‹ Histoire des États-Unis (volume 2)Chapitre 26 sur 84 · HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

HUITIÈME LEÇON

DÉCUN DX LA CONFÉDÉRATIOIT. — CONTENTION D'ANNÂPOUS.

Messieurs,

Nous avons vu comment Tabsence d'un pouvoir central avait miâ TÂmérique à deux cloigts de sa perte ; comment la banqueroute, la misère, Timpuissance au dehors, l'anarchie enfin et l'émeute au dedans avaient éveillé ratteation des patriotes en leur faisant comprendre que le moment était venu d'agir, et que la nation américaine était perdue s'ils n'apportaient un prompt remède au mal. L'Amérique allait se briser en États particuliers ; il y aurait eu treize États, mais il n'y aurait plus eu un peuple américain.

C'est une des leçons les plus intéressantes que contienne l'histoire. II7 a beaucoup d'amants de la liberté qui poussent leur passion jusqu'à la folie ; ils s'imaginent que la liberté seule suffit pour constituer un gouvernement. Au commencement de ce siècle , il y eut toute une école qui définissait le gouvernement, un ulcère, un ulcère avec lequel il fallait vivre en lui

CONVENTION D'ANNAPOUS. 187

laissant faire le moindre mal possible , car de sa nature le pouToir était chose mauvaise et malfaisante. La liberté devait suffîre à tout. C'est là une des erreurs qui, en France, ont empêché le triomphe de la liberté. La liberté est intéressée, au premier chef, à ce qu'il y ait un pouvoir, et pourquoi? Le voici I

Permettez-moi une comparaison. La vie pour nous a d'abord des conditions matérielles. Boire, manger, dormir, sont tout ce qu'il y a de plus grossier au monde ; mais l'homme aurait beau avoir toutes les vertus imaginables, s'il ne peut manger, non-seulèment il devient incapable die rien faire de noble ni de grand, mais en peu de temps il est mort. Il en est de même des sociétés. Le premier besoin des sociétés, je ne dis pas dans l'ordre de noblesse, mais dans l'ordre de nécessité, c'est la sécurité ; et il n'y a de sécurité qu'avec des lois établies, et un pouvoir qui peut contraindre au respect de la loi. Il faut que la société ait à son service une force qui fasse exécuter la loi, qui soit Texpression de la justice ou tout au moins de la volonté et des intérêts de la majorité. Partout où ce pouvoir disparaît, la sécurité disparaît aussi, la société tombe dans l'anarchie. Un pouvoir constitué, c'est la première condition d'existenc(' d'une société. En France, au lendemain d'une révolution, la grande erreur est d'abattre le pouvoir; on s'imagine qu'on fait de la liberté, on fait de l'anarchie, et précisément parce qu'on fait de l'anarchie, on compromet et on perd la liberté. C'est là l'histoire ^e toutes nos assemblées. Leurs intentions étaient droites^ il v avait dans toutes d'excellents çatxiotes\ mmXûvyNa^ wsx

méconnu cette vérité qui, aujourd'hui, crève les yeux parce que nous avons vu de près ce qu'est Tanarchie ; toutes ont été à Tabîme par le même chemin. Il y a des temps où le devoir du citoyen est de défendre la liberté, c'est quand le pouvoir est excessif; mais il y en a d'autres aussi où c'est un honneur de défendre le pouvoir quand la liberté déborde et va se perdre dans la licence.

Cependant l'état où se trouvait l'Amérique n'avait pas la gravité de nos révolutions. L'anarchie était politiciue, mais ce'n'était pas l'anarchie sociale. L'émeute du Massachusetts était une exception. Dans tous les États, iï y avait des gouvernements constitués, une population qui respectait la loi. La nation était menacée, mais non' pas la société. C'était cependant un grand crève-cœur pour les patriotes, pour tous ceux qui avaient versé leur sang afin d'affranchir TAmérique et d'en faire une nation ; ils étaient forcés d'avouer que quatre années de paix sans attaques du dehors avaient suffi pour que l'Amérique abandonnée à elle-même s'effondrât.

Ce fut alors que des cœurs généreux, et à leur tête Hamilton, prirent le parti de s'adresser au pays. C'était chose difficile. Il y a des moments où certaines idées sont absentes des nations. On était dans l'ivresse de l'indépendance, dans la joie de 4'avoir plus de maître. La jalousie des États, la crainte môme de l'aristocratie, empêchait dé ramener l'opinion ; il fallait créar l'esprit public : créer l'esprit public, c'est l'œuvre du temps, et on n'avait pas de temps devant soi. Ce futce*

CONVENTION d'aNNAPOLIS. 189

pendant cette œuvre qu'entreprit Hamilton avec ses amis Jay, Madison, et à côté d'eux Washington. C'est à ces hommes que rÂmériquè doit sa prospérité, soixantedix ans de bonheur, et une constitution qui restera toujours comme un modèle achevé ; car elle a résolu le grand problème de constituer un gouvernement fort et de respecter l'indépendance locale.

