‹ histoire des EtatsUnisChapitre 39 sur 103 · X- LEÇON. — MADISON, FRANKLIN · texte numérisé non relu

X- LEÇON. — MADISON, FRANKLIN

porta le vote de ce bill , qui fut dès lors la loi de la Virginie.

t* Cette loi ne fut pas adoptée partout dès le premier jour : c'est seulement en 1835 que le Massachusetts, le dernier de tous les États de l'Union, a accepté la liberté religieuse. Mais aujourd'hui qu'on jouit pleinement de cette liberté, on se demande comment, pendant si longtemps, on a refusé ce qui est l'avantage de l'Église, des fidèles, et, en dernière analyse, de la religion et de l'État.

Dans cette assemblée de Virginie, Madison continua l'œuvre qu'il avait commencée au congrès. Il voulait arriver à constituer un pouvoir central, à fondre les intérêts communs des treize colonies de façon à donner à l'Amérique cette tête qui lui manquait. L'Amérique, en effet, était alors un grand corps qui n'avait pas de tête. La Virginie avait intérêt à ce que le commerce fût réglé d'une façon uniforme. Ce n'était pas un pays commercial; par conséquent elle avait à souffrir des droits particuliers que mettaient à l'entrée les États qui lui fournissaient les marchandises de l'Europe et des Antilles. De plus, la Virginie avait des querelles avec le Maryland pour le règlement des eaux communes aux deux pays. Madison, inspiré et soutenu par quelques patriotes, proposa de former une convention où les délégués des États intéressés dans cette question feraient une législation uniforme pour toutes les parties. C'est ce qu'on a appelé la Convention d'Annapolis. C'est là qu'en 1785 Madison se trouva auprès d'Hamilton.

Nous avons vu comment Hamilton profita d'une si-

tuation désespérée pour en appeler au pays, et décida l'Amérique à se sauver elle-même. Madison soutint avec énergie le projet patriotique de son jeune ami. 11 rentra ensuite en Virginie. La Virginie était l'État qui avait mené la révolution. L'agitation politique était, partie du Massachusetts; mais la Virginie, par son importance, la richesse de ses habitants, la grande figure que faisaient ces riches propriétaires avec leurs nègres ou leurs attachés, n'avait pas joué un moins grand rôle. C'était là qu'était l'aristocratie coloniale.

Si la Virginie se prononçait pour la révision, il était sûr qu'elle entraînerait le reste de la confédération. Madison finit par emporter toutes les voix, et, le 4 décembre 1786, la Virginie déclara, avant tous les autres États, qu'elle voulait une réforme de la constitution, et elle nomma des délégués à la future Convention. Ce fut à la sagesse de Madison qu'on dut de voir figurer le nom de Washington sur cette liste, et ce grand nom entraîna ceux qui pouvaient hésiter. Ce sont certainement là de beaux services rendus par un homme de trente-cinq ans.

Madison en fut récompensé en voyant son nom porté sur la liste. 11 fut envoyé le quatrième à la Convention fédérale. 11 prit dans cette assemblée un rôle remarquable. Il sentit d'abord qu'il se faisait là une grande expérience : il s'agissait de savoir si la république était possible sur un immense territoire. Il n'y avait pas d'exemple d'un tel fait dans l'histoire. L'antiquité nous montre des petites cités qui vivent en république; le système de l'antiquité est municipal. Quand Rome a

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voulu devenir une grande république, elle est devenue un empire, une démocratie sans représentation, sans garanties politiques et à la merci de la soldatesque. Les Pays-Bas n'avaient été qu'une collection de petites républiques, et n'avaient pas su se donner l'unité nécessaire pour faire un grand pays. L'Amérique cependant voulait être un grand pays. Madison sentait cela , et cherchait à organiser de la meilleure façon possible le pouvoir national de façon à ce qu'on pût constituer une république. C'était sa pensée, qu'il assistait à une œuvre décisive pour l'Amérique et pour l'humanité. Aussi , tandis que ses collègues s'occupaient de ce qu'ils avaient à faire dans l'assemblée, il consacrait ses nuits à tenir un procès-verbal très-exact de ce qui s'y disait. Et ce procès-verbal, connu sous le nom de Papiers de Madison et publié cinquante ans plus tard, est aujourd'hui le plus sûr commentaire de la constitution.

