‹ Histoire des États-Unis (volume 4)Chapitre 2 sur 89 · PREFACE. VII · texte numérisé non relu

PREFACE. VII

La souveraineté du peuple n'a donc qu'un domaine restreint, un domaine politique; c'est là qu'elle est un bienfait pour tous et n'est un danger pour personne.

Qu'on lise les amendements de la constitution américaine, on y verra qu'avec une sagesse admirable le peuple américain a mis en dehors de l'action du congrès la liberté religieuse, la liberté de la parole, la liberté de la presse, la liberté de la personne. C'est afin de protéger ces droits que l'État existe. S'il les envahit, quelle est sa raison d'être? Il a beau invoquer la sûreté publique, ce n'est plus qu'un engin de domination et de tyrannie.

On voit par là qu'en invoquant la souveraineté du peuple, un Français et un Américain expriment par un même mot deux idées différentes. Il n'est pas d'Américain qui ne s'abandonne avec confiance à la souveraineté du peuple, car, dans les questions d'intérêt commun, qui décidera si ce n'est la majorité? Qu'y a-t-il en dehors de la majorité, sinon la force et la ruse? Mais il n'est pas de Français raisonnable qui ne soit effrayé de la souveraineté absolue du nombre, car devant elle disparaît toute idée de justice. Si la majorité fait la loi, c'en est fait de la liberté et de la conscience même. Les martyrs étaient des rebelles, et les bourreaux avaient raison, car ils étaient les plus nombreux et les plus forts.

Quand Rousseau eut jeté dans le monde ce terrible principe de la souveraineté absolue du peuple, il en fut effrayé, et pour corriger cette force qu'il avait déchaînée il établit aussitôt que la volonté générale ne pouvait se déléguer, et qu'un peuple qui se donnait des députés abdiquait par cela même et cessait d'exister politiquement. Les législateurs de la Révolution, disciples de Rousseau, ne se sont pas arrêtés devant le scrupule du maître; ils ont admis la délégation de la souveraineté, et ont érigé en principe que les mandataires du peuple sont le peuple même,. et que leur volonté fait loi en

toutes choses. C'est aiosi qu'à la monarchie absolue ils ont substitué l'omnipotence parlementaire.

La liberté n'y a rien gagné ; on peut même dire qu'en certains points elle y a perdu. Le pouvoir arbitraire de nos anciens rois était adouci par les mœurs et par une douceur paternelle; avec la Convention on a eu le despotisme de la loi et une centralisation plus dure et plus étroite. Ce n'est pas tout. La liberté a péri par le principe même de la souveraineté populaire. Si la majorité des électeurs, qui n'est qu'une minorité dans la nation, représente le peuple, absolument parlant, si la majorité des députés, qui n'est qu'une poignée d'hommes, a le même privilège, pourquoi donc un individu nommé par l'immense majorité des électeurs ne serait-il pas à lui seul le représentant du peuple tout entier? Ainsi raisonnèrent les empereurs romains, ainsi raisonna le premier Consul; sa logique valait mieux que celle de Robespierre. Élu par près de quatre millions de Français, il avait droit de se dire le représentant de la France, à beaucoup plus juste titre que ces conventionnels nommés à Paris, au milieu des émeutes, par quelques centaines de factieux.

Les Américains sont partis d'un principe plus juste, et qui, en certains points, se rapproche de celui de Rousseau. Ils n'admettent pas la délégation, ou, pour l'appeler par son vrai nom, l'abdication de la souveraineté populaire. Ils n'admettent pas qu'un gros de députés puisse disposer à son gré de la vie nationale, et couvrir ses passions, ses haines, ses vengeances du nom sacré du peuple. En Amérique, le Président et le Congrès ne reçoivent que des pouvoirs limités. Le peuple leur délègue certains attributs exécutifs et législatifs, mais ces attributs sont définis. Il y a là un mandat étroit qu'on ne peut étendre sans trahison. La souveraineté reste donc toujours entre les mains de la nation ; président et députés ne sont que

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