, pour sauvegarder les libertés du pays, les commis au gouvernement expédieraient aux députés des Etats des lettres de non préjudice.

Ces raisons, surtout la dernière, ne persuadèrent pas les députés, qui ne reconnaissaient qu'au Roi seul le droit de délivrer des lettres de cette nature. Ils refusèrent donc cette offre comme sans valeur. Mais, ils finirent par déclarer que, fatigués d'une inutile résistance, ils cédaient au temps, sans approuver ces attentats contre lesquels ils protestaient.

L'assemblée s'occupa ensuite des dettes contractées, pendant la guerre, sur Tordre du Parlement, par les particuliers et les communes. Elle comprit tout l'intérêt qui s'attachait à leur cause, et fut d'avis qu'on cherchât le moyen d'adoucir les poursuites et les rigueurs des créanciers.

En terminant la séance, Boyvin, qui s'était livré à un grand travail sur tous les comptes de la guerre, et sur l'emploi de l'argent reçu à cette occasion par les chefs de la province, déposa sur le bureau des Etats ce travail de longue haleine , et écrit en entier de sa main, dont nous possédons encore aujourd'hui l'original (1).

2i« assemblée des neuf, 24 février 1645. — Dole (2).

Quoiqu'un semblant de paix eut reparu, que les chemins fussent plus surs à raison de la suspension d'armes, le repeuplement du pays ne faisait que commencer. Impossible encore de lui demander aucun subside ; même

(i) Aux Archives départementales du Doubs. Papiers des Etats.

(2) C. 230, p. 96. — DbTrotbs, Reeès^ tom. III, p. 100 et b., n'a pubUô qu'une partie de ce recèe, à raison des lacunes ou dee avaries de son manuscrit.

sous PHILIPPE IV. 12â

Boyvin et la Cour farent d'avis de ne rien réclamer sur le quatrième terme du dernier impôt, pour donner loysir aux communautés de se remettre.

Approbation de certains comptes. Lettre du Roi annonçant que, à la place de don Francisco de Mello, il a nommé gouverneur des Pays-Bas et du Comté de Bourgogne le prince don Juan d'Autriche, son fils, et, en attendant son arrivée à Bruxelles, le marquis de Castelrodrigo.

Refus des députés de prendre à leur compte les deniers avancés pendant les guerres pour le service de S. M. par le marquis de GonÛans et le conseiller de Beauchemin, cette diarge devant, à raison de son origine, incomber au trésor royal.

22^ assemblée des neuf, i9 février 1646. — Dole (1).

Les députés donnent leur avis sur les arrérages dus par les débiteurs de rentes créées pendant la guerre ; leur opinion est d'en faire remise aux débiteurs, et même d'imputer sur le capital ce qui a été payé de ces arrérages, qu'ils considèrent comme extorqués.

Avis de députés sur d'autres réclamations particulières.

S9^ assemblée des neuf, il décembre 1646. — Dole (2).

Les neuf députés de l'Etat ayant été assemblés, l'abbé des Trois-Rois^ qui les préside, expose que sa maladie Ta empêché de les réunir plus tôt, mais qu'il s'est décidé à le &ire sur les lettres du magistrat de Dole.

Les députés avaient demandé le rétablissement des or-

(1) Archives des Etais, liasse G 230. — db Trotbs ii*a pas retrouyé ce ncèi.

(2) Papiers des Etats, G 230. — Recès omis par de Trotks.

dinaires du sel ; sur ce était intervenue une déclaration de marquis de Castelrodrigo. Des explications à cet égard sont nécessaires, ces ordinaires étant un droit de la province. Les villes insistent, et l'abbé des Trois-Rois a rédigé, pour être adressée au Roi, une lettre qui est approuvée par rassemblée.

Les députés ayant requis la suppression de certaines impositions, deman<lent, pour dégager leur responsabilité, que leurs remontrances soient consignées sur les cahiers.

La Cour s'oppose à celte suppression, ce subside élan t indispensable à la défense de la province, et aucune autre mesure n'étant possible. Elle promet, néanmoins, que toutes les impositions seront abolies^ dés que la province pourra jouir d'un repos assuré.

Nomination d'un solliciteur près de Sa Majesté pour obtenir le rétablissement des ordinaires du sel.

24* assemblée des iieuf^ août 1647. — Dole (1).

On lit à l'assemblée des lettres de Sa Majesté adressées à Tabbé des Trois-Rois, annonçant qu'elle a retiré des Pays-Bas le marquis de Castelrodrigo qui en avait le gouvernement avec celui du Comté de Bourgogne, et qu'elle le remplace par l'archiduc Léopold.

Les députés demandent instamment à la Cour de permettre l'exportation et la vente des grains dans les provinces voisines, par le motif que, la moisson de l'année ayant été abondante, il faut faciliter le conmierce qui va se rétablissant, et rendre courage aux particuliers qui trouveront, dans cette vente, le moyen de cultiver leurs fonds grandement appauvris par la cessation de la culture.

Remontrance à la Cour sur le haussement du sel et une

(i) P^pUn des ÉiatSt liasse C 230. — Reoàs omis par db Tbotkb.

contribution imposée aux commanautés contrairement aux franchises du pays.

Dans sa réponse^ la Cour se borne à dire qu'elle n'a pas voulu porter atteinte à ces franchises, et qu'elle pourvoira à la libre exportation des grains.

25« assemblée des neuf, novembre 1647. — Dole (1).

Divers articles sont proposés et discutés pendant plusieurs séances en présence du gouverneur le baron de Scey, puis soumis à la sanction du Parlement en audience publique. Ils sont surtout relatifs à la vente des biens de marque par déo^t ; cette vente est ruineuse pour la noblesse obérée parles guerres, et aux intérêts des propriétaires durement poursuivis par les créanciers qui les exproprient.

Sur ces articles et autres, le Parlement répond par des apostilles favorables.

Les députés profitent de cette circonstance pour protester contre le surhaussement du sel , fait d'autorité de la Cour, et demandent l'abolition de ce subside, sur laquelle le Parlement refuse de s'expliquer.

W^ assemblée des neuf^ mai 1649. — Dole (2).

Les événements avaient été si malheureux et les recouvrements sur les contribuables si difficiles, que le quatrième terme du don gratuit échu au 2 février 1637 n'était pas payé. Il avait fallu surseoir à tout ; les députés demandent Tacquittement de ce terme. La Cour y consent à condition

(1) C 230, p. |108. — Ce recès est imprimé dam les recàs [de »iTboti8.

(2) G 230, p. 111. — Imprimé dans les recàs de dm Trotbs,

de le réserver au paiement des rentes et des emprunts occa~ sionnés par la guerre.

Ils demandent encore qu'une députation soit envoyée aux cantons suisses assemblés à Baden, afin d'obtenir leur intervention pour le rétablissement de la neutralité.

Autres remontrances moins importantes, et nouvelles protestations contre le surhaussement du sel, déjà présentées sans succès, à l'assemblée précédente.

27* assemblée des neuf y 26 novembre 1649. — Dole (4).

Les neuf députés assemblés à Dole refusent une seconde fois de prendre à la charge de l'Etat les dettes faites sans leur participation par le marquis de Conflans et le conseiller de Beauchemin pendant le siège de Dole, ces dettes ayant été contractées pour le service royal , et devant rester à la charge du roi.

Divers articles de détail, et remerciments des députés aux chefs du Gouvernement, qui ont traité avec les ministres du roi de France pour la jouissance réciproque des biens situés en France et au Comté de Bourgogne.

Ce recès, le dernier avant l'assemblée des véritables États généraux en 1654, précéda de dix mois la mort de Boyvin, et de quatre ans celle de Brun, deux magistrats qu'on peut appeler l'âme de cette grande épopée militaire, la Guerre de dix ans. Boyvin surtout mérita l'admiration de la province : malgré ses lourdes charges, 3,000 francs furent votés à sa veuve, et il fut déclaré, qu'en mémoire de ses signalés services le corps de l'Etat assisterait, dans l'église de Dole, avec le Parlement et la population entière, aux prières publiques offertes à Dieu pour l'âme de celui qui,

(1) Recès dans db Troyes, III, p. 106. — Papiers des États, C 230, DE Tbotbs, III, p. 119-132,

sous PHILIPPE IV. 137

réunissanl toutes les gloires, avait été, pour la patrie, dans les jours les plus terribles, le plus grand des magistrats et le plus éminent des citoyens.

A dater de 1644^ le pays de Franche-Comiéy au moyen ,des premières suspensions d'armes^ commence à se repeupler. — Heureuse influence du Parlement et des Etats sur ce repeuplement.

Sous le coup de tous les fléaux, la dépopulation du Comté de Bourgogne avait été si grande que le Parlement, dans une lettre à l'Infant d'Espagne, lui exprimait la crainte que la nation ne vint à s'éteindre.

Aussi il était temps que les suspensions d'armes, favorisées par la reine de France, arrêtassent le dépeuplement. La plupart des habitants étaient morts, nombre d'autres avaient fui et résidaient dans les contrées étrangères. Dans une foule de villages, il n'y avait plus d'habitations, à plus forte raison ni meubles, ni instruments aratoires, ni bétail. La tradition, telle que je l'ai entendu répéter dans mon enfance, raconte qu'il avait été un temps, dans les anciennes guerres, où les buissons croissaient dans les villages ; et un témoin de la ruine et du saccagement de la petite ville de Saint-Amour, prise en 1637 par Longueville, dépose (I) que, quand il y revint seize ans après, on avait de l'herbe jusqu'aux genoux dans les rues. Le sol des épaisses forêts s'était accru, les loups et les bêtes sauvages s'étaient multipliés, et, selon les mêmes traditions, il fallait défendre contre eux les paysans au labourage. Enfin les débris des habitations eux-mêmes tendaient à disparaître ; de pauvres gens venaient fouiller dans les décom-

(1) Enquête aux archives deSt-Amour.

128 ÉTATS GiNiRAUX

bres^ et enlevaient ce qu'ils trouvaient de matériaui à vendre, de sorte qu'il fallût un édit du Parlement contre ces démolisseurs.

C'est en 1644, à dater des premières suspensions d'armes avec la France que commence, quoique timidement encore^ le premier repeuplement du pays. Cette date est marquée partout dans les écrits originaux (i). L'espérance de la paix, toute précaire, incertaine et chèrement . achetée qu'elle fut encore, décida des habitants à quitter les bois et la terre étrangère pour revenir à leurs foyers abandonnés. Ont put alors rencontrer des êtres humains sur les roules ; car, auparavant, d'après les documents contemporains, il fallait faire quelquefois plusieurs lieues de chemin sans découvrir un homme. Nombre de familles étaient éteintes, beaucoup de successions vacantes, une foule de terres sans maîtres. Les premiers cultivateurs, qui reprirent la charrue, ne connaissant plus les limites des héritages, labouraient au hasard et sans suivre de bornes. On eût dit une île sauvage nouveUement découverte, ou tout était au premier occupant.

Le Parlement et les Etats comprirent promptement que cette œuvre de repeuplement était une question de premier ordre (2) pour le temps présent et pour l'avenir de la na-

(1) Dans une ordonnance du 23 juin 1653, le Parlement après avoir rappelé toutes les mesures de protection qu*il a prises en faveur des débiteurs, ajoute : « Considérant que depuis neuf ans lb pa.ts

• AUBOLT BSTâ DÂLIVRÂ DE TOUTES SORTES D* ARMEES ENNEMIES, à foison

« de qtêoy un chascitn auroil esté libre pour se redresser et mettre ses biens « en meilleur estât..,, icclle Cour a trouvé convenable de commencer À « réduire Tordre dudit pays en son estât ancien. » {Recueil manuse. des êditSj tom V. p. 25i, Archiv, de la Cour.)

(2)L'ordonnance du 29 février 1654 comprend 34 articles. Les articles 16 jusqu*à 21 sont relatifs au repeuplement de fa province, et le Parlement y déclare que la conservation des communautés et faccroissement des habitants lui est en recommandation parUcidière.-^ Dans Tord, du 27

sous PHILIPPE IV. 139

tion. Ils y donnèrent les uns et les autres tous les soins de la pins vive sollicitude. Mais cette œuvre était difficile : car toal était bouleversé. Il y avait des villages réduits à quatre oa cinq habitants. La noblesse étant entièrement ruinée par la guerre, d'importantes seigneuries s'étaient vendues et se vendaient à vil prix, parce que l'argent manquait partout. Parmi les cultivateurs, les uns étaient sans charrues, sans harnais, sans bétail ; d'autres craignaient, que, pendant qu'ils étaient au travail dans les champs, on ne vint y saisir leurs bètes et leurs instruments de culture. D'autres encore, réfugiés dans les bois où ils avaient fait de vastes défrichements, s'y étaient créé loin des hommes des retraites ignorées, et ne voulaient plus en sortir pour rebâtir leurs villages. Dans d'autres endroits, les paysans repoussaient les étrangers, leur refusant la liberté de s'établir parmi eux, et voulant réserver pour eux seuls les terres vacantes et les bois de leur territoire. Mais le plus grand obstacle, c'étaient les dettes des communes. Pendant la guerre, et par ordre supérieur, elles avaient été obligées de faire des emprunts pour l'entretien des troupes qui défendaient le pays ; on avait promis qu'elles en seraient remboursées par le trésor royal, mais l'Espagne refusait de les reconnaître ; et venir s'établir dans tel village qui les avaient contractées, c'était s'assujetir comme débiteur à ces charges redoutables.