A ce moment, les idées de Madison étaient plus sages et plus pratiques que celles d'Hamilton. Hamilton rêvait une république aristocratique : l'Angleterre avec un président au lieu d'un roi, et des sénateurs viagers au lieu de lords héréditaires. Madison, au contraire, voulait une organisation entièrement démocratique, mais avec un pouvoir exécutif énergique et deux chambres. Il regardait l'institution d'une seule chambre comme mortelle pour la république. Il voulait, en outre, un pouvoir judiciaire indépendant; en deux mots, un gouvernement assez fort pour maintenir l'unité, mais hors d'état d'écraser l'indépendance locale.

C'est lui qui eut la conception la plus nette de la

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constitution qui pouvait le mieux convenir aux États- Unis. Ce n'était pas un esprit de grande portée ; mais s'il voyait les choses un peu terre à terre, il les voyait bien, et en outre il avait cet esprit de modération qui, en politique, est la vertu principale.

Lorsqu'après quatre mois de travail on vota cette constitution qui ne satisfaisait personne, et c'est peutêtre pour cela qu'elle était excellente, Madison sentit qu'il fallait la défendre. On s'imagine aujourd'hui que cette constitution fut reçue avec acclamation : tout au contraire. On accusait les gens qui l'avaient faite d'être des usurpateurs de la souveraineté \ ils avaient trompé Washington, disait-on, et rêvaient l'établissement du despotisme à leur profit. Chez les patriotes les plus exaltés, il y eut une opposition violente contre cette œuvre qui devait être adoptée par le peuple. C'est que les hommes les plus considérables de la révolution, ceux qui avaient joué un rôle de 1763 à 1787, n'avaient pas du tout l'idée de cette consolidation du pouvoir. Ayant passé leur vie à lutter contre la métropole, il leur semblait que l'affaiblissement du pouvoir était la première condition de la liberté. Fanatiques de l'indépendance locale, ce nouveau système de gouvernement, qui faisait de l'Amérique un grand État et qui annulait les vieilles colonies, était quelque chose d'étrange pour eux, qui avaient vécu pendant tant d'années sous l'empire d'idées tout opposées.

La première façon de triompher de cette opposition, c'était la presse. C'était le peuple qui devait décider de la constitution, c'était au peuple qu'il fallait s'adres-

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ser. Madison se réunit donc à Hamilton et à Jay pour publier le Fédéraliste. Le grand rôle, dans cette polémique, fut pour Hamilton, esprit vif et philosophique. Madison était une intelligence moins puissante ; cependant il écrivit à peu près le tiers du Fédéraliste. Ses articles sont pleins de sens : ce ne sont pas, comme les morceaux dus à la plume d'Hamilton, des pages qu'on peut traduire, et qui, encore aujourd'hui, nous intéressent. Mais tout ce qu'on pouvait dire de sensé sur une question a été dit par lui.

Le Fédéraliste faisait une certaine impression sur les gens qui lisaient, mais les gens qui lisent ne sont pas la majorité. Madison se rendit alors dans la législature de Virginie, pour rendre au pays un suprême service.

La constitution avait été faite par une Convention et adoptée par le congrès qui l'avait proposée à chaque colonie ; autrement dit, dans chaque colonie, le peuple nommait une convention, qui discutait à nouveau : c'était le peuple qui, dans les conventions des treize États, discutait treize fois la constitution. En Virginie, la convention était réunie ; Madison en faisait partie. C'est peut-être là qu'il a le mieux mérité de la patrie.

D'après l'usage reçu, il fallait neuf États pour que la constitution fût adoptée. On se disait que si neuf États adoptaient la constitution, les autres États ne voudraient pas demeurer en dehors de l'Union, et qu'on marcherait aussitôt l'Union formée.

