‹ Histoire des États-Unis (volume 4)Chapitre 39 sur 89 · Federalist, n · texte numérisé non relu

Federalist, n

Franklin, -vous ne pouvez réunir les hommes sans réunir du même coup leurs passions, leurs faiblesses, leurs petites idées. Si ces hommes sont cinq ou six, ils se font chacun leur part, et vous avez une oligarchie qui vous gouverne ; mais s'ils sont en trop grand nombre, vous avez des éléments de discorde considérables. Il faut donc que l'assemblée ne soit ni trop ni trop peu nombreuse.

Quel est ce milieu qui convient à un pays? Il serait difficile de le dire. Quimt à moi, je pense que la division en 450 arrondissements et 450 députés, qui existait sous la monarchie constitutionnelle, était suffisante, et que, quand il y a trop ou trop peu de députés à nommer, il n'y a pas pour l'électeur cette liberté du choix qui lui est aussi nécessaire qu'à l'élu.

Les Américains nommèrent donc un député par 30,000 habitants, ce qui leur donna 65 députés pour leur premier congrès. Le chiffre des députés devait augmenter; les Américains ont toujours pensé qu'ils formeraient un jour une nation de 1 00 miUions d'hommes. C'est une idée qui n'est pas sortie de leur tête depuis Franklin. On pensait donc que le nombre des représentants s'accroîtrait. Mais , avec l'horreur des grandes assemblées, la pensée constante des Américains a été d'empêcher que cet accroissement ne devînt excessif. Notez bien que ces députés , qui représentent des États, n'ont pas à s'occuper dans le congrès de questions d'intérêt local, mais seulement de questions d'intérêt général, de tarifs de douane, etc. Il n'est donc pas nécessaire qu'il y ait autant de dé-

piités que dans nos assemblées. Eh bien ! l'effort a été de réduire le nombre des représentants, et on Fa réduit en fait, quoique leur nombre ait augmenté. Ainsi, en 1802, on décida qu'il y aurait 106 représentants, c'est-à-dire que, pour une population d'un peu plus de 5 millions d'habitants, on nommerait un député par 33,000 habitants. En 1811 , la population était de 7 miUions; on adopta le chiffre de 35,000 habitants et de 181 représentants. En 1822, il y avait 10 millions d'habitants; on prit le chiffre de 40,000 habitants, et on porta à 210 le nombre des membres de la Chambre. En 1832, pour i 3 millions d'habitants, on prit le chiffre de 43,000, et on nomma 243 députés. En 1842, on était arrivé à 17 milHons d'habitants. Là on diminua le nombre des députés, et on décida qu'on ne dépasserait plus le chiffre invariable de 233. En 1842, ce chiffre donna un député pour 62,000 habitants; en 1852, un député pour 93,000 habitants; et enfin, en 1860, il y avait un député pour 127,381 habitants, ce qui donne un député pour 31 ou 32,000 électeurs. Cela se rapproche de notre système; mais, comme je vous le disais tout à l'heure , remarquez qu'il ne faudrait pas comparer notre pays à l'Amérique ; car, dans notre assemblée, les députés représentent tout à la fois l'intérêt général et l'intérêt particulier, tandis qu'en Amérique les députés au congrès représentent seulement l'intérêt général. Je crois que chez nous le chiffre de 35,000 est trop élevé pour que les élections puissent se faire hbrement, et donner satisfaction à la diversité des intérêts.

La loi américaine veut qu'on ne nomme jamais qu'un député à la fois; il n'y a pas de scrutin de liste. C'est la pensée constante des peuples libres, qu'il faut que les élections soient faites directement. Il faut que les électeurs ne choisissent qu'une personne, et connaissent bien la personne qu'ils choisissent.