Voilà les obstacles contre lesquels il fallait lutter, si l'on voulait que le pays se relevât. Le Parlement et les Etats rivalisèrent de zèle dans cette œuvre difficile. On voit le Parlement, à qui la noblesse était si hostile, en défendre les biens ; il la protège contre les décrets, il défend le dé-

niai 1653 il Teut que l'on ne trouble pas les habitants dans les commencements et progrès qu'ils donnent à leur rétabliB8ement,afin qu* une douceur plus grande les invite à continuer, et [rappelle même j ceux qui se sont retirés. (Recueil cité V, 26i, yo.)

bres, et vendre, • ces démo.

C'est et mes avec encore, le marqaée ) rance de \r\ achetée qu'^ ter les boi foyers abai' humains F' document;^ sieurs lieu de famill' cantes, u tivateur^ les Uml suivre décou'

Le cette ordi

i—s- 'r irî; -li:;. > hrrfasa mode li^ !r"- î ■ -r- ■". '! !^ i' ; L'..i:-T lui lYan-

. : -■:; JE •• H'a^; n*, pr^poMnl les ^— - 1 -• '-i. 'iM apiale, prenaeot â r T r= 'i ^ """'i'. l'Jii^ IS' 'J^t'es des - > — — : - -T i :^!>Bj« Ju pats. Ouand — > - - î^T-B'^Dl cDiidanuie el

sous PHILIPPE IV. 181

mageries nouvellement créées (1) et qui sont aujourd'hui

3 des grandes richesses du Pays, les députés des États

'clarent les défenseurs de cette grande et productive

^rie, et parviennent à la maintenir (2).

nt dans les ordonnances du Parlement des dispositions

gnent mieux que tous les récits historiques, Tétat du

cette époque. Il sera^ dit une ordonnance, nommé

• s villages un échevin sur six habitants, et deux s'il V ouve jusqu'au nombre de douze. On le voit^ces vil-

. rands autrefois, mais détruits par la guerre, n'étaient iuo de petits hameaux.

• ndant, dans les quinze années qui s'écoulèrent de- - les premières suspensions d'armes, le repeuplement,

Hre très-rapide, fut moins lent qu'on ne l'aurait ima- ;3), et, sur cette question, nous possédons, dans les ives des Etats, un document de haute importance^ 'ant plus utile à signaler que son existence est générant moins connue : c'est un recensement de la popula- ! par viUes, villages, hameaux, châteaux -forts et comnautés. Il a été dressé, en 1657, par ordre du Parlement, ir la distribution du sel provenant des salines royales de mche-Comté. On y trouve le nom et le prénom de cha- ^e habitant, celui de sa femme, le nombre de ses enfants, : les mêmes détails sur les étrangers nouvellement établis, ^a le consultant, beaucoup de cultivateurs et autres peu-

(1 et 2) 19 décembre 1654. Ordonnance du Parlement portant que, en divers endroits de la province, il s*est formé un nombre excessif de fnUiéreê^ que d'autres vont 8*y établissant chaque jour, que ces frthma^ et vaehelifu se distribuent en gros chez les étrangers au grand préjodice du pays, le Parlement ordonne de cesser cette fabrication pour le premier mai 1655. — 26 septembre 1654, représentations énergiques des députés des Etats contre cette abolition. Papiers des Etats^ C 230.

(3) Dans nne ordonnance du 9 février 1654» il est dit que t les kahi- • tants des communautés commencent à se multiplier» » (Recueil cité, p.261v«.)

i32 ÉTATS GÉNÉRAUX

vent y retrouver encore aujourd'hui, après plus de deux siècles écoulés, leurs ancêtres échappés aux incendies et à toutes les calamités de cette époque (i).

Nous avons, dans le cours de ce récit, retracé ces terribles jours. Qui croirait que, la suite de tant de malheurs, la légèreté humaine ait immédiatement ramené les fêtes et les danses, et qu'il ait fallu un édit pour les interdire, tant que la guerre n'aurait pas entièrement cessé (2) ?

Qui eût supposé que, quatorze, ans après l'invasion de Weymar et l'embrasement de tant de villages, il serait nécessaire de publier un édit contre la somptuosité des habits et la profusion des ornements d'or et de soie ! Prodigieuse vitalité de la nation bourguignonne, admirable fertilité de son territoire ! Girardot de Noseroy remarque, en terminant son Histoire de Dix mis, cette vitalité singulière (3) ; et Jules ChiQet, qui commence ses Mémoires vers 1655, nous fait, non sans tristesse, cet incroyable tableau des excès du luxe et des banquets, de la richesse des habitations dans certaines villes, comme des vêtements somptueux des deux sexes (4) :

(i) C6 receoflement est aux Archives des États sous la lettre G. 269, 270, 271.) Quelques chiffres donneront Tidée de la population des principaux ohe&-lieax : Baume a 949 habitants, — PontarlieTf 2300, — Veand, 1062, — Lure, 2822, — Poligny, 1565. — Saint-Claude, 2012, OmoiM avec le ch&teau, 1451, — Lons4e^awiier, 924. Sur ce dernier nombre, on compte 579 habitants anciens et 345 étrangers. — On voit, par le mâme document, que les nouveaux venus sont souvent des Suisses et des Savoyards.

(2) • Malgré la rigueur de la saison et la continuation des fléaux de « la justice divine, quelques manants et habitants qui se sont rassem- < blés dans les villages, recommencent de pratiquer les danses Jeux et « desbauches publiques les jours de feste. » La Go.ir le^ interdit complètement, 5 février 1646. {Recueil manuse. des édits, tom. X, p. 181.)

(3) HisL de Dix ans, p. 251.

(4) Mém. de J. Chiflet, I, p. 20, dans les Doc, inédits sur Vhist, de la Franche^ConUé,

sous t^HILIPPfi IV. 1â3

c La corruption des mœurs et le luxe, dit-il, estoient € venus à tel point que certainement tout étoit malade. . . € On a vu des prélats passer à de si grands excès qu'il y € avoit* plusieurs plats, chacun rempli d'une vingtaine de € levreaux et les perdrix à Tavenant, pendant que les pau- € vres sortoient du portail de leurs maisons à mains vides, c Les menus gens imitoient les plus gros, et un procureur c du Parlement étoit tellement dégousté de chapons, qu'il € professoit en estre saoul. Dans les maisons de plusieurs € conseiUers, dont les pères ne savoient que c'étoit de c tapisserie^ on méprisoit celles d'Audenarde, et il falloit € de celles de Bruxelles. Les habits courts correspondoient € au désordre de la table et des meubles ; et les filles et c femmes de peu usurpoient la qualité de demoiselles^ et c portoient de longues queues à leurs jupes, comme des € dames du premier rang du temps passé (1). »

(i) Les Etats Qénéraux de Franche-Comté s'alannent de oe luxe, et redît aomptuaire du 20 man 1655 est rendu sur leurs remontrances : € Considérant que le luxe d*homme8 et de femmes passe à un tel excès € dans le pays, que les toiles, denteUes, galons, passements, boutons, € galons d*or et d*argent, broderies de soye, oonuue aussy superfluitésde « rubans, causent une si grande dépense que les familles en sont épui- « aées... Le Parlement défend aux marchands d'en vendre, aux tailleurs c d'en tenir. {Reeueii eUé, tom. X, p. 265, Archiv. de la ùmr.

Reprise des États généraux suspendus depuis i6S3. — Singulière attitude de l'Espagne^ et son ingratitmle envers la Franche-Comté.

Le comté de Bourgogne avait montré à la monarchie espagnole un dévouement véritablement prodigieux. Jamais peuple ne s'était sacrifié pour son souverain avec tant d'héroïsme. On aurait cru qu'en retoiu*, et la parole royale en semblait le gage assuré^ la plus fidèle des provinces serait désormais la plus aimée.

Il n'en fut point ainsi ; et nous allons assister à un spectacle aussi étrange qu'inattendu. Désormais cette nation, objet de si flatteuses promesses, sera traitée sans pitié, accablée d'impôts audelà de ses ressources, ses places fortes seront laissées à l'abandon, au point d'en rendre la défense impossible. Elle sera livrée à la haine , puis aux vengeances des ministres flamands. Ils lui interdiront toute députation en Espagne sans leur permission ; et, quand à bout de soufirances et de douleur, elle s'adressera par lettres à la royauté, ses plaintes les plus justes demeureront des années entières sans réponse.

€ La puissance de la maison d'Autriche, dit Dunod (1), c étoit si fort diminuée pendant le règne de Louis XIII et c la minorité de Louis XIV, qu'elle estimoit impossible de « conserver le comté de Bourgogne, particulièrement après c la perte de l'Alsace cédée à la France par le traité

(i) Philippe IV écrivait au Parlement de Dole le 31 mars 1639 : f Voua estes les premiers Tassaux que j'aj et ceulx que j'aime le i plus, eognoissant Tostre fidélité et valeur. Aussy devez croire que € je ne vous manqueraj en aulcune manière, quand bien mesme il fau- € dndt exposer pour vous ce que j'ay de plus cher en ma couronne. > (Dam la Corresp. du Parlement, année 1639,)

(1) Mémaire$pour iervir à Phistoire du comté de Bourgogne, III, p.7 II

sous PHILIPPE IV. 135

€ de Munster, et qui lui avoit conservé jusqu'alors € la conununication avec l'Empire. Ce fut la raison qui c détermina le roi d'Espagne à tirer dès lors tout ce qu'il € pourroit de la Franche-Comté, sans y porter aucun sec cours comme auparavant. Les personnes du pays les € plus sensées et qui n'étoient pas trop prévenues durent € voir que l'Espagne l'abandonnoit à son sort. >

Tels sont les événements qui vont se dérouler sous nos jeux pendant vingt et un ans, jusqu'à la dernière conquête de Louis XIV^ et dont les premiers traits s'aperçoivent à la reprise des États généraux de Franche-Comté, c 'est-àdîre, dès 1654.

Smian du 23 avril i654. — Dole (1).

Sommaire du Heoôs»

Première partie. — Le baron de Scey et le Président du Parlement, Commisaaîres du Roi devant les Etats, — lenrs discourB. — Ils demandent 120,000 fr. de don gratuit, et 600,000 fr. pour acquitter les dettes du Roi dans la province. — Examen de cette demande par les ElatB qui accordent 300,000 fr. — Ck>nditions absolues qu'ils mettent à ce don ezoeasif . •— Diverses propositions qu'ils soumettent à la royaaté.

DeiÊxiime partie. — Ménagerie qid ne$i pas à présenter au Rai. — Trois chefii importants signalent cette partie du reoès :

1* Le rapport détaillé de Fabbé des Trois-Rois, Président des neuf, sur les vingt-sept assemblées tenues en F absence des Etats ;

2^ L'examen des allocations de fonds £Edtes sans pouvoir par les neuf pendant cette absence. ~~ Elles sont annulées, puis ratifiées ;

d^ Le consentement des Etats de prendre à leur charge les dettes des eoouQunes contractées pendant la guerre pour la défense du pays, dettes répudiées par la royauté d'Espagne. — Félicitations des Etats sa Parlement sur la sagesse de son gouvernement pendant la guerre.

Vingt-trois ans s'étaient écoulés depuis la dernière assemblée des Etats généraux de Franche-Comté. L'Espagne ne les avait pas convoqués pendant ce long intervalle, ne pou-

136 £tats généraux

vant demander aucun subside à un pays si complètement ruiné à son service, et presque sans habitants.

