NEUVIEME LEÇON
Messieurs ,
Ce fut le 14 mai 1787 que se réunit, à Philadelphie, u Convention qui devait doter le peuple américain de sa constitution. A l'unanimité, Washington en fut nommé président.
Avant de vous parler des questions qui furent discutées, je veux vous faire connaître les personnages principaux de la Convention , les hommes qui ont eu la gloire de fonder cet édifice qui, pendant soixante-dix ans, a abrité la fortune de l'Amérique. Cela est d'autant plus nécessaire , qu'il n'en est pas de la vie politique comme du théâtre. Au théâtre, il faut connaître la pièce avant déjuger les acteurs; dans la vie politique, au contraire, ce sont les acteurs qui font la pièce. Avant d'assister au drame, il faut savoir quelles idées ils apportent, quels sentiments les animent, quels principes ils veulent faire triompher.
Sur Washington, nous en avons assez dit pour le connaître. Je consacrerai la leçon d'aujourd'hui à l'homme qui, après Washington, on peut dire à côté de
Washington , a eu la plus grande influence sur l'organisation des États-Unis, à Alexandre Hamilton.
Hamilton est peu connu en France; en Amérique même, on ne lui rend pas justice.
Les idées qui ont prévalu après la présidence de Washington et de son successeur ne sont pas celles qu'Hamilton a défendues. Le parti politique qui a pris les affaires a traité Hamilton avec peu de faveur, et, quoiqu'il ait laissé un nom honorable , on n'apprécie pas à sa juste valeur un des hommes les plus heureusement doués qui aient paru dans le monde, et surtout un des plus grands serviteurs de la liberté.
Alexandre Hamilton était né à Névis, la plus riante des Antilles, le 11 janvier 1757. Son père était Écossais et appartenait à une branche de la grande famille des Hamilton. Sa mère était d'origine française : c'était une demoiselle Faucette. Elle descendait d'une famille de huguenots, que la révocation de l'édit de Nantes avait obligés de sortir de France.
Hamilton perdit sa mère de bonne heure. Cependant il semble qu'elle ait exercé sur lui une grande influence ; c'est à elle, sans doute, qu'il a dû de parler français avec facilité, lia, du reste, dans le caractère, certains traits qui trahissent son origine.
Son père se ruina. A l'âge dé douze ans, on l'envoya dans la petite île de Sainte- Croix, pour y être employé dans une maison de commerce. On a de lui des lettres écrites à cet âge, et dans ces lettres il y a des passages singuliers. Il ne veut pas rester dans cette triste position de commis, «. Je méprise, écrit-il, la basse condi-
tion à laquelle la fortune me condamne ; je risquerais volontiers ma vie, mais non pas mon honneur, pour élever ma position. Je ne suis pas philosophe ; on peut dire que je fais des châteaux en Espagne, mais souvent le rêve devient la vérité quand le rêveur a de la constance. Je voudrais qu'il y eût une guerre !. »
C'est bien là le rêve d'un enfant qui cherche l'inconnu tout en apprenant la tenue des livres, talent modeste qui, disons-le en passant, devait servir plus tard au premier ministre des finances qu'aient eu les États- Unis.
Convaincu qu'on ne peut s'élever que par l'étude, Hamilton prenait sur son sommeil pour se donner une éducation complète. Les mathématiques, la chimie, la littérature, l'histoire, tout intéressait cet ambitieux de douze ans. Il montrait une telle facilité qu'on s'intéressa à lui ; ses parents, ses amis pensèrent qu'il serait bon de l'envoyer en Amérique, sur le continent, pour y achever ses études.
Ce fut en 1772, à l'âge de quinze ans, qu'il arriva dans la Nouvelle-Jersey. Il était Américain de naissance, et, dans la guerre de l'indépendance, toutes les Antilles anglaises faisaient des vœux pour la cause commune ; mais il n'était pas Américain du continent. Ce fut là, pour lui, une cause de défaveur et de faiblesse, car il n'avait pas ces alliances puissantes et ces souvenirs du passé qui firent la fortune de gens bien au-dessous de lui par le dévouement et le génie.