Madison Papers, t. II, p
il avait fait une adresse qu'il avait envoyée à tous les gouverneurs des États , et que , dans cette adresse , il avait donné des conseils et demandé la réforme de la confédération. Or, pour Washington, l'âmé la plus patriotique, le cœur le plus civique qui ait jamais existé, un général qui même en déposant son commandement donnait des conseils , cela lui semblait quelque chose de peu régulier et de dangereux pour la liberté. Donner des conseils au pays , quand on commande une armée, cela pouvait être innocent chez un Washington; mais pour d'autres généraux qui ne sont pas des Washington, il est très-facile de passer à l'injonction, de l'injonction à l'action , et de prendre sur soi de faire le salut du pays.
Washington avait donc justifié sa demande à ses propres yeux, en se disant que ses conseils étaient le testament d'un homme qui rentrait dans la vie privée. A cette condition de ne plus rien être , il avait pensé qu'il pouvait donner un dernier avis à son pays, sans que la liberté courût aucun danger. C'était un adieu suprême qu'il avait adressé à ses concitoyens. Rentrer dans la vie publique, n'était-ce pas donner un exemple fatal à la liberté ?
D'un autre côté, il craignait que le peuple ne fût pas mûr pour un changement. Il avait la parfaite connaissance des républiques; il savait que toute démarche précipitée met l'opinion en défiance et compromet la cause même qu'on veut servir. « Un des inconvénients des gouvernements démocratiques, écrivait-il au général Knox, et ce n'est pas le moindre, c'est qu'il faut tou-
jours que le peuple sente avant de se résoudre à voir. Quand cela arrive, il est prêt à agir. Il en résulte que des gouvernements de cette espèce sont toujours lents.)) Observation d'une grande profondeur. On a beau dire à un peuple : ceci est; mauvais, dangereux, vous allez à votre perte, le peuple, qui n'est pas suffisamment instruit, ne s'aperçoit qu'une mesure est mauvaise que quand ses intérêts sont menacés; alors il se révolte, s'irrite, et en général jette à terre le gouvernement qui le gêne. Mais en était-on là? l'Amérique avait-elle asse^ souffert? ou au contraire, ne se plaindrait-on pas de l'importunité de Washington?
Ce fut alors que Jay revint à la charge, il sentait trop bien l'importance d'avoir pour soi l'opinion de Washington. C'est au nom de la patrie en danger qu'il somme le général de prendre i^n parti. Voici la réponse de Washington :
Mount-Vernon, 10 mats 1787.
« Cl^er Monsieur, — Votrp lettre du 7 janvier touche un sujet bien important et mérite une attention toute particulière.
« La révision du système fédéral, l'extension des pouvoirs du congrès nous donneront-elles un gouvernement capable d'agir? C'est ce que je n'oserais décifler.
^ Mais ce que perspnne pe peut nief, c'est que l'organisation actuelle a pne foule de vices et d'inconvénients... Ces défauts sont tellement visibles, tellement sensibles, que nul raisonnement ne peut les contester, et que probablement nul (Changement de conduite ne pourrait les écarter. 11 est probable que toute correction partielle sera sans effjet, quoi qu'pn
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en puisse penser. C'est vouloir étayer une maison qui tombe, et dont rien ne peut empocher la ruine.
« Mais l'esprit public est-il mûr pour un pareil changement, et quelles seraient les conséquences d'une tentative prématurée ?
« Mon opinion est que ce pays doit encore sentir et voir un pou plus, avant que ce projet puisse s'accomplir. La soif du pouvoir, cet amour d'une souveraineté bâtarde, et je dirai presque monstrueuse, qui règne en chaque État, organisera une phalange armée contre tout essai de réforme. On y verra tous ceux dont une réforme affaiblirait l'influence en affaiblissant le rôle des États. Et quand on compare le petit nombre d'hommes qui, dans un gouvernement national, seront appelés à des postes honorables ou lucratifs, avec le grand nombre de ceux qui ne peuvent espérer d'être remarqués, et des mécontents qui attendent des places, il est à craindre qu'on ne rencontre une opposition irrésistible, jusqu'à ce que la masse des citoyens comprenne la nécessité d'une réforme, comme font aujourd'hui les gens clairvoyants.