La dernière assemblée remontait à 1633. Dès lors, de graves événements s^étaient accomplis. L'Espagne s'était considérablement aflbiblie par des guerres sans fin. Quoique la masse de la nation lui restât fidèle, certains esprits n'avaient pas foi dans l'avenir, et comparaient la monarchie espagnole à un tonneau dont les cercles sont rompus et dont les douves se désassemblent (1). En Franche-Comté, les hommes émihents qui avaient, avec tant d'énergie, dirigé sa défense dans les extrémités les plus terribles, Boyvin, Brun, n'étaient plus, et le dernier membre de ce grand triumvirat, l'abbé des Trois-Rois, usé par tant de fatigues, allait bientôt les suivre au tombeau. Une ceinture ennemie achevait de se resserrer autour de la province, et le traité de Munster était appelé par les députés des Etats la grande ruine du pays (2).

L'assemblée de 1654, omise par tous les historiens des

(1) Mémoires de Jniss Chiflst,

(2) fl StÛTit le traité de Munster et la relaache de tant de belles pro- • vincee cédées aux ennemis de rBmpire, et ce fut la véritable ruine c de ce comté de Bourgongne, puisque ces mesmes provinces ne serrifl rent qu'à agrandir le cerde des François autour de ce pays, pour j f entrer de tous costés. > {Remontrances des dix^huU à la reitu ^Espagne f 074.)

Le traité de 1648 reconstitua le cercle de Bourgogne qui ne fàt qu'une charge de plus pour la Franche-Comté, sans qu'elle en tir&t aucan avantage : € Que le cercle de Bourgogne, porte le traité, soit et de* € meure membre de TElmpire, après que les différends d'entre la France f et l'Espagne compris dans ce traité seront assoupis ; que toutefois, fl ni l'Empereur ni aucun des Etats de TBmpire ne se mâent point dans ■ les guerres qui s'j font à présent ; mais si, à Tavenir, il arrive des fl différends entre ces royaumes, que, nonobstant cela, la nécessité de la « susdite obligation réciproque « qui est de ne point aider les ennemis < l'un de Tautre, demeure toogours forme entre tout l'Empire et les Rois f et le royaume de France. Qu'il soit pourtant libre à chacun des Etats de

sous PHILIPPE rv. 137

Etals (1), fut l'une des plus importantes de ce siècle par le nombre et la gravité des articles qui furent mis en délibération, et dont quelques-uns sont la clef des événements qui vont suivre.

Ces articles sont au nombre de 36, et portent sur des sujets très variés .

Aa début de la séance, on entendit deux discours. Dans l'un, le baron de Scey, gouverneur du pays, demanda 120,000 fr. de don gratuit. Dans le second, le président Lullier, autre commissaire du roi d'Espagne devant les Etats, appuya cette demtode de 120,000 fr., mais en y syoutant celle de 600,000 pour payer les dettes du trésor royal dans la province. Ce don était excessif; cependant l'orateur, chargé de cette tâche difficile, s'efforça de démontrer l'amour du roi pour ses peuples, le peignant 'comme un véritable père, à la différence des despotes qu'ils ne connaissent souvent que de nom.

Ces paroles si affectueuses, mais trop démenties par les faits, ne persuadèrent pas les Etats. L'éloquence la plus habile ne pouvait leur dissimuler l'écrasant fardeau dont on les chai^eait. Jamais leurs assemblées n'avaient, dans les jours les plus prospères, entendu propositions pareilles. Les instructions des commissaires les aggravaient encore par les mots nouveaux d'aydesy de subside^ de secofars extraordinaires y qui semblaient assimiler les Francs-Comtois à des peuples soumis par un maître à de véritables impôts. Ils les rejetèrent avec fierté comme incompatibles avec leurs anciennes libertés.

« leconrir hors des bornes de l'Empire run ou Fautre royaume, t De cet article sortirent des demandes de secours pécuniaires adressées par l'Empire contre les Turcs à la Franche-Comté, qui les supporta , qvioiqa'aUe n*eut guère besoin de ce surcroît de charges.

(i) Le texte est aux archÎTes des Etats avec les apostilles. Ds Trotes, qui n*y est jamais entré, n'a pu découvrir ce recès, et Jules Ghiflbt, qui le mentionne très-brièvement, le croit, par erreur, de Tannée 1656.

L'Espagne , pour demander une subvention aussi exagérée, alléguait que, depuis longues années, la province n'avait rien fourni au Roi, comme si avec tant de sang versé, tant de misères si longtemps subies, elle n'avait pas assez acquitté sa dette, et si on avait pu demander quelque chose à une nation qui manquait de pain !

Par ces paroles imprudentes, les commissaires de la royauté obligeaient les Etats à rappeler, au nom de la nation, ses longues et effroyables souffrances, et ils le firent avec autant d'énergie que de vérité :

La dévastation, dirent-ils, a été générale ; c: les persec entions, les misères, les oppressions, que la province a « supportées, sont inexprimables. La guerre a régné dix « ans avec une cruauté plus que barbare ; elle a produit < des spectacles si terribles, une désolation si universelle, c( que jamais on a ouy parler de maux semblables ; les « meurtres, les assassinats, embrasements et ravages, y <K ont esté coustumiers, et la famine mesme si estrange, c qu'elle a forcé, par une rage inouye, des pèr^s, mères c et enfants de s'entremanger, et de faire la guerre à la e: façon des cannibales.

< De quoy il n'y a raison de s'estonner pour avoir heu c sur les bras des armées entières, et d'abord celle de c Gallas, composée de cent mille bouches qui ont vescii (L sans discipline militaire , exerceant toutes sortes de € cruaultéz et violences.

e: Ce qu'on est obligé de représenter, ajoutent les auteurs du recès, pour montrer que le don gratuit qui va « être voté excède les forces du pays. Ce pays demeure € pauvre et dépeuplé pour le présent, se remarquant que € la plus grande partie des terres, qui estoient les plus « fertiles autreffois, sont encore incultes et désertes, et € que de cinq parts il ne s'en retreuve pas une qui soit € en estât, et mesme quantité de villages demeurent inha- « bitez , les aultres n'estant encore repeuplez et restabliz c en leur entier. i>

sous PHILIPPE IV. 439

Il n'y avait rien à répondre à des observations si vraies, et les commissaires, hommes du pays, le savaient mieux que personne. Il eût été juste de laisser respirer, pendant quelques années, ce pays infortuné et encore à l'état de ruiae, avant de lui demander rien. Cependant, n'osant s'exposer aux dangers d'un refus, l'assemblée vota un don gratuit de 300,000 fr.

En accordant une somme si considérable, les États firent évidemment un effort suprême, incertains d'ailleurs des moyens dont ils feraient usage pour la payer.

Mais à cet octroi ils mirent des conditions absolues, c'est que le Roi leur expédierait, scellées de son grand sceau, des lettres patentes de non préjudice pour les dons gratuits de 1629 et de 1633, encore privés de cette garantie ; que le prix du sel demeurerait invariablement ce qu'il était avant les guerres ; que le don de 300,000 fr. serait, en premier ordre, employé à l'acquit des suspensions d'armes avec la France et demeurerait non avenu, si ces trêves venaient à se rompre.

Après ces articles, dont on remarquera l'importance et la vigueur, arrivent d'autres propositions secondaires des Etats ; elles sont surtout relatives aux Jésuites, dont il ne sera pas érigé de nouveaux collèges sans autorisation, aux couvents d'hommes el de femmes, aux bénéfices du pays à réserver aux indigènes, aux pensions, aux bons personnages à rétablir, aux chevaliers de la cour qui seront obligés de résider à Dole, au bailliage d'Amont qui manque de place de guerre pour se défendre, etc.

Telle fut sommairement la première partie de la délibération des Etats de 1654. La seconde intitulée Ménagerie ou (tcùtwmiej qui ne doit pas être soumise au Roiy n'est pas moins importante.

Les députés à Tégalement, qui avaient siégé au temps de la longue suspension des Assemblées, devaient le compte

140 iTATS GÉNÉRAUX

de leur administration pendant les terribles jours qu'il avait faUu traverser. Ce compte était prêt. Pour l'entendre une audience publique et solennelle fut fixée au A mai dans la chambre de la noblesse où les trois ordres se réunirent. Là, le président des neuf, Philippe-Emmanuel de Montfort, abbé des Trois-Rois, parut devant les États entouré de ses collègues. Dans un discours simple et précis il exposa les actes des vingt-sept assemblées qui, dans la mesure du possible» avaient, pendant ce long intervalle, remplacé la représentation nationale absente et pourvu aux besoins urgents du pays. On a lu plus haut le récit détaillé de leurs diverses sessions.

Après cet exposé, l'abbé des Troi^-Rois, comme un homme sûr de sa conscience, appuya avec une grande dignité sur les paroles suivantes, qui terminèrent son discours :

c Je puis assurer, au nom de mes collègues et au mien, n'avoir rien fait que ce que nous avons jugé indispensable pour le service de la province. Nous vous supplions d'agréer le tout, et de recepvoir la démission de nos charges, que nous faisons dans vos mains, i»

Ce patriotique et calme langage fut accueilli par un murmure d'approbation. On connaissait le zèle des députés, qui, plus d'une fois, avaient été taxés d'exagération dans l'exercice de leur charge. Aucune voix ne s'éleva pour pro~ férer une seule parole de blâme. Mais il fallait sauvegarder les libertés publiques. D'avance il avait été convenu que l'assemblée leur exprimerait sa reconnaissance, mais qu'elle annuUerait leurs actes pour le passé, en interdisant même expressément de les renouveler jamais.

Cette solution était commandée par les circonstances, et elle est exprimée dans le recès de la manière suivante :

€ A quoy auroit esté respondu, au nom des Etats, par c le très-illustre haut doyen de Besançon qu'ils le remer- « cioient, et messieurs ses collègues, des soins et dili-

sous PHILIPPE IV. 141

gences par eux apportés à la conservation des privilèges de 4a province, et que chascune des chambres en son particulier leur en tesmoignoit sa gratitude, c Successivement les Estats, ayant examiné ce que leur auroit esté représenté par le sieur abbé des Trois-Rois, ont remarqué que tout ce qui avoit esté géré par luy avoit esté fait sans charge, pouvoir ny ordre des Estats. Ce qui ne pouvoit estre tiré à conséquence ni préjudi* dable auxdits Estats à la diminution des privilèges et immunités de la province ; (circonstance) qui les obligeoit de déclarer les emprunts faits par les commis à l'esgalement et toutes les impositions réparties par eux sur ladite province, tant es années 1635, 1636 et suivantes, nulles et comme induement faites par défaut de pouvoir et auctorité, voires mesmes pour attentats à celle des Estats.

c Lesquels, néantmoins, considérant la bonne foy des créanciers, et que lesdits emprunts et répartements avoient esté causés pour des nécessités inexcusables, et les deniers et grains en provenant avoir produit de notables advantages à la province, tant par la délivrance de la ville de Dole, etc.

€ Par ces raisons les Etats ont déclaré et déclarent que ce qui reste dehu desdits emprunts sera payé, et ad* vouhent les répartements pour ceste fois et sans le tirer à conséquence. »

Les Etats ajoutent immédiatement :

c Et, pour empescher que cy-aprés les commis à Tesgac lement qui pourront estre ne puissent se prévaloir de f tels adveux et engager de nouveau dans des debtes la € province, les Estats unanimement interdisent et deffen- < dent auxdits commis à Tesgalement et à tous aultres emc ployez en leurs affaires que, pour quelque cause etprétexte f que ce soit, ils s'ingèrent à faire semblables emprinses et c répartements, à peine d*en répondre en leurs propres

<r biens, déclarant dois à présent nul et de nul effect tout c ce qui pourroit cy- après estre faict au préjudice de la c présente déclaration^ avec interdiction aux communautés « et particuliers de la province d'y déférer, ains s'y oppoc ser formellement. »

Après avoir, par ces dispositions, pourvu avec tant de sagesse aux intérêts du passé, comme aux besoins de l'avenir, l'assemblée examina une question des plus graves, et décida qu'il serait créé pour l'avenir une commission permanente de neuf membres qui, avec les neuf députés à l'également, aurait, d'une session à l'autre, le pouvoir, en cas d'absolue nécessité, d'imposer la province, prenant au préalable l'avis du Gouverneur et du Parlement (1).