Vint ensuite une question de détail qui a joué un assez grand rôle, la question du traitement. Dans les idées américaines, les mandants doivent toujours payer leur mandataire. En Angleterre le traitement des députés n'a jamais été abrogé, et on a conservé le nom du dernier député qui s'est fait payer sous Charles II, après la Restauration. Mais depuis longtemps, depuis bientôt deux siècles, la loi est tombée en désuétude. L'aristocratie anglaise a double profit à écarter ce salaire ; elle diminue la concurrence et elle accroît sa popularité. Aux colonies, au contraire, l'usage était qu'on payât les représentants suivant la durée de la session, et il y avait certains pays oii on le faisait chaque matin, en leur répétant une petite formule pour qu'ils songeassent à abréger leurs discussions. La constitution fédérale une fois étabhe, le congrès décida qu'on payerait aux membres du congrès, sénateurs ou représentants, 4 dollars par jour, plus un droit de voyage, nommé mileage ^ à raison de 8 dollars par vingt milles, aller et retour du siège du congrès. Il arriva ce que nous avons vu plus d'une lois dans notre pay^, qu'on se plaignit que les représentants prolongeaient les sessions pour toucher plus longtemps leur indemnité. On a fini par adopter un système d'indemnité fixe; on donne 6,000 dollars par chaque con-

grès, c'est-à-dire pour deux sessions, aux représentants, et on les paye ainsi à raison de 250 dollars, soit 1 ,250 fr. par mois.

Doit-on payer les représentants? L'école constitutionnelle^ qui avait pour chefs Benjamin Constant et ses amis, était très-opposée à l'idée de payer les députés; cela amoindrit les députés, disait-on, il n'est pas bon qu'pn puisse soupçonner leur désintéressement.

Cette raison ne me paraît pas sulfisante. L'idée qui me paraît plus juste , c'est que personne ne doit servir son pays par faveur, et presque dédaigneusement. Et je crois que , dans les conditions où l'indemnité législative est établie en France, elle n'a rien d'excessif.

Une dernière question qui se présente quand on s'occupe de la représentation , c'est la question de permanence des assemblées, et du droit de dissolution. En Amérique, le congrès est permanent^ et, comme dans toutes les républiques, il peut se réunir quand il lui plaît , personne n'a le droit de le convoquer. Le président n'a pas davantage le droit de le dissoudre^ car ce serait lui reconnaître un droit supérieur à celui des représentants du pays. C'est peut-être une raison pour que les assemblées ne durent que deux ans ; car avec celles qu'on ne peut dissoudre, comme chez nous en 91, en 1848, quand on ne peut les Veiivoyer, ou les faire céder, on n'a d'autre moyen que de faire un appel au peuple, ce qui s'appelle une révolution; tandis que dans les monarchies la dissolution des assemblées ,

en les renvoyant devant le peuple, supprime tout prétexte de coup d'État. En Amérique on a persisté dans la forme républicaine qui a ses inconvénients ; mais ces inconvénients s'y trouvent singulièrement modérés par deux correctifs. C'est d'abord le Sénat qui se renouvelle par tiers tous les deux ans, qui est peu nombreux, et qui en Amérique est dans une position tout à fait supérieure à la Chambre des représentants. Il y a là un grand pouvoir modérateur. C'est ensuite le président qui, nommé pour quatre ans, entre aux affaires avec une Chambre nouvelle, et il est difficile que la Chambre des représentants puisse se quereller avec ce président nommé par un même courant d'opinion. Quant h la Chambre qui est nommée au milieu de la présidence, elle peut lutter sans doute , mais la lutte ne peut être jamais bien vive, quand des deux parts il suffit d'un peu de patience pour que les deux pouvoirs expirent en même temps, et que le peuple ressaisisse sa souveraineté.