« Parmi les personnes qui réfléchissent, je crois qu'il n'en est pas une qui ne commence à penser que notre constitution est meilleure en théorie qu'en pratique. Malgré la vertu de l'Amérique, qu'on fait sonner si haut, il est probable que nous donnerons la triste preuve que les hommes ne peuvent se gouverner par eux-mêmes, sans moyen de coercition chez le souverain.
« Je voudrais cependant essayer ce que suggérera la convention proposée, et ce qu'on pourra faire suivant ses.copseils.
« C'est peut-être le dernier moyen pacifique qui nous reste sans perdre plus de temps que ne le permet l'exigence des affaires.
« Dans la rigueur des principes, peut-être une convention ainsi tenue n'est-elle pas légale? mais le congrès peut colorer la chose en recommandant la convention, sans prétendre en
d(''finir exactement les pouvoirs. Dans mon opinion, une telle définition serait dangereuse, toute constitutionnelle qu'elle fût. La méfiance du congrès, la jalousie des États finiraient par tout paralyser.
« On a mis mon nom parmi ceux des délégués à la convention, mais il a été mis contrairement à mon désir, et il y reste contrairement à la prière que j'ai faite. Plusieurs raisons me semblent rendre ma présence peu convenable et peutêtre dangereuse, quoiqu'il y en ait beaucoup qui puissent l'exiger. »
Quel mélange de simplicité, d'inquiétude et de clairvoyance ! Washington ne se fait pas illusion ; on arrive à une crise ; mais, avec la prudence qui le caractérise, il se demande s'il n'est pas utile d'attendre encore, surtout s'il est bon que le général Washington reparaisse sur la scène politique ; en d'autres termes, il a autant de crainte de se mettre en avant, qu'un ambitieux vulgaire en aurait eu le désir. C'est là le caractère de Washington : une grande réserve jointe à une grande énergie. Les événements se chargèrent de lui prouver qu'il avait tort. C'était le moment de l'émeute du Massachusetts, de la banqueroute du papier-monnaie, de la querelle avec l'Espagne à l'occasion de la navigation du Mississipi; c'était le moment où l'État de New-York donnait le dernier coup à la confédération, en refusant de consentir à un impôt pour payer la dette extérieure et intérieure des États-Unis. A continuer dans cette voie, l'Amérique était perdue. Ces raisons, présentées de nouveau à Washington, le touchèrent. La première raison qui le décida, c'est que le peuple avait saisi avec empressement la proposition faite par la Convention
d'Annapolis. Il y avait donc un sentiment de lassitude, un désir de réforme. Le devoir des honnêtes gens était de s'y associer. De plus, le choix des membres de la nouvelle Convention était excellent ; les hommes les plus capables, qui s'étaient retirés depuis longtemps dans les États particuliers, aimant mieux être gouverneurs en Pensylvanie , en Virginie , etc., que d'être membres du congrès, acceptaient la délégation avec empressement. Washington pouvait espérer que cette Convention ferait beaucoup de bien.
Puis il y avait une autre raison. On parlait de monarchie dans certains États, et dans d'autres d'aristocratie ; on commençait à dire que le général Washington se tenait à l'écart, par calcul et pour se faire reconnaître comme l'homme nécessaire.
S'associer aux patriotes qui voulaient réformer la constitution, c'était montrer qu'il ne voulait être autre chose qu'un citoyen, c'était dissiper des calomnies , c'était répondre à un désir exprimé par le pays; le devoir était là. Washington accepta donc; mais dans l'intervalle qui se passa entre son acceptation et l'ouverture delà Convention, qui n'eut lieu qu'en mai 1787, il se mit au travail pour se faire des idées exactes sur le meilleur moyen de réformer la constitution.