La crise devenait terrible; mais ces souffrances, cette misère, pouvaient aider les patriotes à raviver l'esprit ^ public. Ce fut par le côté des intérêts, — ce sont toujours les intérêts qui se plaignent, sinon les premiers, au moins le plus fort ; — ce fut par le côté des intérêts qu'on vit le moyen de saisii; l'esprit public, et de soumettre à la nation cette grave question d'une réforme de la constitution. Les États qui ^voisinaient l'Atlantique trouvaient commode d'étabUr des droits d'entrée sur les marchandises étrangères, droits qui étaient payés en réalité par les consommateurs, c'est-à-dire par les habitants des États qui ne touchaient pas à la mer. Rhode-Island trouvait fort avantageux d'être un entrepôt maritime, et de vivre aux dépens de ses voisins. On comprend, au contraire, que la Nouvelle-Jersey, qui se trouvait prise entre l'État de Nevir-York et la Pensylvaiiie, la Caroline du Nord placée entre la Caroline du Sud et la Virginie, éprouvaient, par suite de cet état de choses, de grandes souffrances. Ce n'était pas« seulement les États moins favorisés et moins proches de la mer qui se plaignaient, c'étaient aussi les États qui avoisinaient un même fleuve, un même bras de mer; partout il y avait des jalousies, des rivalités* C^%\

ainsi que le Marylaud et la Virginie n'avaient pu s'entendre sur la navigation de la Cbesapeake et des fleuves qui se jettent dans cette espèce de mer inté* rieure.

On pensa que les Etats intéressés pourraient faire un traité entre eux pour régler ces difficultés. La Pensylvanie, le Delaware avaient intérêt à la solution de celte question; la Virginie, qu'on voit toujours à la tête de toutes les réformes, demanda en janvier I786 qu'on Ûi une convention qui réglât la question commerciale. On invita tous les États à nommer des délégués, en désignant comme lieu de réunion la ville d'Annapolis dans le Maryland, et.on fixa pour jour de réunion le 1®' septembre 1786. On avait choisi une petite ville de Tintérieur afin d'évitef les influences locc^s, et on avait proposé une convention en dehors du congrès afin de ne pas éveiller de passions politiques. C'est en soi une question qui parait de peu d'importance, qu'une question de tarifs. Mais nous savons aujourd'hui que les intérêts ont de profondes racines, et, qu'à vrai dire, politique, commerce, arts, éducartion, religion, tout se tient dans la société.

On pensa que l'occasion était favorable pour agir sur l'opinion, et un des hommes qui devaient montrer le plus de fermeté et d'énergie , Jay, s'adressa de suite à ceUui vers lequel on tournait toujours les y«uxi à Washington. Il lui écrivit une lettre dans laqueBe il lui exposait la situation avec une netteté admirable, et lui demandait son concours. Cette lettre de Jay est remarquable ; elle montre quelle était la situation des

CONVENTION D'ANNâPOUS. 191

choses et quelle était la clairvoyance de l'homme. Les hommes qui voient la vérité sont rares, mais ceux qui, l'ayant vue, ont le courage de la défendre, sont plus rares encore. Ce sont eux cependant qui sont le salut de leur pays. Ce qui manque en général aux peuples, ce n'est pas le désir de bien faire, le bon vouloir, le courage, c'est surtout de savoir ce qu'il faut faire. En temps de crise il y a beaucoup de gens qui voient juste; mais cela ne suffit pas : il faut des hommes qui osent braver les passions et les intérêts déchaînés. Dire franchement ce qu'on pense , ce qu'il faut faire, c'est souvent le plus grand service qu'on puisse rendre à son pays. John Jay était un de ces patriotes dévoués; voici sa lettre :

Î7 juin 1786.

« Mieux vaut avouer nos erreurs et les corriger que de nous abuser et d'abuser les autres par de vains palliatifs , par des excuses pljJbsibles, mais trompeuses.

