‹ Histoire des États-Unis d'Amérique (volume 2)Chapitre 4 sur 19 · ET REMARQUES · texte numérisé non relu

ET REMARQUES

Les ressources des États-Unis, leur puissance actuelle , celle à venir, sont, en général ^ des objets mal connus , mal appréciés chez les diverses nations de l'Europe. Un auteur distingué en Angleterre a été jusqu'à dire que les Américains eux-mêmes n'avaient pas encore écrit leur propre histoire, et qu'ils n'avaient que des Dotions confuses sur leur propre pays.

Il était digne de celui qui s'intéresse au bonheur de ce peuple nouveau , d'essayer de le faire connaître. Rien n'est plus digne d'examen que les progrès de cet état naissant, qui s'avance dans la carrière de la civilisation, avec une rapidité qui n'a jamais eu d'exemple.

Aucun pouvoir humain ne peut maintenant arrêter la marche d'une nation destinée à influer sur le monde , et peut-être à le dominer.

Par sa situation géographique, elle esta l'abri de tout voisin dangereux ; son territoire est compact et fertile j riche de productions diverses , arrosé par un grand nombre de rivières , qui se croisent et se lient dans leurs cours , et qui , toutes , débouchant dans le même océan , présentent des moyens de transport faciles pour les produits territoriaux ou manufacturés.

Outre l'avantage d'une étendue de côtes de près de 2000 milles sur l'Atlantique , avec des ports , des rades et des baies sans nombre , les Etats-Unis ont vu s'élever, dans leur sein , im nouvel empire, comme une exhalaison de la terre. Je veux parler des pays à l'ouest , bordés au nord par les lacs Erie , Huron et le lac Supérieur ; à l'ouest, par les montagnes ; au sud, par le golfe du Mexique ; et à l'est , par les monts Alleghani, renfermant i,5oOj00o milles qiiarrés , avec un grand nombre de rivières favorables aux transports et à toutes les communications.

Tout cet immense territoire est habité par une population, libre comme l'air qu'elle respire , puissante de force et d'activité , dure au travail , brave, intelligente, d^ne persévé-

ranee à toute épreuve , et qui renferme tous les élémens d'une rapide prospérité.

Plusieurs raisons s'opposent à ce que l'Europe connaisse bien cette puissante république , dont les institutions sociales et politiques n'ont point eu de modèle dans le monde entier. Les voyageurs sont toujours dans l'exagération , soit en bien , soit en mal.

Des hommes, que leur conduite ou des malheurs ont placés dans la dure nécessité d'abandonner leur propre pays , ou que les lois de leur patrie ont condamnés à l'exil , ont représenté TAmérique comme le séjour de la bonne foi et du bonheur. Dans leurs descriptions, le sol est partout généreux ; l'air sain et embaumé ; un éternel printemps forme cet heureux climat ; son gouvernement , tel qu'il est écrit , est le modèle de toutes les perfections humaines ; les gouvernans y sont nécessairement la vertu , la sagesse et la force personnifiées; et le peuple , qui les choisit , est aussi intègre qu'incorruptible , aussi pur dans sa conduite que simple et délicat dans ses manières ; le vice n'a jamais pénétré dans cette heureuse contrée ; et le paradis y est rétabli , tel qu'il était avant la chute du premier homme.

D'autres , trompés sans doute dans les espérances qu'ils avaient fondées , jugeant des choses qu'ils n'entendaient pas, guidés peutêtre par des motifs d'envie , ont inconsidérément rapporté ce qu'ils voyaient à ce qui existe dans leur propre pays, oubliant les différences nécessaires qui doivent se trouver entre une nation constituée depuis des siècles, et un peuple naissant, incertain encore dans ses institutions politiques comme dans sa condition sociale ; et ils ont représenté l'Amérique comme un sol inhospitalier, désert, aride; son climat, comme désastreux. Ils n'y ont vu qu'ini gouvernement faible , reposant sur la fraude et la violence; et une population tmbulente en politique , sauvage dans ses manières , le rebut , en un mot, des nations européennes.

M. de Crévecœur , auteur du Fermier américain et d'un Foyage en Pensylvanie et dans l'état de New-York , a exagéré considérablement les bonnes qualités des Américains, et les a présentés comme des modèles d'innocence et de perfection ; vantant, au-dessus de tout, leur sagesse, leur instruction et leurs connaissances. D'autres écrivains, au contraire, ont dégradé le caractère de ce peuple , en le

( i5 ) chargeant d'atroces calomnies j M. Parkinson, fermier anglais, et M. Ashe, soi-disant militaire , se sont particulièrement rendus coupables de ce genre d'injustice. Mais, de leur propre aveu , ces deux auteurs n'ont f équenté que la basse classe de la société , les aubergistes , les bateliers , les charretiers : c'est ime singulière prétention que de vouloir que cette espèce de gens ait, en Amérique, des vertus et des qualités qu'elle n'a point ailleurs.

D'autres voyageurs sont arrivés avec des' lettres de recommandation pour quelques personnes établies aux États-Unis; ils ont été reçus dans l'intérieur des familles, en ont vu les détails , et , comme par-tout , y ont découvert des fautes et des erreurs. De retour en Europe , ils ont publié ce dont ils avaient été les témoins; et sans égard pour la confiance qu'on leur avait montrée , ils ne se sont pas fait scrupule de divulguer de ces scènes intérieures, de ces incidens domestiques, dont le récit ne peut faire de tort qu'à ceux qui les rendent publics. Il est constant que la conduite privée de simples particuliers , vivant dans la retraite et l'isolement , ne peut être un sujet important à décrire , à propos des mœurs et des usages

( >6) d'une nation chez laquelle ou vovagc. Il en est de cela comme de beaucoup d'autres choses : le lidicule frappe , la méchanceté s'en empare , et l'on a bientôt lieu de s'étonner de l'égarement où l'on s'est laissé entraîner.

