‹ Histoire des États-GénérauxChapitre 3 sur 202 · DE LA PREMIERE EDITION · texte numérisé non relu

DE LA PREMIERE EDITION

En 186(j, l'Acadéniie des sciences morales et polititiucs mit au concours une ('(udc sur les États Généraux de France considérés au point de vue de leur influence positive sur le gouvernement.

D'après le programme joint à la question, « les concur- « rcnls avaient à rechercher, à partir des Etats de 13oo « Jusqu'aux derniers Etats de 1614, quels furent les vœux « <lu pays exprimt'S, soit dans les cahiers dressés par les « divers ordres du royaume, soit dans les mandats donnés, « soit dans les délibérations survenues, et ce qui, de ces « vœux, est passé dans les ordonnances des rois et les « actes dn gouvernement. Les concurrents avaient à indi- « quer, à caractériser, ;i apprécier surtout les effets que les « principaux États Généraux ont eus sur la législation et « l'organisation de la France ».

Le travail que nous publions aujourd'hui a été fait ponr répondre à ce programme. Présenté à l'Académie dans les premiers jours de l'année d8()9 et approuvé par elle en 1870, notre mémoire a été depuis deux ans l'objet d'une rigoureuse revision. Quoique nous n'ayons modifié en rien le plan et les divisions, plus d'une lacune a été comblée, plus d'une inexactitude réparée. Nous étions soutenu dans ce travail par le désir de justifier encore mieux l'opinion si indulgente qu'avait bien voulu exprimer le rapporteur du concours : avec l'incomparable autorité de sa parole, M. Guizot avait tracé en quelques mots le caractère des

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États Généraux et porlé sur (nix le jugement <le l'histoire '. l/;il)i)robatioii d'un tel jui^e devait rendre notre tâche plus lourde. Nous étions guidé en même temps par les précieuses communications de M. Mignet , dont la haute expérience a bien voulu nous signaler un certain nombre d'erreurs.

L'honneur qui nous él.'iil fail par l'Académie et les encouragements qui nous venaient de deux de ses plus illustres membres ne sont pas les seuls motifs qui nous imposaient un examen si minutieux. L'importance du sujet offert à notre étude, loin de diminuer au milieu des agitations publiques, lirait de ces événements mêmes une grandeur et un intérêt imprévus. Lorsque l'Académie avait voulu mesurer l'efficacité pratique d'une institution que tant d'historiens avaient méconnue, elle ne s'était pas contentée de poser un problème dont la solution devait intéresser seulement nos antiquités nalionales; chargée du dépôt des sciences morales et politiques, elle avait eu la pensée d'aider à leur développement en introduisant dans le trouble de nos discussions contemporaines un élément de cerlitude qui, sur un point incessamment contesté, j)ût éclairer et fixer les esprits. La France n'avait-elle jamais essayé sérieusement de se gouverner elle-même? Ktait-ce aux circonstances ou à un défaut de sa nature qu'on devait attribuer ses tardifs efforts vers un gouvernement libre? Ces tentatives elles-mêmes étaient-elles aussi éphémères que l'histoire nous les a peintes? Ont-elles été rattachées entre elles par quelque lien? Dans leurs aspirations généreuses, nos pères ont-ils cédé aux élans de cette imagination que nos ennemis semblent tenir pour notre unique vertu, ou bien ont-ils montré un peu de cette persévérance qui seule donne le succès aux nations comme aux hommes?

Posée dans ces termes, la question offrait un champ trop vaste et une application trop directe pour demeurer une pure question d'érudition. Il y a dans l'apparente diversité de nos révolutions une telle unité que l'élude du passé ne peut demeurer indifférente à ceux (jualarment

1. Séance de l'Académie des sciences morales et politiques du i9 février 1870. Comptes rendus de l'Académie, t. XGIL

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nos secousses modernes. Il existe, nous le savons, dos esprils qui s'elTorcent de plier l'histoire à leurs convictions el à leurs passions : les uns t'ont dater la France de 1789, et refusent d'examiner ce qui a précédé la Révolution; les autres la font périr à cette date et, de Fabime où ils se croient plongés, se contentent de gémir en tournant leurs logards vers un passé où ils voient tous les biens dont, à li'S entendre, notre siècle est dépourvu.

