‹ histoire des EtatsUnisChapitre 41 sur 103 · GOUVERNEUR MORRIS · texte numérisé non relu

GOUVERNEUR MORRIS

Messieurs,

J'ai essayé dans les précédentes leçons de vous faire connaître deux des principaux auteurs de la constitution américaine, Hamilton et Madison. Je leur ai joint Franklin qui, par l'autorité de son nom, de ses services et de son esprit, exerça une influence bienfaisante sur la Convention de 1787.

D'autres membres de cette assemblée prirent aussi une part importante à la rédaction de la constitution. Il n'y avait pas moins de cinquante-cinq délégués dans la Convention ; tous apportèrent à l'accomplissement de leur tâche un zèle, un patriotisme qu'on ne saurait trop reconnaître. Tous n'étaient pas distingués au même degré, et je n'ai pas la prétention de les faire tous comparaître devant vous. Il y en a d'abord un certain j nombre qui, n'ayant rien à dire, eurent le bon esprit | de se taire, ce qui est rare dans les assemblées; il y en a quelques autres qui sont plus célèbres comme hommes

d'État que comme orateurs, et dont la vie ne rentre pas dans le cadre de nos études. Parmi ceux qui jouèrent un certain rôle, j'en ai choisi quatre, pour vous faire apprécier les qualités diverses qui se firent remarquer dans la Convention. Ces quatre hommes, qui ont laissé un certain nom, sont Rufus King du Massachusetts, Edmond Randolph de la Virginie, James Wilson et Gouverneur Morris de la Pensylvanie. Ils représentent le bon sens, le patriotisme, la science, l'esprit.

Rufus King était un jeune homme. Je vous l'ai déjà fait observer : les patriotes qui eurent la hardiesse de constituer le gouvernement central, de nouer le faisceau américain, étaient pour la plupart des nouveaux venus. Étrangers aux premières haines de la révolution, unis par la communauté de la lutte et des souffrances, ils ont tous ce qu'on appelait l'esprit continental, c'estrà-dire l'esprit américain.

Rufus King était né en 1755 dans le district de Maine, qui faisait alors partie du Massachusetts. Gradué du Collège Harvard en 1777, nous le trouvons en 1778 aide de camp du général Sullivan. En 1783, il entre au congrès. A vingt-sept ans, il débute dans la vie publique, pour n'en plus sortir qu'à sa mort, en 1827. Venu en un temps où les places n'étaient pas considérées comme une monnaie politique, et ne changeaient pas de titulaire à chaque nouvelle présidence, il a passé une partie de sa vie dans les fonctions de ministre des États-Unis près de la cour de Londres et y a laissé la réputation d'un diplomate éminent.

Rufus King appartenait d'abord à ce qu'on pourrait

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appeler le parti des États. Il avait compris une union de l'Amérique comme une confédération d'États souverains. Cette doctrine, il l'avait vivement défendue devant le congrès. Aussi s'était-il opposé à la réunion fédérale d'où devait sortir la constitution. Il lui semblait qu'on avait dans le congrès un pouvoir suffisant pour doter l'Amérique du gouvernement dont elle avait besoin. Mais, en 1786, éclata l'émeute du Massachusetts: il fut alors visible pour tous les esprits non prévenus, que, s'il n'y avait pas un pouvoir central pour relier et retenir ensemble toutes les colonies, l'Amérique se diviserait nécessairement, et qu'il n'y aurait ni sécurité, ni liberté. A la nouvelle des troubles du Massachusetts, Rufus King se rendit dans son pays. Il promit à l'assemblée de Boston le secours du congrès. Il lui semblait impossible que, s'il y avait l'ombre môme d'un gouvernement en Amérique, ce gouvernement pût laisser une de ses provinces en proie à la sédition. De retour au congrès, Rufus King demanda l'exécution de la promesse qu'il avait faite ; il trouva partout une froideur singulière, une impuissance radicale. Parmi les hommes politiques, les uns doutaient de leur droit, les autres ne se souciaient pas d'agir. La vue de ces hésitations et de cette impuissance changea complètement les idées du jeune politique; il comprit qu'il fallait de toute nécessité à l'Amérique un pouvoir en état de maintenir la paix, fût-ce par la force, et le même homme qui avait repoussé l'idée d'un gouvernement central en devint le plus zélé partisan. Ce fut l'idée qu'il défendit dans la Convention avec une énergie singulière. Il dé-