Ht Combatire les préjugés populaires, censurer la conduite des États, et exposer leur incapacité, c'est une tâche peu agréable, mais il faut la remplir. Nous marchons à une crise, à une révolution, — quelque chose que je ne puis prévoir ni deviner. — Mais je suis inquiet, et j'ai plus de peur que pendant la guerre.

« Car alors nous avions un but certain, et quoique les moyens de ^atteindre et le jour du succès fussent souvent obscurs, cependant je croyais fermement que noiis finirions par réussir, parce que j'étais convaincu que nous avions la justice de notre côté.

« Aujourd'hui, c'est le contraire. Nous faisons fausse route, nous agissons mal; aussi je m'attends à des malhe\v\%, 'si'^tisi»

192 HUTOiaS DE LA CONSTlTiniON.

pouvoir deviner comment ils viendront^ quelle en est la nature ni quel en sera le degré.

« Et cependant je ne doute pas que nous ne finissions par nous tirer de cet abîme, et qu'un jour les choses n'aiJleat bien. Il est impossible que tant d'événements se soient mira* culeusement combinés pour délivrer l'Amérique, et faire de nous une nation, et cela pour un résultai passager et insigmfianL Je crois encore que nous deviendrons un peuple grand et respectable; mais quand et comment, c'est ce qu'un prophète seul pourrait annoncer.

« 11 Y a sans doute plus d'une raison de penser et de dire qu'on nous égare tristement et souvent môme méchamment. L'égolsme fait oublier toute considération générale, et le grand objet d'attention, ce sont les intérêts particuliers plutôi que l'intérêt commun. Les corps représentatifs seront toujours la copie fidèle de ce qu'ils représentent; ils offrent en générai un mélange bigarré de vertu et de vice, de faiblesse et de talent.

« La masse des honmies n'est ni sage, ni bonne, et la vertu, comme toutes les autres forces d'un pays, ne peut avoir d'effet si elle n'est placée dans un milieu favorable, et soutenue par un pouvoir énergique et habile.

« Le malheur des gouvernements nouveaux, c'est que, pour se soutenir, ils n*ont pas l'habitude et le respect héréditaires, et qu'étant la plupart du temps le produit du désastre et de la confusion, ils ne peuvent acquérir immédiatement la force et la stabilité.

« En outre, dans les temps de révolution, il y a des hommes qui gagnent la confiance publique et acquièrent une certaine importance, sans mériter ni l'une ni l'autre* Ces charlatans politiques se soucient moins de rendre la santé à un peuple crédule, que de lui vendre le plus cher possible leurs recettes et leurs onguents. i

« Ce que je crains par-dessus tout, c'est que le fond de la nation (j'entends par là les classes industrieuses, régulières, '

qui sont contentes de leur situation et ne sont pas corrompues par la misère) ne soit amené par Tinsécurité de la propriété, le manque de confiance dans le gouvernement, Tabsence de justice et de bonne foi dans TÉtat, à considérer les cbarmes de la liberté comme imaginaires et trompeurs. Ces fluctuations, cette incertitude perpétuelle dégoûteront et alarmeront nécessairement le pays, et disposeront les esprits à tout chàn* gement qui promettra le repos et la sécurité. »

Vous voyez que nous avons affaire à une tête politique, et il y en avait beaucoup coD^me cela en Amérique. Jamais, je crois, on n'a rencontré des hommes mieux habituée à la liberté. Il y a eu en d'autres pays, en d'autres temps, des hommes qui ont aimé aussi sincèrement la liberté ; mais qui l'aient aussi bien comprise, je ne le crois point. Hamilton , Jay, Washington étaient des gens qui , sans avoir fait des études profondes, avaient ce grand mérite qu'ils étaient nés et avaient vécu au grand soleil de la liberté. . La réponse de Washington, je vous l'ai lue dans la dernière leçon; c'est dans cette lettre qu'il s'indigne qu'on commence à parler de ïnonarchie. Ce mot de monarchie lui faisait horreur. Il ne la craignait pas immédiatement^ mais il sentait que si l'anarchie se jprolongeait, on arriveraità des désordres, et que le peuple, tremblant pour sa sécurité, se réfugierait sous un pouvoir fort. Cette réponse trahit des incertitudes. Washington était un esprit timide, mais si l'esprit était timide^ le cœur était résolu. On voit dans sa correspondance un homme qui discute, qui examine toutes choses, comme si chacune des questions qu'il étudie importait à son

honneur ici-bas et à son salut dans l'autre monde ; puis, quand il a longtemps discuté, et qu'il a pris son parti, l'homme est admirable. C*est la plus grande, la plus honnête volonté que le monde ait jamais vue. Il fait ses objections à Jay. <( Vous avez raison, dit-il, mais qu'arrivera-t-il si le peuple ne nous suit pas?» C'est pour lui la question délicate. Suivi par l'opinion, on pouvait, sauver l'Amérique ; si on n'en était pas suivi, c'était un nouveau ferment de discorde , et la dissolution arrivait. Il était permis à un patriote de s'effrayer d'un pareil avenir.