Le poêle Thomas Moore publia, dans sa jeunesse, lui ouvrage en prose et en vers, où il traitait fort mal les habitans des Etats-Unis. Quelque temps après, néanmoins, il adressa une lettre à M. John E.Hall, éditeur du Portefeuille, à Philadelphie , dans laquelle il exprimait tout son regret de s'être livré à un écart semblable sur le caractère des Américains. Se laissant aller à l'exagération contraire, il déclare que ce pays est la véritable terre de la liberté , du bonheur et de la perfection.

Les observations de M. Brissot de Warville, membre de la faction des Girondins en France, sont de nature à ne pouvoir être passées sous silence. Il vante beaucoup , dans son livre , le caractère des Américains, et se qualifie du titre de quaker. Jîrissot a mené une vie très-peu régulière; il a écrit un nombre considérable d'ouvrages sur la politique, mais aucun d'un mérite très-distingué. 11 était attaché à la police avant la i évolution, ol lut envové à Londres en

(17 ) cette qualité. La révolution le plaça sur un théâtre plus élevé ; et il eut l'entreprise d'un journal , objet d'une haute importance dans le temps des sociétés révolutionnaires. Il a toujours été plutôt un désorganisateur qu'un véritable philosophe ; car, dans un de ses ouvrages , qui est maintenant en manuscrit dans les mains de quelques quakers de ses amis , à Philadelphie, il dit formellement que le caractère du peuple américain ressemble au cours des rivières du pays; et, afin d'expliquer cette étrange idée , il dit , par exemple : « Dans les » états du nord et de l'est , les rivières sont » violentes et irrégulières , et il en est ainsi du » caractère et des dispositions du peuple de » ces états. » (Observation étrange pour un peuple comme celui de la Nouvelle-x\ngleterre , qui, jusqu'ici , a été reconnu le plus sobre , le plus tranquille , le plus réglé et le plus persévérant dans ses goûts comme dans ses manières.) «Dans les états du centre, continue » Brissot, les rivières sont fortes et imposantes, » et c'est le portrait de ses habitons. Enfin , » dans les états du midi , les rivières sont tran- » quilles , presque dormantes , et coulant irré- » gulièrement selon les lieux où elles passent;

» et, de même , le peuple y est triste, tranj» quille , et cliangeaut parfois. «

Jamajs encore cette manière de peindre le caractère d'une nation n'avait été employée, si ce n'est dans nn ouvrage écrit j)ar un fou , nommé Gilbert. Son livre fui publié à I^ondres. en 1797. L'auteur chercbe à établir la doctrine que tous les pays ont un esprit particulier et des principes qui leur sont propres j et qu'il existe une analogie entre les dispositions nationales et la nature des productions terrestres de ces pavs. « Ainsi, dit-il, la force, M avec tous ses attributs , est l'apanage du peu- » pie anglais. Aussi voit-on le cbéne , l'érable , » et autres arbres de cette nature y croître njer- » veilleusement ; » et ainsi de suite des autres pays. Mais nous ne suivrons pas un égarement d'imagination aussi étrange , car les conséquences nous en paraissent trop extravagantes, attendu que, des jia^s, il passe aux divisions du globe, et termine de forts Icngs arguinens par établir que, de même que l'Europe est parvenue à la perfection par ses ra|)ports avec l'Afrique et l'Asie; de même aujoin-d'liui l'Amérique, prenant le même ascenilant, et par les mêmes causes, arrive à cette grande

( »9 ) influence sur l'Europe. « Enfin, dit-il, l'Amé- » rique a été dépeuplée par l'Europe , c'est à » son tour à la dépeupler. »

Un ouvrage qui mérite d'être cité, est celui de M. Beaujour , consul de France à Philadelphie : ses vues sur le commerce , les manufactures , les finances et l'agriculture des États- Unis, sont susceptibles d'en donner une idée juste ; on y trouve beaucoup d'esprit , de connaissances et d'instruction.

M. Barbé de Marbois a parié aussi du peuple des Etats-Unis avec un grand enthousiasme, dans le discours préliminaire de son rapport sur la conspiration d'Arnold.

II existe encore beaucoup d'autres ouvrages sur l'Amérique, tels que ceux de M. Volney, de M. Schultz et de M. Melish. Mais , toutefois , qu'il soit bien entendu qu'en censurant , comme je Tai fait , quelques-uns de ces ouvrages, je ne veux pas pour cela recomnjander à l'opinion celui que je publie : mon seul but est de piouver que le peuple des États- Uuis a été faussement représenté dans la plupart des rapports qu'on en a faits. Je n'ai que le désir de prouver qu'il est arrivé en cela ce qui arrive orduiairement. On se porte à l'exagéra-

( 2o) tion clans un sens ou dans mi autre. L'Amérique n'est ni le jardin d'Eden , ni la vallée de Tophet ; les Américains ne sont ni des anges , ni des monstres , mais des hommes comme tous les autres^ soumis aux vicissitudes de la nature humaine, à ses imperfections , à ses passions , à ses vices , comme aussi capables d'en développer les perfections. J'ai voulu enfin donner un portrait vivant d'un peuple intelligent, actif , persévérant, qui aurait dû depuis long-temps être mieux connu des puissances de l'Europe, et qui fmira par l'être un jour comme il le mérite.

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