‹ Histoire des evêques de CoutancesChapitre 27 sur 158 · Chapitre · texte numérisé non relu

Chapitre

Aperçu historique sur les premiers siècles de cette

deuxième époque.

Au rapport de nos plus anciens registres , il y avait soixante-quatorze ans que Bier, surnommé Côles-dc-Fer , avait envahi une partie du diocèse ; depuis lors , le reste s'était trouvé conquis successivement , de sorte qu'il élail tout couvert de païens. Nous conservons ce mot , quoiqu'il ne convienne pas dans la circonstance : les Normans professaient la religion d'Odin (*) ; or , l'Edda , qui est l'évangile de cette religion , enseigne l'unité de Dieu et ne connaît pas les idoles. Mais ces peuples étaient infidèles , el dans leur infidélité ils avaient tout renversé : les églises étaient rasées ou dévastées , les monastères incendiés , les moines dispersés , les prêtres cachés , et pareillement le premier pasteur , les populations consternées ou en fuite. Enfin ,

(1) Ou Woden.

en 912 il fut permis d'espérer des jours meilleurs : le chef de la dernière , de la plus grande de toutes les invasions Normandes , Roi , se fil Chrétien. Cet exemple devait avoir une grande influence ; il influa en effet , mais ce ne fut que tardivement dans notre diocèse ; car , d'après les mêmes registres , un siècle après , nos évoques n'y venaient encore que furtivement exercer leurs fonctions. H n'est pas improbable que ce fut en haine de la religion chrétienne que le comte Rioul arma les Colentinais, et les mena à Rouen, l'an 931 , combattre le duc de Normandie. De plus , Huigrol et Harald , rois de Danemarck , y amenèrent et y laissèrent de nouveaux essaims de paiens , comme dil aussi Guillaume de Jumièges. Les Normaus du Colenlin , quoique de la même nation que Robert I , car c'était le nom que son parrain , Rolicrl , duc des Français , lui avait donné sur les fonts baptismaux , ne l'adoptaient pas volontairement pour mailre : ils étaient établis dans le pays avant lui , cl indépendamment de lui. 11 n'osa donc, ou ne put les contraindre à se faire chrétiens en même temps que ses autres s ijels ; et il fut obligé , pour ne pas laisser périr le nom de l'église de Cou lances , d'appeler l'évéque auprès de sa personne, et de lui donner un temple pour y faire l'oflioe. Pendant les sept jours que ce prince garda l'habit blanc après son baptême , il lit chaque jour des dons magnifiques à une église particulière ; ses largesses s'étendirent jusqu'au couvent du Monl-Sl-Michcl, mais Cou lances n'eut rien : l'église de Coulanccs n'était pas en état de recevoir ses libéralités.

A la fin , cependant , ces fiers infidèles courbèrent à leur tour la tète sous le joug de la foi. Ce qu'il y eul de plus admirable, c'est que ces hommes se convertirent de toute la bonne foi de leur cœur : on les vil aussitôt meure la main à l'œuvre pour réparer les dcsaslres qu'ils avaient causes ,

em et leurs ancêtres. Ils rebâtirent les églises , ils relevèrent les monastères , ils rappelèrent les moines et les prêtres , ils enrichirent les églises et les couvens; et, dans l'espace de moins d'un siècle, tout se retrouva comme il était auparavant, et peut-être mieux.

Le pays avait changé de maîtres , mais il ne changea point d'usages : les seigneurs Normans, qui avaient pris la place des seigneurs Français, se comportèrent absolument comme auraient fait ceux-ci : en fait des lois civiles , ils suivirent les lois de la féodalité ; en fait de religion , ils construisirent des églises auprès de leurs châteaux , ou des chapelles dans leurs châteaux même , et y mirent des prêtres à leurs gages. C'est-à-dire qu'en Normandie tout suivit la marche du reste de la France.

C'est au dixième et à l'onzième siècles qu'il faut se reporter pour retrouver l'étymologie du plus grand nombre de nos paroisses rurales. Il n'y a pas non plus, dans notre diocèse , de biens d'église, de dîmes ou de fabriques qui puissent remonter plus haut.

Chacun des Seigneurs attacha des revenus à l'église qu'il avait construite pour ses serfs (1) et pour lui-même ; en inféodant des terreins, il retint pour lui des redevances (2), et les dîmes pour sa chapelle. Le clerc , curé ou chapelain , dut faire trois parts de ces revenus : la première , pour fabriquer (3) son église , c'est-à-dire la reconstruire et l'entretenir ; la seconde , pour aumoner les pauvres j la troisième , pour subvenir à ses besoins personnels.