En lisant cet article, il semble tout d'abord que c'est l'exécution du plan tant rêvé par les Etats à la fin du XVI® siècle, énergiquement combattu par Granvelle qui le qualifiait d'invention diabolique , et toujours rejeté par l'Espagne. Il en différait cependant, parce qu'il demandait l'intervention du Parlement et du Gouverneur, que, d'ailleurs, il ne s'appliquait qu'au cas d'un impôt nécessaire, sans donner aux dix-huit une plus grande autorité. L'événement, toutefois, donna raison à Granvelle, et par les trou-

(1) « Et néantmoina , comme il poarroit arriver des nécessités indis- € pensables pour la conservation de la province, et, pour y pourveoir, « il seroit nécessaire de faire quelque répartement sur icelle, lesdita « Trois Estais désirant se maintenir sous la douce domination de S. M., € mesme après avoir examiné Tapostille mis par le Parlement sur les

fl remonstranoes à luy présentées par lesdits Estats ont jugé con*

€ venable d*jbvior à semblable) occurrdn^es et occasions par le « choix de neuf personnages de la province, éminentz tant en préla- « ture, naissance que mérites, lesquels, avec les neuf députez à Tesga-

< lement, en des cas de pareille nécessité, ayent le pouvoir de résoudre

< et conclure des impositions sur la province, après en avoir consulté

< et pris Tadvis de monsieur le Gouverneur et de messieurs du Par-

< lement ..... i

sous PHILIPPE IV. 143

bles qu'entraîna cette institution, par les divisions qu'elle fit naître, elle fut, selon la remarque de Jules Ghiflet, des plus préjudiciables à la province (1).

II restait pour les Etats une dernière question et des plus graves : elle fut résolue avec une grande sagesse. Le trésor d'Espagne, de plus en plus épuisé , avait refusé de prendre à sa charge les emprunts et les dettes que, sous la garantie royale et sous forme d'un prêt fait au Roi, les chefs de la province avaient obligé les communautés à contracter pour la défendre pendant la guerre. C'était une question capitale au point de vue du repeuplement du pays. Faisant taire toute autre considération, les Etats n'hésitèrent pas à se charger de ce lourd fardeau. Pour arriver à connaître le chiffre élevé de ces dettes , ils envoyèrent, dans toutes les années suivantes, les députés à régalement avec mission de rechercher sur place et par des enquêtes, le taux et la cause des emprunts, les Etats n'adoptant que ceux contractés pour le paiement des troupes auxiliaires et des milices du pays. Ces enquêtes, aujourd'hui recueillies aux archives de nos États, offrent^ pour la guerre de trente ans, des faits historiques importants et curieux sur nombre de nos villages, à cette époque si cruellement mémorable.

Les Etats de 1654 ne voulurent pas se sépare^ sans payer à l'admirable conduite du Parlement, pendant la guerre, à son gouvernement tout ensemble paternel et plein de vigueur, un tribut d'hommage mérité. C'était le sentiment de toute la province. La noblesse n'y résista point complètement, et son adhésion, à demi forcée, ajouta à cet éloge un nouveau prix. Cette partie du recès n'est pas la

(1) tf Si Ton fit bien oa mal d*ajoater ces neuf, que depuis on a ■ appelé bona hommes, et de leur mettre en main toute Tautoritô sur c le pajs, c'est ce que le temps a appris estre fort préjudiciable. » (Mm. de Juu» Ghiflkt, II, p. 226.)

moins curieuse ; des 36 articles dont il se compose, c'est le 34^. En voici les termes :

c Estant les chambres de l'Eglise et du Tiers' Etat obli- € gées de reservir V. M. par le présent recès de la satis- <c faction que Tun et Taultre desdits corps a de la douceur € et de la modération avec laquelle ceulx du Parlement c ont usé, pendant tout le temps qu'ils ont eu part dans c le gouvernement de ceste province, et du grand soin c qu'ils ont apporté pour la garantir des invasions des € ennemis, soit aussi pour la maintenir dans la tranquilc lité dont elle jouit à présent par la permission de Y. M., c et prévenir toutes les occasions qui la pouvoient altérer.^

Le recès ajoute :

€ N'ayant ceux de la Noblesse esté aulcunement d'avis oc que l'on en tire aucune chose dans le recès, pour éviter € les nouveautés, et dans la créance que le Parlement est c satisfait des remercîments qu'on luy a fait pendant les € présents Etats. i>

Dans l'apostille, la voix du souverain, planant au-dessus de ces mesquines réserves , se mêla à celle du pays : « Sa Majesté, y est-il dit, a une entière satisfaction de la tt conduite et grand zèle de ceulx de son Parlement à son « service, et en aura tousjours le souvenir. » — Malgré la pénurie de son trésor, le Roi décerna, l'année suivante, à la cour de Dole une mercède de 12,000 francs (1).

Enfin il était, à cette première reprise des États généraux, une dette du pays à acquitter. La mémoire de Boyvin et de Brun vivait encore dans tous les cœurs. Par un article spécial du recès, les États déclarèrent qu'une messe solennelle serait demandée pour ces deux grands hommes, et qu'ils y assisteraient en corps.

(1) Actes importants du ParlemetU de Dole, années i65i~66, p, 77 V* et 8. aux Archives de la cour de Besançon .

sous PHILIPPE IV. 145

4654-1655. — Envoi en Flandre (F une députatùm chargée de porter le recès de 1654. — Mauvais vouloir des ministres flamands. — Fermeté des Etats. — Ils obligent les flamands à céder. — Extrême embarras financier de la Franche-Comté.

Porteurs du recès de 1654 et des diverses instructions des Etats , les députés franc - comtois se rendirent à la cour de Bruxelles. Ces instructions faisaient le tableau le plus émouvant de tout ce que la Franche-Comté avait souffert pour FEspagne, de ses dettes accablantes et de la misère où elle était encore réduite. Mais ce langage ne devait guère être entendu; d'autres pensées régnaient dans les conseils de Flandres, qui avaient résolu d'anéantir lentement, mais sûrement^ toutes les libertés de cette province. Les conditions, mises par les Etats de 1654 au don excessif qui leur avait été arraché, étaient faciles à remplir; il ne s'agissait que de faire apposer la signature royale sur des actes où elle n'avait jamais été refusée, et de les renvoyer avec cette garantie aux Franc-Comtois qui les attendaient. Ce n'était pas une faveur ; cependant les députés ne l'obtinrent pas. Aucune lettre revêtue du sceau royal ne fut octroyée, et les vagues apostilles du recès ne furent revêtues que de la signature de l'archiduc Léopold, fils du roi, gouverneur des Pays-Bas et du Comté de Bourgogne. Tous les efforts des députés ne purent aboutir à antre chose, et ils quittèrent la cour de Bruxelles moins avancés qu'à leur arrivée. Aussi, quand de retour en Franche-Comté, ils parurent devant les neuf députés de l'Etat pour rendre compte de leur mission, le premier mot do marquis de Meximieux, membre de la députation, fut de dire tristement : ^ Nous n'avons guères réussi^ et vos € députés n'ont pas grand récit à vous faire (1). »

(i) Séance des neuf députés de PEtat, lé avril i655. Papiers des Etats , C 23^231.

Devant tant de mauvais vouloir des Flamands, il n'y avait qu'une conduite possible, celle d'exécuter la menace des Etats, et de refuser nettement la délivrance du don gratuit, selon la prescription formelle du recès (i).

Les neuf s'y décidèrent immédiatement, et annoncèrent à la cour de Bruxelles cette résolution. La situation devenait critique ; car cette cour impérieuse ne s'adoucit point et persista ; les députés firent de même, et, au grand dépit des Flamands, le conQit se prolongea pendant près d'une année. Ils cédèrent enfin, mais en gens irrités ; leur aversion pour les Bourguignons qui, comme on l'a vu, remontait au temps de nos ducs, ne fit que s'envenimer et s'accroître, et ils gardèrent mémoire, pour la plus prochaine occasion, de l'humiliation qu'ils venaient de subir.

C'était de véritables ennemis, et l'histoire peut, sans invraisemblance , attribuer à cette inimitié les impressions fâcheuses répandues alors à la cour d'Espagne contre le Parlement de Dole, impressions attaquant son honneur et laissant suspecter jusqu'à sa fidélité (2).

Les signatures royales ayant donc été envoyées (3), nos Bourguignons n'avaient plus qu'à acquitter h promesse du pays, et il fallait trouver 300,000 francs. Mais ici et tout d'abord l'embarras fut au comble: il n'y avait pas un denier disponible au cabinet des Etats. Eux-mêmes étaient, dés longtemps , engagés pour tOO,000 écus ; les villes à ressort se voyaient poursuivies pour une somme sembla-

(1) Ihid,

(2) Le i"^ octobre 1655, le Parlement rcrit à Son Altesse sérénisaime» qu*il a appris par beaucoup d*endroits, et tout nouvellement par le retour du chevalier de N(oiron, que Ton avait à la cour d*E8pagne des impressions fâcheuses sur sa fidélité et désavantageuses à sa réputation, n consulte Son Altesse sur Tenvoi d*un député à la cour.

(3) Séanu des neuf députés à VégalemefUy 9 juin 1656, Papiers des EtatSy C 25f .

sous PHILIPPE IV. 147

ble. Les termes arriérés du don gratuit se percevaient avec une difficulté inouïe à raison de la misère des contribuable. Examen fait de cette situation presque sans issue, on n'aperçut d'autre moyen que celui de prendre l'argent dit de la milice^ dernière ressource du pays (1), pour la restitution de laquelle les neuf députés s'engagèrent conjointement sur leurs biens personnels (2). Encore» après tous ces expédients, il restait, pour compléter l'envoi à faire en Flandre, une somme de 3,000 pistoles à trouver. Un homme de cœur se rencontra pour la fournir, en l'empruntant lui-même pour la plus grande partie. Cet homme généreux et dévoué à son pays était le baron de Scey de la maison de Bauffremont, le gouverneur de la province (3).

Tel était, en 1655, l'état désastreux des finances publiques en Franche-Comté. J'ai insisté sur ces détails, parce que cette détresse du trésor, qui ne fit que s'aggraver, eut plus tard, comme nous le verrons, une influence capitale sur la conquête de la Franche-Comté.

Déjà elle en avait une des plus fâcheuses sur l'état de la religion. Par suite du dénûment général remontant alors à plusieurs années, les prêtres manquaient au pays, qui n'avait ni séminaire pour en former, ni fonds pour les entretenir. Il avait fallu admettre au sacerdoce des sujets mal préparés et presque sans instruction. Pour remédier à ce mal, le Parlement pensa à demander un corps de religieux destiné à parcourir la province, et à catéchiser les curés qui, recevant ainsi l'instruction nécessaire, pourraient la transmettre aux fidèles. On eut la pensée d'afiecter à ce service une somme de quinze cents francs. Mais,

(1) llnd., C 231.

(2) Ibid,

(3) Voy. 3 janvier 1657, sa requête pour être remboursé de cette KRnme. Ibié.

quoiqu'elle fut bien insuffisante pour un si grand besoin, il ne fut pas possible de la trouver. Telle était la pénurie générale, que les députés de l'Etat, saisis de cette demande, ne purent accorder que mille francs.

Session du H janvier i657. — Dole (1).

Sommaire du Recès.

Le baron de Scey, goavemeur, et le président Lollier, commissaires du Roi devant les Etats. — Leors discoars. — Huit articles mis en délibération. — Demande d*un don gratuit de £40,000 florins. — Lee Etats accordent 150,000.' — Surcharge financière de la province. — Prière au roi de pourvoir à la fortification des places du pays.

Sans égard au dénùment de la province, l'Espagne qui, trois ans auparavant, n'avait pas rougi de lui demander plus de 600,000 florins, en demandait encore 240,000 à ces nouveaux Etats. Les deux commissaires firent au nom du Roi, de grands efforts pour les obtenir, le baron de Scey dans un discours modéré et bien écrit, le président du Parlement, en prétendant dans un style boursouflé que la Franche-Comté, comparée aux autres Etats de l'Espagne^ devait s'estimer la plus heureuse des provinces.

Malgré ces assurances peu conformes à la réalité, elle sentait trop, pour y croire^ ses maux et son accablement. Cependant les Etats votèrent uq don de 150,000 fr., s'engageant même à le payer sans délai.

Mais il ne faut pas s'y tromper : les coffres du pays étaient plus vides que jamais. Les Etats, ne vivant plus que d'emprunts, étaient encore débiteurs de la dernière somme de 200,000 fr., payée au Roi six mois auparavant ;

(1) Db Trotbs. Heeès, ///, 133. — En donnant le texte du reeès, il n*a publié ni les apostilles ni la partie intitulée Ménagerie. Le texte entier de cette session se trouve aux archives des Etats. Liasse C. 231.

sous PHILIPPE IV. 149

et, quelques jours après le nouveau don qu'ils allaient Foter, il leur fallait emprunter près des banquiers de Besançon (1) et de Genève (2) une somme de 400,000 fr. Ces hommes de finance étaient tentés par le taux élevé d'un intérêt de huit pour cent ; d'ailleurs les représentants des Etats leur engagèrent pour sûreté 32,000 charges de sel à lever sur les salines royales.