Washington avait reçu une éducation fort ordinaire; tout jeune il avait commencé par être arpenteur. C'était là, il est vrai, un travail qui n'avait aucun rapport avec l'arpentage de notre pays, et qui constituait en Amérique, au contraire, une fonction importante. L'arpenteur était un pionnier qui allait dans les territoires
parcourus par les sauvages faire les délimitations nécessaires, préparer la colonisation future. Plus tard Washington était devenu officier de milices, et s'était distingué en des expéditions dangereuses. Il avait fait peu d'études littéraires , mais ce n'en était pas moins un esprit méditatif et qui avait cette connaissance des hommes et des choses que rien ne peut ï'emplacer. Il y voulut joindre la connaissance des hvres, et il est resté dans ses papiers des notes où l'on voit qu'il a étudié toutes les confédérations de l'antiquité. Ainsi on a trouvé des notes sur les confédérations de la Lydie et de la Carie, puis sur la confédération Germanique, sur celle des Pays-Bas, en un mot, sur toutes les confédérations qui ont existé ; il cherchait à se rendre conipte de ce qu'étaient ces associations et de ce qui les ftvait fait échouer. Puis il étudia tous les grands écrivains; et cela est honorable pour nous, celui qui le frappa le plus, c'est Montesquieu ; il est vrai qu'il a de beaux chapitres sur les confédérations. C'est après cette préparation que Washington se rendit à la Convention, qui le choisit à l'unanimité pour président.
Nous verrons quel y fut son rôle. Mais comme il avait la plus haute idée de l'impartialité requise d'un président, il ne prit la parole qu'une seule fois pour dire qu'il verrait avec satisfaction qu'on acceptât une solution de laquelle dépendait l'adoption de la constitution. Du reste le respect qu'on avait pour lui était si grand, qu'au lieu de se livrer à des jalousies misérables, on vota ce que voulait le général. C'est à la fois l'éloge du peuple qui respectait ce caractère , et du caractère qui
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était digne d'un tel hommage. On était tellement sûr dit patriotisme de Washington, que sa volonté fit loi. Il eut donc un succès que n'eut jamais la force dans le monde, celui de soumettre les esprits.
Maintenant un mot sur la Convention américaine ; c'est là un des sujets les plus curieux en poUtique, les plus nouveaux, et, malheureusement pour nous, les moins connus en France.
Comment peut-on réformer une constitution sans bouleverser un pays? Si l'on demandait cela à des Français, très-peu pourraient répondre ; car notre passé ne nous montre que des bouleversements. D'où cela vient-il? Évidemment d'une erreur; car c'est une maxime constante, que l'expérience de la vie a confirmée chez moi, que la vérité donne toujours des fruits excellents, et que l'erreur en donne toujours de mauvais. Une loi suprême, une loi divine a fait de la vérité une plante féconde qui ne peut produire que de bons grains, et de l'erreur une plante vénéneuse qui ne peut qu'empoisonner. Supposer que l'erreur peut être bonne, c'est une contradiction dans les termes 5 il faut supposer une vérité qui soit désastreuse et nuisible. C'est Dieu lui-même se donnant un démenti.
Quel est le principe fondamental de la démocratie ? C'est que le peuple est souverain. Ce principe, les Américains l'acceptent plus franchement que nous ne faisons. En vertu de ce principe, ils délèguent à une assemblée le pouvoir de faire une constitution, mais ils ne vont pas plus loin. La souveraineté populaire, les Américains ne la délèguent jamais, ils la gardent pour
eux. Nous faisons tout le contraire, nous ne nommons une assemblée que pour abdiquer entre ses mains. La souveraineté déléguée fait qu'à l'instant même tous les pouvoirs vont à l'assemblée, et, comme si ce n'était pas assez de danger, nous avons soin que cette assemblée soit unique; sa volonté, disons-nous, c'est la volonté nationale; qui peut la limiter?
En théorie, il est fort aisé de dire que les assemblées sont le peuple; mais, en fait, elles sont composées de quatre cents, cinq cents, huit cents personnes. Ce n'est pas le peuple, ce sont des représentants, et, comme tous les hommes, ces représentants ont des passions et des intérêts particuliers. Aussi ces assemblées, qui doivent tout sauver, commencent-elles toujours par installer deux choses : l'anarchie et le despotisme. Et il en est toujours ainsi, quelle que soit la vertu des assemblées.
Je dis qu'on installe l'anarchie. Pourquoi ? Parce que quand une assemblée est maîtresse de tous les pouvoirs, il n'y a pas un fonctionnaire qui ne se dise ; (( demain, après-demain, ma position sera menacée; y> depuis le préfet jusqu'au garde champêtre, chacun se sent inquiet de son sort. Et j'ajoute le despotisme, parce qu'une assemblée n'est pas responsable ; et qu'un pouvoir ilhmité sans responsabilité, c'est la définition même de la tyrannie.