En réalité, cela n'a pas de graves dangers; mais néanmoins je dirai que, suivant moi, le système constitutionnel des ministres responsables est beaucoup plus républicain et a moins d'inconvénients que le système des États-Unis. Les journaux américains ont déjà annoncé qu'il était question de réformer la constitution fédérale de manière que les ministres eussent entrée à la Chambre, et que la Chambre pût exprimer son mécontentement. Mais le jour où la Chambre pourra blâmer les ministres, et intervenir dans le gouvernement, on demandera, par réciprocité , que le gouvernement

368 HISTOIRE dp: la constitution.

puisse dissoudre la Chambre , et on arrivera ainsi au système , suivant moi , le plus vrai , le plus franc, le plus républicain qui, toutes les fois qu'une difficulté se produit entre les pouvoirs, renvoie au peuple pour qu'il décide la question.

Tel est donc le système américain. Vous voyez combien toutes ces questions ont été résolues avec sagesse. La durée des assemblées est peut-être un peu courte, elle est cependant assez longue pour qu'on puisse étudier les lois. En somme le système est excellent.

Avant de finir, je voudrais répondre à une objection qui plus d'une fois a dû se présenter à votre esprit. Sans doute, direz-vous, nous voyons bien dans tout cela qu'on cherche ce qu'il y a de meilleur et de plus raisonnable; on tâtonne, on choisit, mais il n'y a pas de règle fixe ; et surtout il n'y a rien qui ressemble à la belle structure de nos constitutions , rien qui soit jeté en moule, et qui vienne d'un premier jet. Alors qu'est-ce que la pohtique ? C'est une science de bonne femme; il n'y a aucun principe arrêté.

C'est cette idée que je voudrais examiner avec vous. C'est une question des plus déhcates, elle touche à une des erreurs invétérées de l'esprit français. Pour cela il faut que je vous fasse un peu de philosophie ; mais vous m'avez habitué à tant d'indulgence que je ne crains pas de me hasarder sur ce terrain, plus nouveau peut-être pour moi que pour vous.

L'esprit de l'homme est absolu, il va directement à l'absolu et à l'infini. Ce sentiment de l'infini, comme disait Descartes, c'est la marque de l'ouvrier : Dieu s'est

imprimé dans notre âme. Les choses finies ne contentent pas notre esprit ; il ne peut pas s'y borner. Nous ne pouvons comprendre la fin de l'espace, les limites du temps; nous allons toujours à l'infini et à l'absolu. Quand, au contraire , nous sortons de notre pensée et que nous descendons dans le monde , là nous trouvons tout autre chose. Tout est fini, tout est limité. Nos sens s'arrêtent à un certain point; il y a des bornes partout. Ainsi notre esprit ne peut comprendre l'indivisibilité de'la matière, notre pensée partagera toujours en deux la parcelle qui échappe à nos yeux. Le chimiste, au contraire, n'a aucun embarras à dire : Voici l'atome chimique; au delà de cette division la substance n'existe plus pour nos sens. Voilà donc d'un côté l'esprit qui va à l'absolu, et de l'autre côté voilà l'observation, l'étude de la nature qui ne nous montre que des choses relatives, finies. Il en devait être ainsi pour que notre esprit pût comprendre toutes choses. Il fallait que la balance fût ainsi faite qu'elle pût tout peser. Notre esprit est donc un instrument d'une finesse admirable, mais un instrument qui n'a de valeur qu'autant qu'il s'applique aux choses. Une balance ne se pèse point elle-même; elle pèse les objets qu'on met en ses plateaux. Cette nécessité où nous sommes de prendre pour sujet de nos observations le monde extérieur est aujourd'hui le premier axiome des sciences naturelles, c'est ce qui fait leur certitude et leur grandeur; mais c'est encore une nouveauté pour certaines sciences, la révolution n'est pas faite en politique. Au moyen âge la scolastique réduisait tout au syllogisme , suppo-

sant que tout ce qui est compris par l'esprit doit exister ; Hegel a rajeuni cette théorie : c'est une erreur immense, car elle suppose l'identité de la pensée et des choses, cette identité, on ne Tapas encore démontrée, et, à mon avis, on prouvera quelque jour qu'elle n'existe pas. L'esprit est fait pour comprendre la nature ; cela suppose des qualités que la nature n'a point.