Le refus d'étudier ce qui a précédé la Révolution provient d'un amour-propre désordonné. .Vu commencement de ce siècle, les yeux avaient été éblouis de la nouveauté (lu spectacle qu'otTrait la FYance; les oreilles s'étaient. Irouvées assourdies par le bruit des armes succédant au fracas d'une révolution qui avait nivelé le sol presque à vue d'œil, au point de ne plus laisser debout un seul des édifices que six siècles de tradition avaient élevés. Jetés au milieu des enthousiasmes et des colères avec une àme disposée à l'espérance, des esprits jeunes, plus ardenls que sages, proclamèrent le siècle qui leur offrait tant de surprises le premier entre tous. Dispensés de l'étude par le dédain même du passé, ils avaient repoussé avec mépris l'examen de nos origines. Ce qui était au début une ardeur de jeunesse est devenu peu à peu un système de parti. C'est ainsi qu'il y a des hommes se disant libéraux qui méconnaissent absolument l'influence de la tradition dans la formation de la société contemporaine.

Sur ce point seulement, ils sont bien près de s'entendre avec ceux qui appartiennent à l'école contraire. Ceux-ci ne reconnaissent pas davantage, sous l'enveloppe de la société moderne, les traits de la vieille France. Pleins de respect pour le passé, d'horreur pour les crimes qui ont suivi la chute de l'ancien régime, ils ont vu naître la société nouvelle avec un esprit tellement aveuglé par les regrets, que ni hommes, ni institutions, ni principes n'ont trouvé grâce devant eux. Loin de s'affaiblir, cette antipathie d'origine s'est accrue à chaque nouvelle secousse. Les regards fixés en arrière, ils maudissent le présent, sans se douter qu'il est la réalisation de ce qu'avant eux dix générations ont appelé de leurs vœux les plus chers.

C'est à ces deux écoles que rien ne rapproche, si ce n'est leur commune ignorance de l'histoire, que l'Académie a

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(''viil(;miiii'iil (Icsliné les reclierchcs quelle a prescrites il y a six ans. L'une et l'aulre y trouveront la trace des longs eU'orts et des courageuses obstinations qui préparent à des siècles de dislance les transformations des peuples. Ils y verront les longs ant(''cédents de la Révolution française et pourront y toucher du doigt la vérité de celte affirmalion par laquelle un grand historien réfutait le préjugé que nous rappelons. « Loin d'avoir rompu le cours naturel des événements en Europe, a dit M. Guizot, ni la révolution d'Angleterre, ni la nôtre n'ont rien dit, rien voulu, rien fait qui n'eût été dit, souhaité, fait ou tenté cent fois avant leur explosion. »

La critique du présent est un défaut habituel à notre nature; il est de tous les temps et il n'y a pas une époque où nous n'en ayons retrouvé les symptômes dans les cahiers des Etats Généraux. C'est une des tendances naturelles à l'homme que de se croire en décadence. Plus est pur l'idéal que son âme reflète, plus il souffre de la réalité des (îouleurs présentes et du mal dont il est le témoin impuissant. Dans sa tristesse, son ànie est atteinte de la plus fu neste des maladies morales, il se laisse aller au découragement; c'est alors qu'il croit retrouver dans le passé tout ce que son cœur veut, tout ce que son esprit aime, tout ce que sa raison souhaite; prêtant l'oreille aux bruits que lui renvoient tous les échos, il se ci'ée une histoire factice, œuvre de son imagination, et plaçant son idéal, suivant ses sympathies, dans tel ou tel siècle, il arrive à croire de bonne foi à Texistence d'une société douée jadis de toutes les vertus et exempte de tout vice.

Ce n'est point avec un système préconçu que l'histoire peut reconstituer le passé; nous ne croyons pas plus au progrès indéfini de la race humaine qu'à la décadence (ihsolument irrémédiable d'un peuple. Ces deux théories favorisent également Tinertie de l'individu en lui montrant un avenir inévitable, (pielle que soit la mesure de ses efforts ou de ses défaillajices. Le fatalisme est une erreur aussi dangereuse et non moins fausse en hisloire qu'en morale. Dans les crises jjolitiques il devient la plus coupable des aberrations.