Tout cela annonce une grande extrémité, et laisse apercevoir avec évidence que le gouffre béant ne faisait que s'élargir. Encore si tant de subsides avaient servi à fortifier les places si délabrées de la province, à les munir de provision de guerre ! mais non. L'Espagne affamée d'impôts, les employait à ses besoins personnels, et, dans la malheureuse Bourgogne tout était à l'abandon. Qu'on était loin du règne florissant et de la généreuse prévoyance de Charles-Quint, à qui la Franche-Comté était si chère ! Les Etats de 1657, dans leur recès, rappellent avec tristesse cette comparaison douloureuse, en faisant observer que € dès six ans en çà onn'a rien mis aux places princ àpiUes de la province^ et, dès environs vingt ans,aucune c munition de guerre (1) :».

En dépensant ainsi hors du pays^ au mépris de toutes les traditions anciennes, le subside de 1654 et celui de 1657, on lui ôtait tout moyen de se défendre. Lui-même était contraint de laisser ses places se miner de plus

(i etS) 90 janvier 1657, traité fi&it par les députés des trois ordres atae François Fatio, de Genève, et Lnc Maréchal, banquier à Besançon, promettant de fournir aux Etats 400,000 francs pour la présente année, •avoir 150,000 fr. au pramier avril prochain, 150,000 fr. accordés au Roi en don gratuit, les autres 100,000 fr. à pajer plus tard. Pour nreté de ce prêt» on leur engage 32,000 charges de sel à lever sur les Salines. (AcUs importante du Parlement de Dole 16ôU16e9j p. ii9 Arckkeide la Cour,)

(3) Beeii de i667. Db Tbotbs, III, p. iô2.

en plus, avec des trêves toujours prêtes à se rompre et des invasions sans cesse imminentes (1). En face de ce danger et de cette impuissance, les Etats de 1657 supplièrent le roi de lever sur le revenu des sauneries royales quelques sommes importantes pour fortifier et munir les places du Comté.

LesWnistres flamands le promirent mais rien ne s'exécuta. Voilà où Ton en était neuf ans avant la première conquête de Louis XIY.

Même il faut le dire : à quoi pouvaient servir, sous l'Espagne dégénérée, les Etats généraux de Bourgogne ? On en apprenait la réunion avec effroi ; le bruit seul de leur convocation annonçait au peuple l'approche de nouveaux et d'intolérables subsides. D'année en année la dette publique, à laquelle on ne pouvait plus satisfaire, ne faisait ainsi que s'aggraver. Les Etats le comprenaient, et l'assemblée de i657, dans un article spécial, demanda qu'ils fussent convoqués moins fréquemment, afin, disent-ils, de donner au pays le loisir de respirer.

C'est dans le cours de cette session que mourut l'abbé des Trois-Rois, Philippe Emmanuel de Montfort, si longtemps et dans les jours les plus calamiteux, président des neuf députés à l'également. Il avait mené une vie de souci et de labeur, et laissait une grande renommée. Rien n'annonçait, au début de la session, une mort si prompte. II prit encore une part active aux premiers travaux de l'assemblée. Après avoir manié tant d'argent du pays, il

(1^ Le Parlement écrivait au roi d'Espagne au mois d'avril 1655 : « En face de noatre faible88e,du mauvais estât des places,du manque de munitions de guerre et de bouche, et du dépeuplement de la province, les François ont la force en main. A la première entrée d*une armée ennemie, nonobstant la fidélité et le courage qui lui restent aussj entiers que jamais, elle sera réduite à succomber. Nous sonmies sans pouvoir de résistance» et les troupes sont toutes prettes à nos portes. »

sous PHILIPPE IV. 151

mourait pauvre, et même débiteur des Etats qui, à raison

de ces grands services, firent remise de sa dette de onze cents francs au neveu qui lui succéda (1).

1658. Refus répété des Etats de se réunir et de délibérer, s'ils ne sont convoqués par lettres royales.

En votant le dernier subside si rapproché du précédent, les Etats avaient supplié le Roi d*avoir quelque pitié de la nation, et de lui laisser le temps de respirer. Il ne fut tenu aucun compte de ce vœu pourtant si légitime, et, six mois après, on leur annonçait une nouvelle convocation. L'ordre émanait, non du roi d'Espagne, mais de don Juan son fils naturel, conduisant alors avec habileté dans les Pays-Bas une guerre malheureuse, ob, vaincu deux fois par Turenne, il ne put sauver Dunkerque et nombre d'autres villes qui tombèrent entre les mains des Français. Sous le poids de pressants besoins d'argent, il lui fallait de nouveaux subsides. C'est pour cela qu'il convoquait d'urgence les Etats de Bourgogne. Seulement, ou par suite de sa disgrâce vis à vis du roi son père, ou faute de temps, il fit la convocation de sa seule autorité, et sans lettres royales.

La violation des libertés du pays était flagrante. Aussi les Etats ne se réunirent point, et les députés à l'également, avant le jour fixé pour le commencement de la session^ se hâtèrent de lui envoyer un député, chargé de lui représenter que la dernière assemblée remontait à peine à six mois, qu'il y avait même un danger à ouvrir de nouveaux Etats à cause des troupes ennemies réunies et stationnant non loin de la frontière de Bourgogne ; que la guerre.

(i) AumUée des neuf députés à régalemenU (660.

n'étant suspendue que par une trêve chèrement achetée, ce serait pour leurs chefs une occasion qu'ils ne manqueraient pas de faire des demandes d'argent.

Sur ces observations la réunion fut ajournée, mais pour un court délai ; par lettres adressées au gouverneur de la province et au président du Parlement, le prince fixa une nouvelle assemblée d'Etats au 9 septembre.

Comme la dernière fois, il n'avait joint à cet ordre aucune lettre royale. Aussi les Etats ne se rassemblèrent que pour déclarer qu'ils ne délibéreraient pas. Ce fut l'avis exprès et immédiat du Tiers Etat, dont l'opinion fut suivie par les deux autres chambres, la séance fut levée et la session déclarée|close sans aucune autre délibération. Avant de se séparer, ils adressèrent en commun une lettre au roi d'Espagne et une autre à don Juan pour notifier respectueusement leur refus.

L'Espagne se le tint pour dit^ et, malgré la continuation d'une guerre qui l'épuisait, malgré les revers qui accablaient Philippe IV et ceux qui le menaçaient encore, elle dissimula son courroux, et laissa quatre ans le pays sans faire appel à de nouveaux subsides.

1659. le bruit se répand que la Franche-Comté allait être cédée par l'Espagne à la France. — Inquiétude générale. — Députation des Etats. — Incidents divers. — Paix de 1660 (4).

Les premières négociations pour la paix étaient annoncées entre la France et l'Espagne, et elles allaient s'ouvrir à la frontière des Pyrénées. Mazarin, dans cette grave

(1^ On troaTe tous les détails de cette ambassade dans les papiers des Etats, lettre 0. 33 et C. 298 à 300.

âOUS PdlLtPPÉ iV. ^5â

ocGasion, devait représenter la France, et don Louis de Haro TEspagne. Ce premier ministre était le favori de Philippe IV. La Franche-Comlé se berçait de l'espoir de jours plus heureuXySuccédant à de continuelles alarmes (1), lorsqoe tout à coup, le brait se répandit que par Tune des cofldBdons de la paix elle serait cédée à la France. A cette noavelle^ce fut dans la province une consternation générale. Quelle que fut la conduite de l'Espagne et surtout du goufemement flamand envers la Frandie-Comté, la vieille foi Bourguignone n'était point éteinte dans ce peuple si renommé par sa fidélité proverbiale ; dans plus d'un cœur vivaient toujours l'attachement à la maison d'Autriche, le souvenir des bienfaits de Charles-Quint et de son fils, surtout une répulsion absolue contre la domination de la France, considérée comme une mortelle ennemie. On était au mois de mars 1659. Dans le premier trouble, la pensée qui s'ofiirit à tous fut de recourir à l'Espagne dans le but d'empêcher un si grand malheur, et de réunir, pour en conférer,^ le Parlement et les neuf députés à l'également. Leur avis commun (2) fut de faire immédiatement partir une députation chargée de représenter au Roi les inconvénients et les dangers pour l'Espagne elle-même d'une semblable cession (3). Comme le conseil de Philippe IV

(i) 20 janvier 1659, le baron de Scey, gouverneur du Comté, et la ooor du Parlement considérant la crainte d*ane invasion prochaine de k France pendant l'hiver^demandent à Tabbé de Cberlieu^chef des commis à Tégalement, conjointement avec les neuf autres députés de TEtat, de lei assembler pour voter ensemble un subside de 300,000 fr. indispensables dans la circonstance. {PapUrt des États. C. 289.)

(2) AuembUeduS mars 1659. G. 231.

(3) Vojes le texte de ces instructionsdans lesReeès de de Trojes.III, i53.Scalement Hntitulé estfaux^en les appliquant aux seigneurs chargés de porter au Roi le recés de 1677. Dans leur requête, les États reprémtnt combien la Franche-Comte offre d'avantages pour lier ensemble lit membres de la monarotùa Eapacnolot c'est-à-dire les Payi^Baa et

ibi ÉTATS GÉNÉRAUX

avaity Tannée précédente, refusé de recevoir une députation du Parlement, il fut décidé que celle-ci partirait sous le nom des Etats.

' Les députés choisis furent le vice-président Michotey dont on vantait l'éloquence et l'archevêque élu de Besançon, Charles Emmanuel de Gorrevod, de l'illustre famille de ce nom. Ce prélat de grande vertu comptait parmi ses ayeux un maréchal de Bourgogne^ et un autre Gorrevod qui, à la bataille de Neuport, avait sauvé la vie à l'archiduc Albert.

Ils allaient partir, quand on reçut de Flandre une lettre du marquis de Caracena, qui, depuis quatre mois, avait comme gouverneur général succédé à don Juan. C'était un homme de haute position, précédemment gouverneur de Milan. Son caractère était dur et superbe. Sa grande fortune égalait son crédit ; on le disait tout puissant dans les conseils d'Espagne et de Flandre, dont tout l'argent passait par ses mains. C'était du reste une âme vénale, connue par son avidité, un véritable marchand de places et d'emplois, trafic public dans lequel il s'était grandement enrichi.

Quand il apprit en Flandre qu'une députation était nommée en Bourgogne et allait partir pour l'Espagne, il en conçut un extrême dépit. A ses yeux un acte pareil ne pouvait se faire sans sa permission préalable. 11 expédia immédiatement des ordres pour en arrêter le départ ; sa hauteur dédaigneuse se peint dans la lettre qu'on va lire, et dont la suscription portait : A Messieurs les États ou à leurs doutés.

€ Messieurs, le seing qu'il a plust au Roy nous en- € charger, et que nous prenons volontiers pour un bien c et soulagement, nous ayant fait espérer que tout ce qui

1a Milanais. Os demandent aussi que Ton insère dans le traité de paix un article pour la restitution des places de Bourgogne encore occapéea par les Français, St- Amour, Bletterans, les chÂteauz de Jouz al d» Coorlaoux. (Papiers des ÉUUs, C. îdS-SOO.)

sous PHILIPPE IV. 155

c pourroit aulcunemcat servir nous eust eslé par vous rec monstre avec aultant de sincérité que nous avons de c volonté pour rentendre, nous avons Ireuvez bien estrange c que, sans nous donner aulcung avis, vous soyez d'inc tention d'envoyer vos députez vers Sa Majesté pour luy c faire vos remonstrances ; et, comme cela passe le respect c de Tauthorité de Sa Majesté qui réside par deçà, et à c laquelle vous estes immédiatement soubmis, nous fai* € sons la présente pour vous dire que vous aiez incontinent c à noas advertir des motifs qui vous ont porté à faire cet c envoi, afin que, les ayant fait examiner par les ministres c et conseil de Sa Majesté qu*il appartient, nous luy en c fassions entendre l'équitez ; et cependant vous tiendrez € en estât de surséance ladite députation, ainsi que nous € vous encbargeons bien expressément. 9

€ Bruxelles 8 avril! 669 (1). >

Quel était donc le crime qui provoquait dans le représentant de l'Espagne une si vive colère et des termes d'une mdesse si altière, sinon une trop grande afifection pour la royaaté Espagnole ?

C'est par ces procédés hautains, dont le baron de Scey, goavemeur de la province, eut aussi sa part (2), que le marquis de Caracena se faisait détester en Bourgogne, comme

(1) Papiers de» ElaU. C 932.