L'assemblée se réunit à Annapolis, en 1786; dès le premier jour on n'était pas en nombre. Cinq États seulement s'étaient fait représenter. Plusieurs avaient refusé d*y envoyer des délégués, d'autres l'avaient promis et ne l'avaient pas fait; de toutes parts il y avait défiance. Pour des hommes ordinaires, c'était un échec de plus ; pour des patriotes fermement décidés à servir leur pays, il n'y a jamais de position mauvaise. Toute réunion où Ton peut parler hautement est une occasion de s'adresser au pays et de lui dire la vérité.

Hamilton et Jay prirent une résolution hardie. Us demandèrent qu'au lieu de discuter sur une .question insoluble, on s'adressât au pays tout entier, qu'on lui déclarât que la question de commerce n'était pas isolée; qu'il fallait, pour la résoudre, discuter le principe môme du gouvernement. Ils proposèrent de nommer une convention qui examinât les vices de la confédération, et demandèrent qu'au second lundi de mai 1787 on réunit à Philadelphie une convention chargée d'examiner la

situation et de soumettre au congrès les mesures nécessaires, afin que ces mesures adoptées ensuite par le congrès fussent soumises à chacun des treize États, et ' que les réformes proposées devinssent l'œuvre du peuple tout entier.

Ce système de révision ne ressemble en rien à ce que ^ nous imaginons. Nommer une commission ayant un objet déterminé, soumettre ensuite son travail à la discussion du congrès, et enfin au peuple des États, c'était en apparence un moyen très-lent, très-difficile ; mais ceux qui l'avaient proposé'connaissaient les Américains, et c'était peut-être ce qu'on pouvait faire de mieux en ce moment. Au fond de ces mesures, en apparence si compliquées, il y avait une grande pensée qui devait sauver l'Union, c'est celle-ci. Pourquoi souffrait-on? Parce que les États et le congrès n'avaient pu s'entendre. La jalousie des États paralysait le congrès, les représentations du congrès étaient dédaignées par les États. n y avait donc deux pouvoirs constamment en querelle, et il n'y avait pas de raison pDur que cette jalousie cessât de sitôt; il était même facile de prévoir que les États, qui étaient chose vivante, finiraient par paralyser entièrement le congrès, et que la souveraineté fédérale disparaîtrait devant la souveraineté des États. Mais ni le congrès ni les États n'étaient le peuple américain ; " on pouvait passer sur leur tête et s'adresser au peuple directement. Or il y avait bien des jalousies entre les États, mais il n'y avait pas de dissidences entre les citoyens de Virginie, de Pensylvanie, du Massachusetts. Tous étaient Américains, tous avaient le même senti-

196 * HISTOIRE DE LA CORSnTTTiON.

ment national; on s'était battu sur le même champ nie bataille , et de ce sang yersé en commun et pour la même cause était né le peuple américain. L'idée de génie^ c'était de s'adresser directement au peuple, de lui demander de se sauver lui-même. C'est ce qui fit le succès de la proposition d'Hamilton K '^

Une adresse fut envoyée à tous les États. La Virginie, — et ce nom doit rester cher aux Américains, car dans la révolution c'est toujours la Virginie qu'on trouve au premier rang, — la Virginie prit de suite son parti; elle accepta la proposition, elle nommée des délégués, et, pour montrer l'importance de la question, elle mit au premier rang le nom de Washington. Puis, allant plus loin, l'assemblée de Virginie prit des résolutions et fit un appel au patriotisme américain. Cet appel était pressant : ((Concitoyens, disait-il, voyez si vous voulez vous perdre en vous attachant à des intérêts mesquins, ou si vous voulez sauver le pays ; laissez de côté des jalousies qui vous ruinent, prenez des mesures pour que l'unité nationale soit faite, et que l'Amérique soit aussi heureuse pendant la paix que glorieuse pendant la guerre. »

Cette adresse de la Virginie fut accueillie avec défiance en certains endroits, avec faveur en d'autres. On se demandait surtout ce que ferait Washington. 11 hésitait toujours, et par des scrupules qui lui font honneur.

Vous vous rappelez que, quand il avait quitté l'armée,

Page 1