On a beau faire de grands discours sur l'unité du peuple : toutes les fois que vous aurez quatre cents personnes pour gouverner et faire une constitution, vous aurez quatre cents personnes qui suivront leurs idées et leurs vues personnelles. Dans cette situation vous
ne pouvez empêcher certains intérêts de se faire jour. Ainsi une assemblée dira toujours : a Le pouvoir est trop fort, » et de la constitution de 1789, comme de celle de 1848, sortit un pouvoir exécutif qui n'était pas suffisamment constitué. Dans les deux cas , on est arrivé à Tanarchie , et puis à une révolution. Ou bien , une assemblée se dira : « Je ne veux pas de deux chambres , » et on aura une des plus mauvaises formes de l'omnipotence parlementaire. Je ne connais pas d'exemple d'un pays qui ait vécu avec une seule assemblée. Quelquefois, quand une assemblée a fait une constitution, elle usurpe la souveraineté au profit de son œuvre, et le premier soin qu'elle a, c'est d'engager l'avenir. On donne, en d'autres termes, la souveraineté à un morceau de papier. Savez-vous à quelle époque on devait réformer la constitution de 1791, qui mourut en 1791 ? On ne devait y toucher qu'en 1811 ou 1821. Comptez combien la France a eu de révolutions et de gouvernements entre ces deux dates. C'est là une usurpation de la souveraineté. Un peuple a toujours le droit de reviser sa constitution, car elle est faite pour lui. Qu'il faille le consulter, qu'il faille agir légalement, que ce ne soit pas le premier groupe venu qui puisse réformer cette constitution, c'est naturel; mais mettre un pays dans cette situation, où nous l'avons vu deux fois en soixante ans, que la majorité du peuple veuille réformer la constitution, et qu'on lui oppose une feuille de papier en lui disant : — « Tu ne peux pas, cette feuille de papier te le défend , » je le déclare , c'est une des plus grandes folies constitutionnelles ou non
constitutionnelles que j'aie jamais Yue dans l'histoire.
Maintenant à côté de nos vains essais plaçons le système américain. L'Amérique a réformé paisiblement sa constitution en 1787 , et il ne se passe guère d'année sans qu'un des trente-quatre États de l'Union ne réforme sa constitution, et ne nomme une convention à cet effet. Ce nom de convention qui, en France, éveille de terribles souvenirs, est là-bas d'une innocence complète. On ne s'occupe pas plus d'une convention que du comité qui va régler l'équipement d'un bataillon ou la tenue d'un comice agricole. Là-bas ce mot veut dire commission, chez nous il signifie despotisme.
Aux États-Unis, le peuple ne délègue jamais sa souveraineté, il donne des pouvoirs spéciaux ^ en outre, ces pouvoirs spéciaux, il ne les délègue point aux assemblées ordinaires. La première condition, en Amérique, est que tout marche réguUèrement^ et que la convention chargée de faire une constitution n'ait pas autre chose à faire. Autrefois nous disions en France ; « Le roi est mort, vive le roi. » L'autorité passait sans solution de continuité des mains dii monarque mort entre celles de son successeur. Les Américains peuvent dire : « Chez nous, l'autorité ne meurt jamais. » L'ancienne constitution continue d'exister, le gouvernement et les chambres continuent de gouverner. Il n'y a rien de particulier qu'une émotion légère dans les esprits. Dans une ville insignifiante, qui n'est pas celle oii se tient le corps législatif, comme par exemple, si vous le voulez, en France, Versailles, Tours, Poitiers, on installe une commission chargée d'examiner les modifications cons-
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titutionn elles demandées par le pays. Voilà la convention chargée de préparer un projet de constitution.
Les procès-verbaux des séances de cette commission sont publiés. Le pays peut s'intéresser à la question qui s'agite, mais il ne se demande pas si on va faire de lui une aristocratie Spartiate ou une démocratie romaine. Non, il s'agit de savoir si le pouvoir judiciaire, par exemple, sera constitué de telle ou telle façon. C'est là toute la question. Le projet fait, le pays le discute, les journaux le critiquent, et enfin il est adopté par le vote populaire. La convention prépare l'œuvre constitutionnelle, mais ne se substitue pas à la volonté populaire et n'usurpe pas la souveraineté.