(2) Le baron de Scey 8*en plaignait au Parlemeat : « Je vous rends € de trèe hambles actioas de gi-âces (de la comm unicatioa) de la lettre « qaa TOUS avez receu du seigneur marquis de Caracena, en date du 19 « décembre de l'an passé 1059. Je trouve bien esti'ange que ce seigneur « me fasse entrer en cause en la matière dont il vous fait mention, sans « «ja'il ayt eu la bonté de m'escrire ni de m* advertir de ceste affaire. 9 Si je m'estois laissé persuader que le moindre paysan de ceste proc Tince me deust quelque chose, je Tau rois invité à me payer avant c qae de commencer un procès pour Texécution. M. le Marquis n*a pas f treavé convenir de m*obliger de la sorte. > (Le baron de Seey au ParUmaU 20 avril 1660, Papiers des États.)

i56 et ATS GÉNÉRÀUk

dans les Pays-Bas (1). Aussi de cette dernière contrée, siège principal de son gouvernement, partaient contre lui des plaintes incessantes pour TEspagne (2).

Tout délai dans l'envoi de la députation parut si dangereux, que, malgré les menaces de Caracena et la crainte de rirriter davantage, la députation partit le 25 avril, sans attendre son autorisation, qu'il aurait d'ailleurs refusée. Les deux envoyés traversèrent la France, et arrivèrent à Madrid au mois de juin. Ils étaient porteurs d'une lettre du Parlement pour don Louis de Haro, et de la requête mentionnée plus haut, écrite au nom des XVIII députés de l'Etat.

En arrivant en Espagne, ils apprirent tout d'abord que les conditions de la paix étaient encore incertaines, et qu'il fallait attendre le retour du Roi alors en retraite hors de Madrid.

En même temps le Parlement de Dole se tenait, autant qu'il lui était possible, au courant des dispositions de la cour de France. Il avait^ dans le comte de Brienne et sa femme, des correspondants en crédit, dont il salariait le zèle. Cette correspondance était tenue fort secrète. Quant au chapitre délicat des subventions^ il était réglé, tantôt au moyen de lettres non signées, tantôt par Tintermédiaire d'un prêtre franc-comtois du nom de Rouge qui était alors à Paris. Cette correspondance curieuse et non publiée se trouve aux archives du Parlement.

Le 13 juin 1659 une première audience fut accordée aux députés franc - comtois par don Louis de Haro, et le lendemain par le Roi. Ces deux audiences parurent des plus favorables ; le Roi parla même avec bonté de ses fidèles Franc - Comtois ^ et les espérances des deux députés

(1 et 2) Mém. de J. ChifUt, tom. I«r. p. 2i, i2, 6i, dans les Doc. inéd. iur rhist. de la F^-Comté, tom V.

(3) Corresp, Ai Parlement de Do7e.

sous PHIUPP£ IV. 157

augmentèrent par les assurances gracieuses du premier ministre.

Ds attendaient une nouvelle audience quand, par T effet des grandes chaleurs^ l'archevêque tomba malade. Le mal prit des proportions aussi promptes qu'inquiétantes, et le 20 jaillet, ce prélat, jeune encore, expirait à Madrid loin de tous les siens. Sa fin fut celle d'un charlreui détaché des grandeurs de ce monde. Pendant sa maladie^ le Roi, les grands avaient fait prendre plusieurs fois de ses nouvelles.

Cependant les négociations pour la paix suivaient leur cours entre Hazarin et le ministre espagnol. Les conférences furent nombreuses et mêlées de grandes oscillations. C'était tantôt la question du duc de Lorraine, qui se disait complètement sacrifié» tantôt celle de Condé, allié à TEspagne contre la France, celui qui fut depuis le grand Condé , auquel il fallait pardonner sa longue défection en le nommant Gouverneur du duché de Boui^ogne; plus d'une fois ce fut le sort de la Franche-Comté ellemême, cette belle et admirable frontière, réclamée par Mazarin pour dot de l'Infante d'Espagne, que le traité de paix en préparation donnait en mariage à Louis XIV. Ce mariage et cette cession étaient dès longtemps dans les vues de Mazarin, et lui paraissaient offrir pour la France un intérêt de premier ordre. Déjà, dix années auparavant, il s'en expliquait avec chaleur dans ses lettres aux ministres du roi de France à Munster. ^ Si le Roi très-chrétien, disait- € il alors, avoit les Pays-Bas et la Franche-Comté en dot € en épousant l'Infante d'Espagne, nous aurions tout le c solide ; car nous pourrions aspirer à la succession c d'Espagne, quelque renonciation que l'on fit faire à c rinfante, et ce ne serait pas une attente fort éloignée, € puisqu'il n'y a que la vie du prince son frère qui l'en c pût exclure. >

Ces vues de l'habile ministre de Louis XIV avaient sem-

blé un moment écartées par une compensation importante, Tabandon du Roussillon à la France. Mais les députés d'Aragon et de Catalogne réclamaient fortement contre ce projet, disant qu'à aucun prix l'Espagne ne pouvait aban* donner ce comté, l'une des clefs de l'Espagne, qui, par cette frontière, si elle était cédée, resterait toujours ouverte à l'ambition française.

Au milieu de ces alternatives, les inquiétudes qui poursuivaient le député des États devinrent très -vives au mois d'octobre. Il se fit un brusque changement dans l'altitude et le langage du Roi et de son ministre. Comme si la présence du président de Dole fut devenue subitement un embarras, on commença à lui faire un crime de son voyage pour avoir un prétexte de le renvoyer. Philippe IV, affectant un grand mécontentement, écrivit le SO octobre aux États du Comté : c Vos députés étant venus à la cour « sans notre permission , et sans en avoir donné part à c nostre lieutenant général des Pays-Bas, sous le prétexte c de l'appréhension que vous aviez que la province ne soit c cédée à la France par le traité de paix, et en effet plu- € tost pour vos intérests particuliers^ nous avons voulu € VOUS faire ceste dépesche pour vous dire que nous avons c treuvé fort étrange ceste députation... t> La conclusion de la lettre était que le vice-président de\o\i retourner en Bourgogne à l'exercice de sa charge.

Ce qui était étrange, outre l'aigreur de cette lettre, c'était cette défaite honteuse et tardive, qu'avait précédé tant d'assurance de bon vouloir. Mais la chose se pacifia d'elle-même ; Mazarin finit par ne pas exiger la Franche- Comté, et le roi d'Espagne rassuré reçut de nouveau avec courtoisie le député franc-comtois qui alla tout tremblant se jeter à ses pieds. Philippe IV lui fit entendre les paroles les plus rassurantes. Quinze jours après, le traité de paix, qu'on appela le Irailé des Pyrénées, était terminé et conclu, la Franche-Gonilé rendue à elle-même, et Michotey,

sous PHILIPPE IV. 459

au comble du bonheur, n'hésitait pas à considérer comme un triomphe d'éloquence ce qui n'était qu'un revirement de la politique.

C'est dans ces sentiments qu'il reprit le chemin de Dole, où il revint après une absence de onze mois, et reçut les félicitations des députés de l'État et de toute la cour souveraine, presque à l'égal d'un sauveur du pays.

La paix avait été signée le 7 novembre. Le 20, Philippe IV, comme pour éviter de donner à Caracena l'humiliation d'one défaite, écrivit au Parlement qu'il avait, pour une fois, toléré l'envoi d'une députation en Espagne, mais que, désormais, acte pareil ne pouvait se renouveler sans la permission du gouverneur des Pays-Bas.

Par le traité de paix, la France rendait diverses villes de Flandre et de Lombardie, et en Franche-Comté, Saint- Amour, Gourlaoux, Bletterans, le fort de Joux, plus le domaine utile du Charolais. L'Espagne cédait le comté de Roussillon tout entier, et le Roi renonçait, comme membre de la maison d'Autriche, à toutes prétentions sur l'Alsace et sur Brisach.

La nouvelle de la paix fut accueillie en Franche-Comté avec des transports de joie. On l'appela la grande paix (1). Elle terminait en effet quatre-vingts ans de guerre. On la célébra par des acclamations et des fêtes. Pendant que l'évéque de Bayonne chantait^ dans l'église de cette ville, et révéque de Pampelune dans celle de Fontarabie, un Te Deum solennel , les mêmes chants retentissaient dans l'église de Dole. Une messe d'actions de grâces y réunissait le Parlement, le Gouverneur, les députés de l'État, la Chambre des comptes ; et, en retraçant les bienfaits de la paix, un panégyrique pompeux célébrait la gloire du mo-

(i) Cette ezpreesioQ sa Ut sur un oratoire de Reyignj, vUlsge du Jwa, près de Lons-le-Saunier.

narque espagnol, dont on appelait la puissance ceUe da plus grand des rois.

Quelle difFérencô cependant entre ce traité et ceux conclus jadis entre les deux mêmes cours !... Quelle distance entre la faiblesse de Philippe IV vieillissant et les splendeurs du règne de l'empereur Charles-Quint dont il descendait, et qu'on accusait au XVI<^ siècle d'aspirer à la monarchie universelle ! Le monarque espagnol, forcé d'abandonner ses alliés, en était réduit à signer sa propre ruine. La Franche*Comté venait de faire un pas de plus vers la domination française. Il était, il est vrai, stipulé dans le traité de paix, que l'Infante d'Espagne renonçait à la succession de son père. Mais, Mazarin l'avait prévu : les habiletés et les détours de la politique, soutenus par la force, devaient bientôt écarter ces obstacles et briser ces fragiles liens.

Session du 6 novembre i662. — Dole (1).

Sommaire du Hecôs.

Le marquis d'Hyenne et le vice-président Michotey, commissaires du roi d^Espagne devant l'Assemblée . — Leurs discours. — 38 articles mis en délibération. — Despotisme des ministres flamands. — Réclamations des États rejetées. — Asservisse ment projeté du Comté de Roargogne. -- Les États votent 300,000 fr. de don gratuit, malgré la pauvreté du pays.

L'insolente tyrannie des ministres flamands ne parut jamais mieux que dans leurs réponses aux remontrances de cette assemblée ; jamais ne se montra plus à découvert leur volonté d*abolir les libertés du Comté de Bourgogne, pour l'assujettir au régime uniforme des provinces des Pays-Bas.

(1) Cette session, omise en entier dans le recueil de de Trotbs, qui n'a pu en retrouvée ni le reoès ni les apostilles, est conservée dans les Papiers des Etats, G 213, p. 269 et s.

sous PHILIPPE IV. 161

Le roi vieillissait, et l'on remarquait dans ses facultés un dédia croissant avec les infirmités de Tâge. Le gouverneur des Pays-Bas et du Comté de Bourgogne était encore le marquis de Caracena, cet esprit dominateur, tout puissant dans les conseils de Flandre et d'Espagne, fidèle à ses habitudes de vénalité, ayant déjà, par la vente des charges judiciaires et autres, commencé cet odieux trafic dans celles du Comté de Bourgogne, grave et redoutable abus dont s'alarmèrent les États de 1662. Ils y insistèrent avec force, le regardant comme l'un des fléaux les plus menaçants pour leur pays.

Ces plaintes étaient de nature à blesser au cœur le ministre flamand, et c'est probablement l'une des causes de la colère, qui se manifeste si ouvertement dans ses réponses aux observations des États. Ces réponses ou apostilles signées de sa main, empreintes du même esprit, ne laissent apercevoir qu'audace, aigreur, injustice, et comme un parti pris contre les institutions qui faisaient, depuis des siècles, l'honneur et la sécurité de la province.

L'assemblée, préoccupée de ces graves circonstances, n'apporta qu'une attention distraite aux discours du nouveau gouverneur, le marquis d'Hyenne et du vice-président Michotey, tous deux commissaires du Roi devant les États. Le premier, en relevant les bienfaits de la paix qu'il présenta comme l'œuvre du souverain, alla jusqu'à prétendre qu'en votant un large don gratuit, l'assemblée ne ferait que lui rendre une faible partie des sommes immenses, dont il avait secouru la province avec tant de profusion. Le vice-président, enchérissant sur ce discours, se jeta dans un style imagé, parla de chimie, de l'influence des astres pour la formation de l'or, qui est produit par le soleil. De ces figures, l'orateur arrive à l'amour semblable à l'arbre fructueux, dont les pommes d'or, à mesure qu'elles étaient cueillies, se multipliaient sans fin. Cette rhétorique l'amène à exalter l'amour du Roi pour ses sujets, à parler des tré-

sors qui couleat en sable d'or dans ses salines plus réellement que les eauxduTage et du Pactole. Puis il ajoute que ce grand et généreux monarque a fait venir dans la Franche- Comté les flottes de Finie par les remises ior qu'il y a envoyées.

Des pensées plus sérieuses et plus vraies occupèrent promptement l'assemblée. Tout d'abord elle fut frappée de l'absolutisme dont étaient empreintes les instructions remises par le gouverneur des Pays-Bas aux commissaires du Roi, et qu'ils présentèrent au début de la session.