Nous avons dit peut être trop peu de choses encore de la discipline ecclésiastique ; relatons quelques-u ns des usages les plus

(1) Servi.

(2) Redivantiat, telle est l'origine des rentes seigneuriales.

(3) Pro fabrieandd eoclêtiâ.

saillans. Jusqu'au douzième siècle , on ne donna le baptême * hors le cas de nécessité , qu'aux veilles de Pâques et de la Pentecôte. Les nouveaux baptisés portaient pendant huit jours fliabit blanc, et, sur leur tète, un voile appelé chrismal, qui restait à l'église et dont les clercs se faisaient des surplis.

Le nombre des chômantes avait été ainsi fixé dans un plaids (!) tenu sous le règne deCharlemagne : Noël, Saint Etienne, Saint-iean-l'Èvangéliste , les Saints Innocens , l'octave du Seigneur , l'Epiphanie , l'octave de l'Epiphanie , la Purification , l'octare de Pâques toute entière, les Grandes- Litanies , l'Ascension , le lendemain de la Pentecôte , Saint Jean-Baptiste , Saint Pierre et Saint Paul , Saint Martin , Saint André. Ce nombre, déjà si grand , alla encore en croissant. Ces jours étaient observés universellement , et chaque diocèse avait encore en plus quelques fêtes particulières.

Chaque église avait le droit d'inscrire au nombre des Saints, et d'honorer d'un culte particulier , tous ceux des pieux personnages de sa connaissance qui étaient morts en odeur de sainteté. Le premier exemple de canonisation faite par Tau-* torité du Saint Siège remonte à l'an 993 , dans la personne de Saint lildric.

Quelle incontinence! Quelles mœurs! Nous n'osons entrer dans les détails. Quelle grossière supercherie ! Quelle mauvaise foi ! Le bon roi Robert faisait jurer ses sujets sur un reliquaire vide , dans la crainte qu'ils ne devinssent parjure» en violant leurs sermens.

Ainsi se passa le dixième siècle , et dans une telle i m péri lie des lettres que toute science faillit périr. N'eussent été les monastères , remplis d'infatigables copistes , qui conservèrent l'art de lire et d'écrire , l'Europe fût redevenuc barbare.

(1) Placitum du mot placet qui servait de formule aux décret» des assemblées mixtes» ou conciles de ce temps.

Vers le commencement de l'onzième siècle , la science coiffttienca à renaître; on enseigna dans les écoles le Tritiium, qui comprenait la Grammaire , la Logique et la Rhétorique ; bientôt on parla du quarfrivium, qui comprenait l'Arithmétique , l'Astronomie, la Géométrie et la Musique. Détestable musique ! La note n était pas encore connue , les fameuses syllabes ut ,re , mi > fa , etc. , ne furent trouvées que vers cette époque (1).

• Et de celte ancienne asnerie , dit Pasquicr , il advint » que la science fut appelée Clergie , que Von appela Grand- » Clerc l'homme savant , et Mauclerc celui que l'on tenait » pour béte. • De cette arnerie il advint aussi une chose déplorable pour la morale : c'est que , par défaut de titres • de registres , puisqu'on ne savait plus lire et écrire que dans les couvehs , les mariages devinrent sujets à de fréquens di-> vorces, pour cause de parenté. La généalogie des familles était réduite aux souvenirs des vieillards (2). La seule science cultivée était l'étude de la langue latine ; dans les treizième et quatorzième siècles, on forçait encore les religieuses à apprendre le latin ; mais , bon Dieu î quel latin î Latin barbare qui n'eût pas été compris d'un Romain.

Pendant les onzième et douzième siècles , les serfs commencèrent à se replacer à la hauteur des hommes : il leur fut

permis de lester , de paraître en justice , d'accepter le duel ,

(1) L'on fait honneur de l'invention au moine Gui Aretin ,-qut vivait en 1022, selon quelques-uns; mais selon d'autres, un peu plus tard.

(2) Ce fut sous le régne de François I, et par ordre de ce prince; que les curés commencèrent à tenir des registres de baptême; quelque temps tflus lard , on y ajouta les actes de mariage et de décès. Cependant l'usage des registres est plus ancien dans notre dioèse , car nous le trouvons établi du temps de Phileberl de Monljcu.

même contre des hommes libres. Les églises avaient des serfif, et heureusement pour l'humanité , car c'est par eux que raifranchissement commença. L'église , toujours amie de la liberté , donna une impulsion que le siècle fut forcé de suivre.

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