‹ Histoire des États-Unis (volume 2)Chapitre 33 sur 84 · KING, RANDOLPH, WILSON, MOREIS · texte numérisé non relu

KING, RANDOLPH, WILSON, MOREIS

appeler le parti des États. Il avait compris une union de TAmérique comme une confédération d'États souverains. Cette doctrine, il l'avait vivement défendue devant le congrès. Aussi s'était-il opposé à la réunion fédérale d*où devait sortir la constitution. Il lui semblait qu'on avait dans le congrès un pouvoir suffisant pour doter l'Amérique du gouvernement dont elle avait besoin. Mais, en 1786, éclata l'émeute du Massachusetts: il fut alors visible pour tous les esprits non prévenus, que, s'il n'y avait pas un pouvoir central pour relier ^ et retenir ensemble toutes les colonies, l'Amérique se diviserait nécessairement, et qu'il n'y aurait ni sécurité, ni liberté. A la nouvelle des troubles du Massachusetts, Rufus King se rendit dans son pays. Il proniit à l'assemblée de Boston le secours du congrès. U lui semblait impossible que, s'il y avait l'ombre même d'un gouvernement en Amérique, ce gouvernement pût laisser une de ses provinces en proie à la sédition. De , retour au congrès, Rufus King demanda l'exécution de la promesse qu'il avait faite ; il trouva partout une froideur singulière, une impuissance radicale. Parmi les hommes politiques, les uns doutaient de leur droit, les autres ne se souciaient pas d^agir. La vue de ces hésitations et de cette impuissance changea complètement les idées du jeune politique; il comprit qu'il fallait de toute nécessité à l'Amérique un pouvoir en état de maintenir la paix, fût-ce par la force, et le même homme qui avait repoussé l'idée d'un gouvernement central en devint le plus zélé partisan. Ce fut l'idée qu'il défendit dans la G^vention avec une énergie singulière. U dé-

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ciara qu'il ne sacrifierait pas la sécurité et la liberté du citoyen au fantôme de la souveraineté locale ; que les États étaient des corps politiques, et non des souverains, puisqu'on face de l'étranger ils étaient sourds, muets^ paralysés. Il ne demandait pas qu'on anéantit l'indépendance intérieure des États, mais qu'on leur ôtât tout ce qui était de la souveraineté générale. En deux mots il voulait qu'on passât d'une représentation d'États à une représentation du peuple , et d'une confédération à une nation. Comme Hamilton et ses amis, Rufus King voulait étouffer en 1787 le germe fatal d'où est sorti la révolution de 1861.

Il n'était point facile de faire admettre ces idées en Amérique. C'est pour cela qu'il est bon de signaler les patriotes qui firent accepter cette grande réforme. Il ne faut pas les juger avec nos idées françaises; nous ne comprendrions pas ce qu'il leur fallut de volonté, de courage et d'efforts. Nous ne connaissons que l'unité; elle est notre folie et nous en sommes justement fiers. Pour apprécier Rufus King, il faut se reporter en Amérique, ou bien il faut se demander comment on s'y prendrait si l'on voulait former une union de la France, de l'Espagne et de l'Italie ; quelle part de souveraineté il faudrait laisser à chacun de ces États. Il est évident que si on leur enlevait le droit de faire la paix et la guerre, les traités, les lois de douane, etc., ce ne seraient plus des États souverains, et que, si on le leur laissait, il n'y aurait pas d'union.

Rufus King était tellement pénétré de ce besoin d'u*^ nité, qu'il fit insérer dans la constitution une disposition