Dans le premier article, Caracena déclarait qu'il est du pouvoir et de l'autorité du gouverneur général de convoquer les États de Bourgogne, comme ceux de toutes les autres provinces de son gouvernement, sans qu'à cet effet il soit requis ordre ou lettre sous la signature de Sa Majesté. On ne pouvait donner un plus éclatant démenti à tout ce qui s'était pratiqué sans interruption depuis le régne de Charles- Quint.

Les États réclamèrent, citant de nombreux et d'irrécusables exemples dans le passé ; mais quelque irréfutable que fût leur thèse, une dure et déloyale apostille fut toute la satisfaction qu'ils reçurent. Le gouverneur général répéta, avec affectation et dans les mêmes termes, que c'était son droit de convoquer les États de sa pleine autorité et sans lettres royales. On ne pouvait mettre plus ouvertement sous les pieds les libertés du pays.

L'article 4 de ses instructions n'était pas moins audacieux. On y lisait que le don gratuit était destiné à faire subsister les troupes qui se trouvaient alors aux Pays-Bas.

A cette grave nouveauté les États opposèrent le texte précis de la célèbre ordonnance de Philippe II en 4581, ordonnance connue et sans cesse citée, ajoutant que si cet article des instructions était vrai, la province se trouvait sans ressource pour ses propres besoins, cet emploi du don gratuit ne lui laissant rien pour l'entretien des troupes du

sous PHILIPPE IV. 163

pays, comme pour les munitions et les fortifications de ses places.

Cette observation était sans réplique; mais Caracena répondit avec cynisme par cette apostille : c II est du c pouvoir et authorité du gouverneur de disposer absolu- € ment du don gratuit. »

Dans la partie des recés intitulée Ménagerie^ la province s'était, de tout temps et en toute liberté, imposée pour ses besoins, même pour les récompenses quelquefois considérables à distribuer à ceux qui l'avaient servie. Jamais la royauté n'avait songé à lui contester ce droit.

Bravant toutes ces traditions, Caracena, par les art. 3, 5 et 6 de ses instructions, atQrma et maintint plus tard par ses apostilles, qu'elle ne pouvait lever deniers sans l'autorisation du gouverneur général.

L'article 12, relatif à la vénalité des charges, si publiqaement mises à l'encan sous son administration, aurait embarrassé tout autre que Caracena. Car, dans leur recés, les États la combattaient avec force. Mais il ne craignit pas de répondre que les emplois avaient toujours été donnés au mérite. € Sa Majesté, porte l'apostille, ayant, dans la c provision des charges, préféré toujours le mérite à toutes € autres considérations auxquelles la nécessité des temps € aurait pu l'obliger, aura soin de les conférer à ceux c qu'elle trouvera les plus capables. -» C'était annoncer le maintien de tous les abus, qui formaient l'un des revenus de l'avide gouverneur.

On peut juger par ce qui précède, et sans examiner les autres articles, en quel mépris, sous l'absolutisme du gouvernement flamand, et sous un roi gouverné lui-même par ses favoris, étaient, pour prix de tant de sacrifices, tombées les libertés et les privilèges de la Franche-Comté. D'un bout à l'autre des instructions données par le ministre, on remarque la même volonté, celle de transformer le don gratuit en un tribut, de le lever à son gré, d'assem*

bler et de faire voter les États aussi souvent qu'il le vou* drait sans consulter le Roi, outre qu'une autre apostille leur interdisait celui de lui envoyer aucune députation, sans l'autorisation du gouverneur général.

Les États, atterrés de tant d'injustices (1), votèrent cependant la somme de 300,000 francs, somme presque irrécouvrable sur ce pays encore si imparfaitement repeuplé (2).

Ils ne se faisaient plus aucune illusion sur leur sort à venir (3). C'était partout, au moyen d'apostilles dures ou évasives, l'asservissement substitué à la liberté, l'abaissement de la nation dépouillée et administrée sans contrôle, la voix de ses plaintes étouffée sans appel.

Il faut lire en entier ce triste recès, composé de trentehuit articles, et l'on verra à quel degré de servitude le gouvernement de Flandre s'attachait à faire descendre ce Gdèle et malheureux pays.

(1) Dans leurs instructioiis à leurs députés, envoyés en Flandre pour porter le recès, ils rappelaient timidement le mauvais accueil fait par le Roi en 1659 à leur députation, et exprimaient qu'ils ne Pavaient en- Toyée que par attachement à la royauté. Ce passage était bien inoffensif; cependant, par crainte, ils TeSacent dans la minute. (Papiers des États, E 3, ancienne classification.)

(2) Dans les mêmes instructions, les Etats chargent leurs députés de représenter combien cette somme est considérable, « si Ton prend « esgard, comme il se doibt, à la pauvreté du pays, à la ruine qu*il a € souffert pendant la guerre dernière, et à la destruction de la majeure « partie des yilles, bourgades et villages. » (ïbid,)

(3) Déjà, en 1659, lorsque le bruit que la pais signée avec la France semblait rendre inutile la députation qui allait partir, les députés de TEtat assemblés alors décidèrent qu*il ne fallait rien changer à ce départ. I // est toujours &on,disaient-ils, que le Roi sache comment nous • gouvernent les Flamands. > {Avril i659, séance des neuf députés à régalement, dans les papiers des Etats,)

BOUS PHILIPPE IV. 165

f 664. Cercle de Bourgogne créé par le traité de Munster. — Subvention demandée par VEmpire. — Résistance des députés de VÉtat. — Comment ils cèdent à r arrivée de Castelrodrigo en Franche-Comté.

Pendant prés d'un siècle, TEmpire d'Allemagne laissa dormir en Franche-Comté le souvenir du Cercle de Bourgogne, créé en 1548 par Charles-Quint, mais non ratifié parles États du pays. Dans tout cet intervalle, l'Allemagne ne demanda à la province aucune subvention, et elle ne reçut aucun secours comme membre de l'Empire. Si la funeste armée de Gallas entra sur son territoire pour le défendre, cette armée impériale y vint, non en vertu de cette institution oubliée, mais à la sollicitation du roi de Hongrie, beau-frére du roi d*Espagne. Au fort de ses malheurs le Parlement de Dole répudia toujours avec énergie tonte idée de subordination envers l'Empire. Lorsqu'un jour Boyvin, mort en 1650, présidait la cour de Dole, il arriva une lettre de l'Empereur, où ses collègues et lui étaient traités de fidèles et dilecti : € Non s sommes d'Espagne et c non d'Empire, » s'écria le fier président en rejetant cette lettre. Le clerc juré du Parlement écrira au dos de ta lettre impériale : c qu'elle est mise au rebut et hors c archives. »

En 1648, deux ans avant la mort de cet éminent magistrat, il se fit un grand changem ent. Le traité de Munster fit revivre le cercle de Bourgogne, et créa ainsi, pour la Fraocbe-Comté, une charge redoutable, obligée qu'elle fut de donner sans rien recevoir. Car l'Empire ne la secourut pas contre Louis XIV. Ce fut en 1664 que l'Allemagne, pour la première fois, lui demanda une subvention qui n'était pas moins que de 50,000 ir. La Hongrie était alors envahie et pressée par les Turcs.

Les ministres flamands auraient pu représenter, pour

l'exempter de ce tribut, rexlréme épuisement ou elle était réduite à la suite de tant de malheurs. Ils n*en firent rien, et rimpérieux marquis de Caracena se chargea de Tobliger, au besoin par la force, i payer ce tribut.

La lettre encore inédite qu*on va lire, et qu'il adressa aux dix-huit députés de TÉtat, ne laissa pas apercevoir d'abord les moyens violents auxquels il était disposé à recourir. Elle était conçue, au contraire, en termes flatteurs pour la valeur et la fidélité des Bourguignons, et rappelait la première origine du cercle de Bourgogne en remontant à Charles-Quint et même à l'Empereur Maximilien, son aïeul paternel. Cette lettre était ainsi conçue :

c Dom Loys de Bénavidés, Carillo et Tolédo, marquis de € Fromista et de Caracena, comte de Pinlo, du Conseil € d*État du Roy, nostre sire, lieutenant, gouverneur et € capitaine général des Pays-Bas et de Bourgongne.

c A messieurs les Commis de l'Estat de la province de c Bourgongne,

c Messieurs, le danger imminent auquel toute la chresc tienneté se voit aujourd'huy exposée, depuis que les in- € fidèles ayant attaqué l'Empire se proposent desjà d'enva- <L hir et subjuguer tout le monde, ayant donné subject à c tous les monarques, princes et Estais chrestiens d'acc courir au remède d'un mal si pressant par les secours € considérables d*hommes et d'argent, qu'ils vont disposant, c ainsy que vous aurez appris, vous jugerez assez de la c nécessité précise qu'il y a que ces provinces et celle de c Bourgongne y portent aussy la main, puisque à part le € traité d'union que feit l'empereur Charles-le-Quint, de c glorieuse mémoire, avec l'Empire l'an 1548 en la diète € d'Ausbourg, les Pays-Bas et de Bourgongne sont demeuc rés unis audit Empire avec obligation réciproque de s'asc sister dans les nécessités qui s'offriroient, et quoyque c avant ce temps-là et particulièrement de celuy de « l'Empereur Maximilien de glorieuse mémoire, ayeul du-

sous PHILIPPE lY. 167

dil emperenr Gharles-Qoint, jà esté déclarez pays unis des cercles de rEmpire, ils ne sont pas demeurez obligez de contribuer avec les autres cercles jusqu'au traité d'Ausbourg, que Sa Majesté s'obligea et ses successeurs et ces provinces avec celle de Boui^ongne à payer à l'Empire la contribution qui seroit résolue dans les diètes, comme de mesme l'Empire s'obligea d'assister ces provinces et celle de Baurgangnej et réciproquement Sad. Majesté obligea ces pays et de Bourgongne que, au cas qu'il y eust guerre avec les Turques, paieroient la moitié plus de contribution qu'aux autres nécessités de l'Empire; d'où s'ensuit que^ dans l'occasion présente, ces provinces et celle de Bourgongne se trouvent obligées de s'intéresser à la contribution, oultre que nous croirions manquer à l'estime que nous avons conceue de la gloire que les peuples belliqueux de ces Pays-Bas et de Bourgongne ont acquise de tous temps par leurs exploits sur les ennemys du nom chrestien, si, dans une occasion si importante et où non-seulement il s'agit de la perte de leurs vies et de leurs libertez, mais surtout de la vraye religion, nous ne les invitions à y signaler encore leur zèle, et concourir aussy de leur part à garanthir l'un et l'autre. C'est ce subject, qui nous meust à vous convier de consentir et accorder promptement une somme de cinquante mille francs, pour estre appliquée au secours que ces provinces et celle de Bourgongne sont obligées de fournir à la deffense de l'Empire, auquel effect nous avons enchargé le marquis d'Hyenne, lieutenant général et gouverneur du pays et Comté de Bourgongne et du Charolois, et les gens du Parlement de S. M. à Dole de se rendre vers vous pour vous en requérir très instamment de nostre part, auxquels vous presterez toute foy et créance, surtout à prendre une prompte et favorable résolution^ et retrancher pour ceste fois toutes les longueurs et formalitez qui pourraient rendre ce secours

i68 Atats GteéRAtix

< inutile. Et, afin de gagner temps, nous vous authorisotts € pai* ceste de lever promptement par anticipation la somme € et intérestSy tandis que vous concerterez les moyens c moins onéreux que vous jugerez se devoir practiquer c pour le recouvrement et remplacement de ladite somme. € A ce Nostre-Seigneur vous ayt, messieurs, en sa sainte € garde. De Bruxelles, le 9 d'avril 1664.

f Pinto (1) Verreyken, >

Ni du temps de Charles-Quint, ni en 1648, époque du traité de Munster, la Bourgogne n'avait été consultée sur la création du cercle de Boui^ogne« Loin d'être un secours pour elle, c'était, dans son épuisement, un fléau de plus, et la subvention demandée dépassait évidemment ses forces.

Aussi les députés de TÉtat la refusèrent ; mais Caracena ne l'entendait pas ainsi, c'était un ordre qu'il avait prétendu donner, et à ce refus, il répondit par une seconde jussion(2).

Puis il requit le procureur général du Parlement d'avoir, en cas de désobéissance, à poursuivre, au nom du Roi, les députés comme rebelles sans égard à leurs remontrances.

La Franche-Comté n'était point encore pliée à ces formes impérieuses de l'absolutisme. Les membres de l'État se décidèrent à braver ces rigueurs (3). Mais un événement inattendu, l'arrivée du marquis de Castelrodrigo, nommé gouverneur général des Pays-Bas et de Bourgogne à la

(1) Caracena prenait ce nom, parce qull était comte de Pinlo.