clara qu'il ne sacrifierait pas la sécurité et la liberté du "citoyen au fantôme de la souveraineté locale ; que les États étaient des corps politiques, et non des souverains, puisqu'on face de l'étranger ils étaient sourds, muets, paralysés. 11 ne demandait pas qu'on anéantit l'indépendance intérieure des États, mais qu'on leur ôtât tout ce qui était de la souveraineté générale. En deux mots il voulait qu'on passât d'une représentation d'États à une représentation du peuple , et d'une confédération à une nation. Comme Hamilton et ses amis, Rufus King voulait étouffer en 4787 le germe fatal d'où est sorti la révolution de 1861.

Il n'était point facile de faire admettre ces idées en Amérique. C'est pour cela qu'il est bon de signaler les patriotes qui firent accepter cette grande réforme. 11 ne faut pas les juger avec nos idées françaises; nous ne comprendrions pas ce qu'il leur fallut de volonté, de courage et d'efforts. Nous ne connaissons que l'unité; elle est notre folie et nous en sommes justement fiers. Pour apprécier Rufus King, il faut se reporter en Amérique, ou bien il faut se demander comment on s'y prendrait si l'on voulait former une union de la France, de l'Espagne et de l'Italie ; quelle part de souveraineté il faudrait laisser à chacun de ces États. Il est évident que si on leur enlevait le droit de faire la paix et la guerre, les traités, les lois de douane, etc., ce ne seraient plus des États souverains, et que, si on le leur laissait, il n'y aurait pas d'union.

Rufus King était tellement pénétré de ce besoin d unité, qu'il fit insérer dans la constitution une disposition

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qui pour nous a peu d'intérêt, et qui est peut-être une des plus importantes. 11 fit décider que les Etats particuliers ne pourraient jamais faire de loi rétroactive, ou S de loi qui affaiblit les obligations des contrats. En d'autre» ) termes, il n'est pas permis à la Virginie, par exemple, \ de déclarer qu'on ne payera que quatre pour cent d'in-( térêt par an, quand le contrat a stipulé qu'on payerait j cinq; qu'on payera en papier quand il a été décidé] qu'on payerait en argent* Cette disposition a fort aidé ' à l'unité des États-Unis. Ce ne sont pas toujours les lois politiques qui font le plus pour l'unité des nations, et il est certain que le Code civil a contribué aux progrès de la démocratie beaucoup plus que toutes nos constitutions. Il en a été de môme de la disposition proposée par Rufus King. Supposez en Europe une même loi des contrats, une même monnaie, des douanes communes, et voyez quel pas énorme vers l'unité I Que ne devrait-on pas à celui qui, en rapprochant ainsi les intérêts, rapprocherait les cœurs ! Voilà quel fut le rôle de Rufus Ring. Je le signale pour montrer quelle bonne foi ce jeune politique mettait dans l'accomplissement de sa mission patriotique ; comment, au lieu d'apporter dans la Convention fédérale des passions de parti, il n'y avait apporté que l'amour de la patrie.

Rufus Ring nous a laissé le noble exemple d'un citoyen qui se rend à l'expérience, et lui sacrifie sa vanité. Edmond Randolph, un autre enfant de la révolution, nous montrera également ce que peut le patriotisme sur un cœur honnête et dévoué.

Edmond Randolph appartenait à une des premières

familles de la Virginie. Un de ses oncles, Peyton Randolpb, avait été le président du premier congrès continental ou congrès de la révolution. Né en 4753, Edmond Randolph était en 1775 un des aides de camp de Washington. Peu de temps après, il était obligé de quitter le général : de grands intérêts le rappelaient en Virginie; il y allait recueillir la succession de son oncle, qui était une succession politique autant que financière. En 1786, c'est lui qui est gouverneur de la Virginie, et qui remplace Patrick Henry. En cette qualité, il exerça une grande influence sur la convocation de la Convention fédérale ; ce fut lui qui, d'accord avec Madison, décida Washington à accepter la présidence de cette assemblée. Edmond Randolph fut, lui aussi, député à la Convention fédérale, et chargé par ses collègues de la Virginie de faire un projet de constitution qui pût servir de fonds aux discussions de l'Assemblée. Ce projet, connu sous le nom de plan de Virginie, a été singulièrement modifié avant de devenir la constitution fédérale, mais ce fut ce plan qu'on discuta.