Voilà la grande perfection du système américain. Chez nous tout est simpHcité en apparence , mais tout repose sur un sophisme. Le peuple est souverain en droit, mais la souveraineté est déléguée, et en fait le peuple est désarmé ; les législateurs sont les maîtres. Non, la souveraineté ne se délègue pas, car un peuple n'abdique jamais. On délègue un pouvoir défini, mais quelle nécessité de donner à une assemblée tous les pouvoirs ! Le système américain a l'air très-compliqué, il est en réalité d'une simpHcité parfaite; il part de ce principe : que le peuple est souverain, qu'il a des agents qui travaillent pour lui, et qui ont des fopctiops déterminées. Quand il a chargé une convention de lui faire une constitution, cette convention, qui ne gouverne pas, n'a d'autre pouvoir que celui de faire la constitution que demande le peuple.
Telle est la théorie qu'Hamilton défendait, et, dans
ce système, c'est toujours le peuple qui a le dernier mot.
Vous voyez que si, en 1789, on avait pu populariser chez nous de telles idées, on aurait évité bien des malheurs; car si, en 1789, on avait chargé une convention quelconque de faire une constitution et rien autre chose, si on n'avait pas remis entre les mains d'une assemblée tous les pouvoirs et toute la souveraineté, il est probable qu'on aurait fait une constitution qui durerait encore. Les Anglais, qui sont des gens pratiques, se sont bien gardés de ces réformes qui perdent un pays. Chez eux, il n'y a pas de constitution écrite, quoiqu'il n'y en ait pas de plus certaine ; cela leur permet de la réformer peu à peu. C'est le couteau de Jeannot; on change tous les dix ans, tantôt la lame, tantôtle manche, et c'est toujours le môme couteau. C'est là un avantage immense, parce qu'on ne se trouve jamais sans couteau et sans constitution.
C'est là le grand avantage de l'histoire : elle nous apprend à profiter de l'expérience des autres pays, et à douter un peu de notre sagesse et de notre infaiUibilité.
Il y a en France un esprit dangereux dont il faut se corriger. La révolution a été une très -grande chose , elle a corrigé d'énormes abus et aboli des privilèges détestables , elle s'est défendue vaillamment contre l'étranger. Il en est résulté qu'elle a gardé pour nous un caractère religieux et sacré. Qu'on respecte le courage et le dévouement de nos pères, ce n'est pas moi qui m'y opposerai. Le meilleur sentiment qui puisse exister dans l'âme d'un peuple, c'est le respect.
CONVENTION D'ANNAPOLIÎ. * * / '209
Qu'on soit même tenté d'amnistier les erreurs et les fautes de nos pères, qu'on en fasse le crime du temps, je comprendrai ce sentiment, sans le partager; car j'aime qu'on soit sévère avec les erreurs d'autrefois : j'y vois le salut du présent. L'amnistie des fautes passées encourage les fautes futures ; la sévérité de l'histoire ne trouble pas les morts dans leur tombe , et elle protège les vivants.
Mais ce que je ne puis admettre , c'est l'idolâtrie de la révolution. Rien de plus dangereux que le létichisme du passé. Il y a en France un parti qui se dit démocratique et qui peut-être se croit libéral, et dont toute la science n'est qu'une foi aveugle dans la révolution. Quand il y a quelque réforme à faire, on ne se demande pas ce qui est bon et juste, mais ce qu'on a fait en 1793. Grâce à ce culte étrange, on entasse faute sur faute, erreur sur erreur, désastre sur désastre. Youlez-vous suivre le même chemin, vous échouerez comme en 1848. La science poHtique est une chose aussi certaine que les sciences naturelles. Vous ne pouvez répéter les mêmes fautes , sans aller aux mêmes abîmes. Soyons de notre temps : c'est la première condition du progrès. Il faut qu'un peuple vive de sa propre vie, qu'il étudie l'histoire pour s'instruire et non pour imiter. Rompons avec de vaines et dangereuses idoles. Le Dieu que nous cherchons est le père de la vérité et de la justice : c'est celui-là, et celui-là seul, qu'il faut reconnaître et adorer.