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qui pour nous a peu d'intérêt, et qui est peut-être une des plus importantes. 11 fit décider que les États particuliers ne pourraient jamais faire de loi rétroactive, ou de loi qui affaiblit les obligations desxîontrats. En d'autres termes, il n'est pas permis à la Virginie, par exemple, de déclarer qu'on ne payera que quatre pour cent d'intérêt par an, quand le contrat a stipulé qu'on payerait cinq; qu'on payera en papier quand il a été décidé qu'on payerait en argent. Cette disposition a fort aidé à l'unité des États-Unis. Ce ne sont pas toujours les lois politiques qui font le plus pour l'unité des nations, et il est certain que le Code civil a contribué aux progrès de la démocratie beaucoup plus que toutes nos constitutions. Il en a été de même de la disposition proposée par Rufus Eing. Supposez en Europe ime même loi des contrats, une même monnaie, des douanes communes, et voyez quel pas énorme vers l'unité I Que ne devrait-on pas à celui qui, en rapprochant ainsi les intérêts, rapprocherait les cœurs ! Voilà quel fut le rôle de Rufus King. Je le signale pour montrer quelle bonne foi ce jeune politique mettait dans l'accomplissement de sa mission patriotique ; comment, au lieu d'apporter dans la Convention fédérale des passions de parti, il n'y avait apporté que l'amour de la patrie.

Rufus Ring nous a laissé le noble exemple d'un citoyen qui se rend à l'expérience, et lui sacrifie ^a vanité. Edmond Randolph, un autre enfant de la révolution, nous montrera également ce que peut le patriotisme sur un eœur honnête et dévoué.

Edmond Rsmdolph appartenait à une des premières

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familles de la Virginie. Un de ses oncles, Peyton Randolph, avait été le président du premier congrès continental ou congrès de la révolution. Né en 1733, Edmond Randolph était en 1775 un des aides de camp de Washington. Peu dé temps après, il était obligé de quitter le général : de grands intérêts le rappelaient en Virginie; il y allait recueillir la succession de son oncle, qui était une succession politique autant que financière. En 1786, c'est lui qui est gouverneur de la Virginie, et qui remplace Patrick Henry. En cette qualité, il exerça une grande influence sur la convocation de la Convention fédérale ; ce fut lui qui, d'accord avec Madison, décida Washington à accepter la présidence de cette assemblée. Edmond Randolph fut, lui aussi, député à la Convention fédérale, et chargé par ses collègues de la Virginie de faire un projet de constitution qui pût servir de fonds aux discussions de l'Assemblée. Ce projet, connu sous le nom de plan de Virginie^ a été singulièrement modifié avant de devenir la constitution fédérale, mais ce fut ce plan qu'on discuta.

Ce projet de constitution montre très-bien ce qu'on voulait en Amérique : un pouvoir exécutif, un double pouvoir législatif, un gouvernement central ayant le droit de faire la paix et la guerre, de lever des impôts, de régler le commerce ; mais, en même temps, il nous montre combien on était peu avancé sur les questions les plus délicates. Ainsi Randolph était partisan d'un pouvoir exécutif multiple qui eût laissé l'Amérique dans une faiblesse incurable. Il n'avait pas d'idées plus justes sur le cara<5tère des deux assemblées législatives ; il pro-

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posait quô ce qu'on a appelé plus tard le Sénat fût choisi par la chambre des représentants sur une liste présentée par les législatures des États particuliers. Ce sénat, choisi par l'assemblée des représentants, comme notre conseil d'État de 1848, n'aurait pas eu de racine populaire, et, par conséquent, n'aurait été ni une résistance ni une force. Randolph voulait aussi que le pouvoir judiciaire fût obligé, dans certains cas, de s'associer avec le pouvoir exécutif pour apposer le veto, aux décisions du pouvoir législatif.

C'était un système compliqué, et par cela même impuissant.

Dans la Convention, Randolph prit une part active à . la discussion. Mais quand vint le moment de signer la constitution, il hésita par un scrupule honorable : il doutait que son mandat Tautorisât à faire un pas aussi hardi. On s'était réuni pour amender les articles de conrédération, et, au lieu de cela, on avait fait une constitution nouvelle, une constitution qui n'était plus celle d'une confédération d'États, mais celle d'un peuple. On avait réellement constitué une nation. Les scrupules de Randolph était exagérés, car il ne s'agissait en définitive que d'un projet qu'on soumettait à la nation. Des mandataires ne dépassent point la limite de leur pouvoir lorsqu'ils n'arrivent pas à l'exécution et qu'ils réservent à leur mandant la liberté d'accepter ou de refuser. En France, ce n'est pas de cette façon qu'on agit ; nos délégués se chargent toujours de fair^ pour nous nos propres affaires, et de disposer seuls de nos plus chers intérêts. En Amérique, on respecte mieux la souveraineté popu-

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