Ce projet de constitution montre très-bien ce qu'on voulait en Amérique : un pouvoir exécutif, un double pouvoir législatif, un gouvernement central ayant le droit de faire la paix et la guerre, de lever des impôts, de régler le commerce; mais, en même temps, il nous montre combien on était peu avancé sur les questions les plus délicates. Ainsi Randolph était partisan d'un pouvoir exécutif multiple qui eût laissé l'Amérique dans une faiblesse incurable. Il n'avait pas d'idées plus justes sur le caractère des deux assemblées législatives ; il pro-

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posait que ce qu'on a appelé plus tard le Sénat fût choisi par la chambre des représentants sur uue liste présentée par les législatures des États particuliers. Ce sénat, choisi par rassemblée des représentants, comme notre conseil d'État de 1848, n'aurait pas eu de racine populaire, et, par conséquent, n'aurait été ni une résistance ni une force. Randolph voulait aussi que le pouvoir judiciaire fût obligé, dans certains cas, de s'associer avec le pouvoir eiécutif pour apposer le veto aux décisions du pouvoir législatif.

C'était un système compliqué, et par cela même impuissant.

Dans la Convention, Randolph prit une part active à la discussion. Mais quand vint le moment de signer la n -

constitution, il hésita par un scrupule honorable : il/ doutait que son mandat l'autorisât à faire un pas aussi? %\u*&+* hardi. On s'était réuni pour amender les articles de con-t u. fédération, et, au lieu de cela, on avait fait une constitu-j . ^ \

tion nouvelle, une constitution qui n'était plus celle) ^u-*-*" • d'une confédération d'États, mais celle d'un peuple. Oii^ ^Ji avait réellement constitué une nation. Les scrupules de' ^ 4^ ^ , , a *y. Randolph était exagérés, car il ne s'agissait en définie tive que d'un projet qu'on soumettait à la nation. Des'-4** / *?• mandataires ne dépassent point la limite de leur pouvoir lorsqu'ils n'arrivent pas à l'exécution et qu'ils réservent à leur mandant la liberté d'accepter ou de refuser. En ' France, ce n'est pas de cette façon qu'on agit ; nos délégués se chargent toujours de faire pour nous nos propres affaires, et de disposer seuls de nos plus chers intérêts. En Amérique, on respecte mieux la souveraineté popu-

laire. Vous vous rappelez qu'il devait y avoir treize conventions particulières où la constitution serait discutée treize fois par la nation. Avec de pareilles garanties, il semble que les hésitations de Randolph étaient excessives. Néanmoins il refusa de signer; mais, arrivé en Virginie, sentant bien que de l'adoption de la constitution dépendait le salut de l'Amérique, il se sépara de Georges Mason, son compatriote, qui lui aussi avait refusé de signer, et se réunit à Madison pour défendre, comme citoyen, l'acte qu'il n'avait point osé approuver comme simple mandataire. En agissant de la sorte, Edmond Randolph rendit un grand service à la patrie. Dans la convention de Virginie, on avait contre soi l'éloquence de Patrick Henry. Madison avait donné de très-bonnes raisons en faveur de l'Union; mais il fallait un de ces discours qui entraînent une assemblée, car du vote de la Virginie dépendait la destinée même de la constitution. Ce fut Randolph qui se chargea de faire ce discours, et voici quelle en fut la conclusion.

« J'ai travaillé, dit-il, à maintenir notre ancre de salut. Aussi sûrement que je crois en Dieu, je crois que notre sécurité politique, notre bonheur et notre existence comme nation dépendent de l'union des États. Sans cette union, le peuple de Virginie, comme celui des autres États, serait exposé aux indicibles calamités qu'amènent la discorde, les factions, la turbulence, la guerre et le sang versé. 11 faut que l'esprit américain et l'orgueil américain se réunissent pour assurer le magnifique triomphe de l'Union. Réveillons cette glorieuse fierté qui a défié les foudres de l'Angleterre. Qu'on ne puisse pas dire de nous qu'après avoir accompli les plus nobles ex-

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