(2) Lettre du narquis de Caracena au Parlement de Dole, 26 maî 1664. {Corresp, du Parlement.)

(3) < Toutes les provinces de TEmpire ont contribué contre l'ennemi c commun. La Bourgogne reste seule sans que les commis à Tégalement f ayent accompli le payement des 50,000 fr. demandés, nonobstant « nôstre itérative Jusaion, • {Lettn du même au Parlement^ 9 mû% iG6i,)

sous PHILIPPE IV. 109

place de Caracena, dut changer leur volonté (1 ) et, avec l'autorisation du Parlement et du Gouverneur, les députés votèrent, non pas les 50,000 fr. demandés, mais 90,000, incident singulier, qui se lie à un des événements les plus importants pour la ville de Besançon, et dont il nous reste i rendre compte.

1664^. Résistance des députés de VÉtat^ du Parlement et de la ville de Dole aux concessions faites à celle de Besançonpour l'exécution du traité de Frakendal. ^ Graves événements qui en résultent, — Disgrâce complète du Parlement.

Séparé depuis des siècles du Comté de Bourgogne, ville impériale, république indépendante et libre, Besançon jouissait avec orgueil de ses anciennes franchises, lorsque la cité apprit que l'Empire l'avait cédée à l'Espagne. Tous les historiens ont parlé de cette cession (2), mais ils n'ont pas dit quelle répulsion indignée et violente elle suscita dans cette ville. Dès 1661, le marquis de St-Martin, gouverneur de Dole, avait été chargé par celui des Pays-Bas , de se rendre à Besançon pour en prendre possession au

(1) Déclaration du Gouverneur et du Parlement, portant que les eommîs de TÉtat sont autorisée à fournir les 50,000 âorins, monnaie de Brabant, demandés pour le cercle de Bourgogne, t cette affaire étant Tune des plus importantes non-seulement pour Ja chrestienneté eu général, mais encore pour la conservation de cette province, » 18 août 1664. — 28 du même mois, déclaration des dix-huit députés que cette demaade de TEmpire est un des cas pour lesquels ils ont pouvoir d'imposer la province.

(2) J. CBVtET, Mémoires^ tom. I, p. 10, dans les Doom, inéd. sur tkiMrede la Franehe-ComU, — Ddnod, Mém, twr VHist. du Comté de Bmwgog,^ tom, ÎIU p. 7^ et s,

nom de l'Espagne, et recevoir le serment des habitants. Mais dès qu'il y fut entré, il se trouva en face d'une sorte de rébellion. Les habitants refusèrent le serment, et fermèrent au représentant du Roi les portes de l'hôtel consistorial. Les propos les plus hardis se tenaient dans la ville. On alla jusqu'à dire que, s'il fallait du sang, il serait versé, et que Besançon pouvait mettre sur pied 14,000 combattants. A quoi le trésorier général, devant qui le propos était tenu, répliqua que le Roi saurait bien demeurer le maître, et qu'à ces 14,000 soldats il en opposerait 28,000 (1).

Le Parlement, consulté, fut d'avis de ne recourir à la force qu'à la dernière extrémité, qu'il était plus sage de donner à ces esprits irrités un délai de quinze jours ; après quoi les habitants seraient déclarés rebelles, avec confiscation de tous leurs biens situés au Comté de Bourgogne, et défense aux sujets du dehors de leur porter ni denrées ni vivres (2).

Le marquis de St-Martin, embarrassé, se décida à exécuter comme il put la mission délicate dont il était chargé. Les portes de l'hôtel consistorial continuant à être fermées, il ne voulut pas y entrer de force, mais se tenant en dehors, et sur la place publique qui est au devant (3), il pro-

(1) « Le S. Tinseau (secrétaire de la cité) a fait courir le brait que, • dans la prise de possession, Saint-Martin s'estoit trop précipité, avoit « refasé de communiquer sa commission, qu^il avoit rebuté ceux dA « Besançon, mesme qu'il avoit quantité de jeunes gens de Dole avec « lui qui leur avoient fait insulte ; ces Messieurs de Besançon ont passé

< Jusqu'à dire au sieur trésorier général qu'il y avoit chez eux 14,000

< combattants. Sur quoy, il nous a dit leur avoir répartj que le Roy 4 en enverroit 28,000 pour les réduire, afin que chascun en eust deux € en teste. » (Lettre de Boisson au Parlementf 23 avril i66i, dans la Corresp, du Parlement de Dole.)

(2 et 3) Lettre du Parlement au marquis de Caracena, 14 avril 1661. (Corresp. du Parlement de Dole.)

tiOUS PHILIPPE iV. I7t

clama à haute voix la prise de possession du Roi, inutile et vain simulacre auquel aucun habitant ne parut

Les choses se maintinrent trois ans dans cet état sans aucun changement, l'Espagne étant occupée ailleurs, et, voulant laisser à cette ville si exaspérée et si importante le temps de se calmer.

C'est au bout de ce temps qu au mois de septembre 1664, le marquis de Castelrodrigo, dont la venue était annoncée depuis plusieurs mois, arriva en Franche-Comté. Le Eut principal de son voyage était de terminer Taflaire de Besançon, à laquelle l'Espagne attachait une haute importance. Il était pour cela muni de pleins pouvoirs du Koi ; sa suite se composait de cent cinquante personnes. Aussi les députés de l'État furent-ils convoqués à Dole pour aviser aux dépenses qu'allait occasionner au pays, pour tout le temps du séjour du marquis en Franche-Comté, cette visite princière. Il arrivait par Lyon, la Saône et Auxonne, frontière française où la noblesse du Comté, les députés de l'État et une partie du Parlement allèrent le recevoir. Il se rendit d'abord à Dole, puis à Besançon, accueilli dans les deux villes avec un éclat inaccoutumé. Elles rivalisèrent d'enthousiasme. A Dole, dont le peuple pleurait de joie, Castelrodrigo marcha, à la façon des grands d'Espagne, sous un dais porté par quatre échevins.

Dans les deux villes, cet enthousiasme n'était pas entièrement désintéressé. Elles se disputaient la faveur et le crédit du puissant minisire qui, en venant traiter avec Besançon, allait peut-être décider, pour l'avenir, du siège du Parlement, de celui des Etats, de l'université et du titre de capitale. Il était possible que tous ces honneurs fussent Iraaslérés à Besançon devenu ville Espagnole, tandis que Dole déshérité descendrait, en les perdant, au second rang, après avoir été si longtemps la capitale du pays. Dès les premiers jours de son arrivée à Besançon, le

marquis de Castelrodrigo entra en négociation avec les gou

verneurs. Les conditions du traité furent discutées une à une dans des conférences qui durèrent sept Jours (1). II fallait décider la ville impériale à un grand sacriCce ; Castelrodrigo lui fit un pont d*or. Comme elle dut renoncer au droit ancien de se choisir un protecteur et de contracter des alliances, le traité lui accorda, pour accroître son territoire et sa juridiction, une adjonction de cent villages qui furent détachés des bailliages de Yesoul, de Baume et de Quingey ; il lui fut créé une magistrature particulière et indépendante, on lui promit une université égale à celle de Dole. On disait que le Roi prendrait le titre de seigneur de Besançon.

Ce démembrement du Comté de Bourgogne ne parut pas un prix trop élevé pour payer une acquisition, que Castelrodrigo regardait avec une sorte de tendresse comme son œuvre personnelle et Tune des gloires de son administration.

Tout en plaçant en premier ordre le traité à conclure avec la ville impériale, le ministre flamand ne cachait pas qu'un des buts de son voyage était de mettre à la raison le Parlement en lui apprenant à obéir ; il en parlait même très ouvertement, tenant à ce que ces discours fussent rapportés à la cour de Dole (2).

Il voulait aussi terminer pendant qu'il était sur place, la grave question de la subvention proposée à la province comme membre du cercle de Bourgogne : les députés de l'Etat avaient persisté à la refuser. Castelrodrigo leur e n fit la demande formelle, insistant pressamment sur les avantages que la Franche-Comté, désormais secourue par l'Empire, tirerait d'une assistance réciproque. Soit qu'il

(1) Lettre des conseiUers Philippe et Dagay au Parlement» 2B septembre 1G64 (Corresp. du Parlem, de Dole,)

(2) Mémoires de Juubs Chifflbt. 1. 1, p. 69, dans les Docmunts tnédits tur VHUtoire de la Franehe-^Conùé^

sous PHILIPPE IV. 178

&t très difficile de résister en face à un homme aussi redoutable, soit que les députés craignissent de nuire à la province par un refus, ils se décidèrent à accorder la somme demandée, qui, au lieu de 50,000 francs, fut même portée à 90,000 (1).

La nouvelle de l'accord de la ville de Besançon avec TEspagne était devenu Tévénement du jour. Grande fut la douleur de celle de Dole, des députés de TÉtat et du Parlement. Dole voyait, à son préjudice, couronner sa rivale ; les États^ dont cette ville était le siège, déplorèrent avec elle la funeste arrivée de Casteirodrigo. Le Parlement, dépouillé d'une partie de son territoire, fit cause commune avec eux, et il s'établit entre ces trois centres de résistance une sorte de confédération.

La ville de Dole, regretta ses avances enthousiastes faites à Casteirodrigo, mais se contenta de gémir ; les États forent plus de temps à se soumettre. Casteirodrigo leur intima le 9 juin 1665 V ordre de se conformer au traité san$ réplique. C'est ainsi que la nation franc-comtoise, jadis si libre et si ménagée, était traitée par le gouvernement de Bruxelles. Les députés à l'également, avant d'obéir, recoururent au Roi. Ils cherchèrent dans une requête pressante à montrer que le traité était ftineste à la province et ne devait recevoir aucune exécution. A l'appui de

(i) On troave dans la corresp. da Parlement une lettre des officiers de BAome^ décembre 1664, renfermant un billet pour le prieur de Miserey ÎDtipoaé à 70 fr. dans cette subvention du cercle de Bourgogne. On y lit: c Las dépotés des trois Etats de la Franche-Comté de Bourgongne de,

< haement assemblés en la ville de Dole pour y recevoir le marquis de

< Casteirodrigo et pourvoir à son entretien, et invités par sa dite Ex-

• ceQ^iee de vouloir contribuer quelque somme pour rassistanoe de > rBmpîre contre le Turc, eu égard à l'avantage que la province tire- € roit par une assistance réciproque que FEmpire étoit obligé contri-

• homt envers la province, ont conclu que pour cette assistance seroit

• fbariii juaqnea à 90,000 francs avec les fraii de portA ehangt. •

cette requête faible de raisonnement, le Parlement fit entendre de vives protestations et porta ses plaintes jusqu'au pied du trône. Mais il défendait une cause condamnée et perdue. De cette résistance il ne recueillit que l'indignation du Roi et du Gouverneur général. Déjà mal noté et en disgrâce pour avoir, malgré les ordres du Roi, refusé de recevoir des magistrats nommés sans présentation, il tomba dans une disgrâce plus grande encore.

Haï de Casteirodrigo autant qu'il Tavait été de Caracena son prédécesseur dans le gouvernement des Pays-Bas, il adressait inutilement ses plaintes à la reine, signalant l'aversion, les colères, l'injustice de ce puissant ennemi, il n'obtenait rien, ses lettres, communiquées à Casteirodrigo, ne faisaient que l'aigrir davantage ; il ne prenait pas même la peine de répondre exactement à la régente sur les affaires de Bourgogne (1). Quand il écrivait, c'était pour représenter le Parlement comme un corps rebelle et intraitable, auquel il était temps de mettre la bride, si on ne voulait pas qu'il perdît le pays. Peut-être la Cour de Dole, enflée de ses anciens services et des éloges des rois d'Espagne, avait-elle aussi quelques torts. Jules Chiflet, l'un de ses membres, ne l'en absout pas entièrement (2). Enfin, le Parlement eut complètement le dessous, la cour de Madrid partagea les préventions des ministres de Bruxelles, et l'on allait envoyer d'Espagne en Bourgogne le conseiller Locquet qui fut depuis président du grand conseil de Malines , pour ouvrir une enquête contre le Parlement , quand Philippe IV vint à mourir au mois de septembre i 665.

(1) Bonnetant, V\xn des corres pondants du Parlement, lui écrivait, le 30 novembre 1666, qu'à Madrid on se plaignait, dans le Conseil des affaires de Flandre, do la lentilude de M. le marquis de Casteirodrigo à répondre aux avis que la reine lui demandait sur les remontrances à elle adressées. (Corresp. du Parlement,)

(2) Mém. de J. Chiflet, t. I,p. 35 et 57, dans les Documents inédits iwr Vhittoirc de la Franche-Comté^

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