NEUVIEÎME LEÇON
4ïj:xanprb hamilton.
Messieurs,
Ce fut le 14 mai 1787 que se réunit, à Philadelphie, la Convention qui devait doter le peuple américain de sa constitution. A l'unanimité , Washington en fut nommé président.
Avant de vous parler des questions qui furent discutées, je veux vous faire connaître les personnages principaux de la Convention , les hommes qui ont eu la gloire de fonder cet édifice qui , pendant soixante-dix ans, a abrité la fortune de l'Amérique. Cela est d'autant plus nécessaire , qu'il n'en est pas de la vie poHlique comme du théâtre. Au théâtre, il faut connaître la pièce avant déjuger les acteurs; dans la vie politique, au contraire, ce sont les acteurs qui font la pièce. Avant d'assister au drame, il faut savoir quelles idées ils apportent, quels sentiments les animent, quels principes ils veulent faire triompher.
Sur AYashington, nous en avons assez dit pour le connaître. Je consacrerai la leçon d'aujourd'hui à l'homme qui, après Washington, on peut dire à côté de
Washington , a eu la plus grande influence sur l'organisation des États-Unis, à Alexandre Hamilton.
Hamilton est peu connu en France; en Amérique même, on ne lui rend pas justice.
Les idées qui ont prévalu après la présidence de AYashington et de son successeur ne sont pas celles qu'Hamilton a défendues. Le parti politique qui a pris les affaires a traité Hamilton avec peu de faveur, et, quoiqu'il ait laissé un nom honorable , on n'apprécie pas à sa juste valeur un des hommes les plus heureusement doués qui aient paru dans le monde, et surtout un des plus grands serviteurs de la liberté.
Alexandre Hamilton était né à Névis, la plus riante des Antilles, le 11 janvier 1757. Son père était Écossais et appartenait à une branche de la grande famille des Hamilton. Sa mère était d'origine française : c'était une demoiselle Faucette. Elle descendait d'une famille de huguenots, que la révocation de l'édit de Nantes avait obligés de sortir de France.
Hamilton perdit sa mère de bonne heure. Cependant il semble qu'elle ait exercé sur lui une grande influence ; c'est à elle, sans doute, qu'il a dû de parler français avec facilité. lia, du reste, dans le caractère, certains traits qui trahissent son origine.
Son père se ruina. A l'âge de douze ans, on l'envoya dans la petite île de Sainte-Croix, pour y être employé dans une maison de commerce. On a de lui des lettres écrites à cet âge, et dans ces lettres il y a des passages singuliers. Il ne veut pas rester dans cette triste position de commis. « Je méprise, écrit-il, la baisse. jç.opjdi-
tien à laquelle la fortune me condamne ; je risquerais volontiers ma vie, mais non pas mon honneur, pour élever ma position. Je ne suis pas philosophe ; on peut dire que je fais des châteaux en Espagne , mais souvent le rêve devient la vérité quand le rêveur a de la constance. Je voudrais qu'il y eût une guerre ^ »
C'est bien là le rêve d'un enfant qui cherche l'inconnu tout en apprenant la tenue des livres, talent modeste qui, disons-le en passant, devait servir plus tard au premier ministre des finances qu'aient eu les États- Unis.
Convaincu qu'on ne peut s'élever que par l'étude, Hamilton prenait sur son sommeil pour se donner une éducation complète. Les mathématiques, la chimie, la littérature, l'histoire, tout intéressait cet ambitieux de douze ans. Il montrait une telle facilité qu'on s'intéressa à lui; ses parents, ses amis pensèrent qu'il serait bon de l'envoyer en Amérique, sur le continent, pour y achever ses études.
Ce fut en 1772, à l'âge de quinze ans, qu'il arriva dans la Nouvelle-Jersey. Il était Américain de naissance, et, dans la guerre de l'indépendance, toutes les Antilles anglaises faisaient des vœux pour la cause commune ; mais il n'était pas Américain du continent. Ce fut là, pour lui, une cause de défaveur et de faiblesse, car il n'avait pas ces alUances puissantes et ces souvenirs du passé qui firent la fortune de gens bien au-dessous de lui par le dévouement et le génie.