Si l'on envisage un peuple comme une masse d'hommes qu'une fiction menteuse tient pour égaux en force et en

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iiitclli^'ence, il n'est pas douteux que l'action do l'individu ne soit nullo; mais on doit considérer que, dans le sein clr toute nation, il y a une élite d'hommes Ibrliliée par l'insliMiclion, f^randie pai' rélévalion du cœur, atrerinie par l'cludi'. puissanic |jar l'intelligence. C'est aux leudances do Trlito qu'on peut jufj;cr de l'avenir d'un peuple; c'est à son influence normale sur la marche du gouvernement ([u'on doit apprécier la valeur des institutions politiques. Or ce que nous avons étudié dans l'histoire de trois siècles est précisément TefTort accompli par cette élite pour exercer une action durable sur les destiiu'^es de la France.

Le malheur des États Généraux, c'est de n'être jamais devenus sous l'ancien régime une institution de gouvernement. Organes des doléances, des vœux, des plaintes du pays, ils n'ont jamais rencontré cette grande épreuve des institutions humaines qui ne sont jugées que lorsqu'elles ont occupé leur place normale dans le sein de la société. INul ne peut nier que les assemblées ne soient entrées désormais dans notre constitution : il faut maintenant qu'elles pé)iètrent dans nos mœurs publiques. L'expérience et le temps peuvent seuls leur donner cette dernière consécration, ha France n'a connu depuis la Révolution que trentesept ans pendant lesquels, à différentes reprises, il a été admis que le dernier mot sur les affaires publiques fût prononcé par une assemblée élue. Une telle période entrecoupée par des secousses violentes ne suffit pas à fonder une tradition. Il s'agit avant tout aujourd'hui d'établir parmi nous un gouvernement tempéré : pour atteindre ce but, il ne faut laisser aucune force prévaloir exclusivement; il ne faut pas plus abandonner au pouvoir tous les droits que se laisser emporter par ce danger des assemblées qui tendent parfois à surexciter l'esprit de critique par l'abus du contrôle, devenu un obstacle au lieu de demeurer ce qu'il doit être, c'est-à-dire <à la fois un aiguillon et un frein. C'est le péril de la libre discussion dans les premiers temps qui suivent son triomphe; mais quand ce système a prévalu longtemps sans conteste, les hommes comprennent peu à peu qu'il y a plus d'honneur à gagner en défendant que d'applaudissements à recueillir en attaquant. Il faut une longue période de calme pour arriver à fonder et à développer un parti de gouvernement qui sache

XVIII PRKFACK DE LA l'RKMIKRE KDITIO.N

défendre clTicaceinenl la société, sans mettre en jjéril les droits de la liberté. Essayons dès à présent de fortifier les esprits et de les préparer à conserver ce régime de discussion libre qui satisfait la raison, assure le pouvoir aux plus difines, soumet à une perpétuelle épreuve les idées et les hommes pour les élever ou les écarter suivant leur valeur ou leur impuissance, et qui retrempe une nalion lorsqu'elle est déterminée à dompter l'anarchie sans chercher un refuge dans le repos énervant et tiomijcur du despotisme.

Tels sont les enseignements qu'il est permis de recueillir dans le passé; telle est la leçon que des esprits éminents ont entrevue et que l'Académie, en mettant au concours un si vaste sujet, a voulu répandre. 11 suffisait de dépouiller et de classer les vœux exprimés pendant trois siècles pour qu'elle sortît tout naturellement du sujet. Il y a dans le recueil des doléances et dans les discussions des Etats un tel trésor d'idées, un mélange de qualités si remarquables, tant de bon sens et tant d'éclat, tant d'éloquence et tant de suite dans les principes à travers les événements les jdus différents, qu'on demeure confondu de faire encore des découvertes dans une voie qui aurait dû être depuis longtemps explorée. Tout témoigne de r()ui)li dans lequel est demeurée cette l)ranche de nos études historiques. A part les Etats de Tours et les États de la Ligue, dont les procès-verbaux ont trouvé de savants édi leurs et qui ont été ])ubliés eu 183o et en 18i2, dans la collection des Documents, toutes les autres sessions doivent être lues dans des textes incertains et médiocres. Pour notre part, nous espérons commencer d'ici à quelque temps la |)ublication des cahiers de doléances: il nous semble qu'il y aura là un témoignage rendu aux obscurs rédacteurs des cahiers, et en même temps un hommage de reconnaissance envers l'Académie à laquelle nous devons la première pensée de cette étude.

Mai 1812.

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