Ce sophisme philosophique, qui prend pour la vérité des choses les pures conceptions de l'esprit, est une erreur de vieille date -, c'est de cette façon qu'on a peuplé les sciences humaines d'entités chimériques et d'abstractions dangereuses. La politique n'a pas échappé à ce danger. Rousseau, Mably ont fait sortir de leur cerveau des constitutions imaginaires , pour des hommes qui n'ont jamais existé. Or la politique a précisément pour objet les hommes d'aujourd'hui qui ont des droits parce qu'ils ont des rapports entre eux , et les choses d'aujourd'hui, qui sont des intérêts parce qu'elles appartiennent à des hommes. La vraie politique est donc celle qui s'occupe des hommes et des choses de son temps; c'est une politique qui est aussi différente de l'ancienne que l'astrologie est différente de l'astronomie, et l'alchimie de la chimie.

Il est évident que tous les peuples n'ont pas les mêmes mœurs , que les conditions de la vie sociale ne sont pas partout les mêmes, et que par conséquent on ne peut concevoir une même législation s'appHquant à toutes les nations. Si un Chinois se trouvait ici, je ne crois pas qu'il réclamât l'application de la constitution française à son pays; si un homme du seizième siècle

LA CIIAMDRE DES IIEPHÉSENÏANTS. 371

retenait à la vie, il ne comprendrait rien à nos idées sur la religion , sur régalité , sur la propriété. Au seizième siècle, l'Église romaine était dominante le pays était partagé en trois Etats, l'industrie n'existait pas: voilà des choses dont il faut tenir compte. Ce sont là toutes choses finies, limitées qu'il faul calculer, peser, compter. On dira : C'est bien difficile; oui, sans doute, il est bien plus facile de faire une révolution !

Quand on est jeune, on dit : Les vieilles gens nous parlent toujours d'expérience, nous avons une hardiesse d'egprit qu''ils n'ont pas. Non, les vieillards n'ont pas cette hardiesse d'esprit, parce qu'ils ont vécu. Les jeunes gens ont souvent raison contre les vieillards par le côté du sentiment, parce que la vieillesse devient égoïste; mais les vieillards ont souvent raison contre les jeunes gens parle côté de l'expérience, et c'est pour cela qu'en politique il faut prendre leçon du passé. Il ne faut pas croire qu'on abaisse ainsi la science; au contraire, on l'élève, car on la met dans les seules conditions où elle puisse atteindre à la vérité. Savez-vous quel est l'intérêt de cette réforme? C'est la hberté qui est en jeu. Comme la pensée humaine, abandonnée à elle-même, va forcément à l'absolu, toutes les fois que vous faites de la politique avec des abstractions, vous établissez le despotisme.

En écrivant le Contrat social^ Rousseau croit établir le règne de la démocratie; il aboutit au despotisme. Pourquoi? c'est qu'il fait passer dans son système l'absolu de sa pensée. Quand, au contraire, vous vous occupez des hommes et des intérêts, c'est-à-dire d'une

foule de créatures et de choses finies, variées, vous arrivez forcément à la liberté. S'occuper des hommes et des choses, tenir compte du temps et de l'espace, ce n'est donc pas une espèce de méthode inférieure, c'est la science elle-même. C'est ainsi qu'on arrive à comprendre ce que c'est que le génie anglo-américain, génie pratique qui n'exclut aucune théorie, mais les vérifie et les modifie, selon les besoins des peuples et les nécessités du temps.

Voilà les vérités que je voudrais vous inculquer, parce que, si nous avons tant sou Sert depuis soixantedix ans, c'est que nous n'avons pas vu que la politique est une science d'observation , comme sont toutes les sciences; le jour où nous aurons compris cela, nous en aurons fini avec l'esprit de révolution et nous posséderons le véritable esprit de la liberté.

Page 1