11 y avait déjà sept États qui s'étaient prononcés pour 1 acceptation ; on était à peu près sûr du huitième, le

New-Hampshire. Le vote de la Virginie était donc décisif. Mais dans cette convention se trouvaient des hommes d'une grande valeur qui ne voulaient pas de la constitution, et à leur tête Patrick Henry, le plus ardent et le plus éloquent orateur de la Virginie, le premier apôtre de la révolution. Patrick Henry ne voulait pas de la constitution par des motifs qui paraissent aujourd'hui singuliers. Le Sud s'est séparé du Nord en prétendant que la constitution fédérale permettait à tout État de se retirer de l'Union, que ce n'était qu'un traité d'alliance entre États souverains, et que quand un État trouvait le lien trop serré , il pouvait le rompre. Eh bien, il y a soixante-dix ans, ces mêmes gens du Sud ne voulaient pas de la constitution parce qu'elle détruisait la souveraineté des États, et établissait un pouvoir central; c'est-à-dire qu'ils attaquaient la constitution il y a soixante-dix ans, en lui reprochant d'être ce qu'elle est réellement, tandis qu'aujourd'hui on lui dénie ce caractère pour plaire aux passions du moment.

« Quoi ! disait Patrick Henry, vous commencez votre constitution en disant : « Nous, le peuple des États- « Unis, nous avons décidé telle chose ! » Vous deviez dire : « Nous les États; » car il n'y a pas de peuple américain, mais treize États souverains. Vous usurpez la souveraineté en parlant au nom du peuple. »

La réponse était trop facile. L'acte rédigé à Philadelphie était un projet qui devait être adopté par le peuple. Un notaire parle toujours au nom de son client. C'était au peuple américain à mettre sa signature au bas de cet

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acte et à se l'approprier. Mais pour Palrick Henry, cette idée était le renversement de tout ce qu'il avait vu. Henry était soutenu par des hommes considérables, tels que Georges MasonetMonroë, qui fut le successeur de Madison à la présidence. Le résultat du vote était douteux. Il y avait soixante-huit membres, et la convention était également partagée. Ce fut là que triompha l'excellent esprit de Madison. Il avait l'art peu commun de ne pas blesser ses adversaires. Nous avons des avocats habiles, qui n'ont d'autre préoccupation que l'effet que leur discours fera le lendemain dans le journal ; quand les ministres auront été bien aiguillonnés, tourmentés, le lendemain le pays dira : Voilà un beau discours ? Mais de cette façon on ne fait pas les affaires du pays. Le véritable politique est celui qui s'occupe de la cause qu'il défend plus que de sa vanité; il évite tout ce qui pourrait blesser et cherche à rendre tous les partis favorables à son client, la liberté.

C'était là le talent de Madison. Après une discussion qui ne dura pas moins de vingt jours, il obtint une majorité de huit voix, qui décida du sort de la constitution.

C'est la plus belle page de la vie de Madison celle qui nous intéresse le plus. Plus tard il a joué un grand rôle politique, mais en dehors du cadre de nos études. Je n'en dirai donc que quelques mots. Il était l'ami de Jefferson, qui a eu sur lui une influence prépondérante. Jefferson était le chef du parti qui a toujours voulu grandir les États aux dépens de l'Union, et

qui, dans toutes les querelles entre les pouvoirs locaux et le pouvoir central, a mis en avant la fatale idée de nullification, c'est-à-dire de séparation. Ministre sous Jefferson de 1801 à 1809, et son successeur comme président des États-Unis, de 1809 à 1817, Madison n'a été que le continuateur de son maître. Lui et Monroë ont été les interprètes de la politique de Jefferson ; on peut dire que Jefferson, ou pour mieux dire sa pensée, a régné vingt-cinq ans sur les États-Unis, et cette pensée a fait dévier la constitution.

En 1817, Madison se retira de la vie politique; il mourut en 1835, chargé de gloire et de jours. C'était un honnête homme dont la vie a été très-utile à son pays ; mais selon moi la plus belle partie de cette vie, si longue et si bien remplie, a été la première. Sans être injuste pour les services de Madison et le mérite de sa présidence, on peut dire que ce qu'il a fait de plus grand, c'est ce qu'il a fait dans sa jeunesse, lorsqu'associé avec Hamilton il a été un des fondateurs de la liberté.

Dans la convention de Philadelphie il y avait à côté de Madison, et au-dessus de lui, un vieillard de quatrevingt-deux ans, le Nestor de l'Amérique, Benjamin Franklin. En France, qui ne connaît cette figure pleine d'une malicieuse bonhomie? Franklin était revenu de France en 1785. A Paris comme à Versailles, il avait su, sous les dehors d'un simple fermier de Pensylvanie, se faire adopter par tout ce qu'il y avait de beaux esprits. Le bon Franklin, qui ne portait pas de poudre, avec sa tOte chauve et sa capne de pommier, était le diplomate

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