‹ Histoire des Français des diverses états (volume 2)Chapitre 43 sur 96 · ORFÈVRES · texte numérisé non relu

ORFÈVRES

Inventoire général des joyaulx du roy Charles le Quint.

Vingt couronnes d9or.

Dix chapels d'or.

Ung frontier de la royne Jéhanne de Bourbon , garni d'or.

Une co'èffe garnie de perles.

Unze paire de boutonnières.

Item quatre boutons chascun de six grosses perles et un saphir au milieu.

La grande nef d'argent , qui fu du roy Jehan , à deux chasteaux aux deux bouts et à tournelles tout en tour, pesant soixante-dix marcs.

Quarante trois cueillères et fourchettes d'or'9*, guarnies de pierreries.

Deux très grants flacons d'argent dorés , à imaiges enlevées des neuf preux , pesant quatre-vingt-dix-sept marcs.

Item l'anne des vendredis.

Deux chandeliers d'or, appelez mestiers.

Item un grant bible, bréviaires, messels.

Y a de plus des coupes , pots , pintes , aiguères et goubelets de cristal et des joyaux d'argent, chasteaux, s er aines , chevaux '".

Certes l'argenterie de ce prince devait être une belle étale, ou si vous voulez , une belle fenêtre20 d'orfèvre.

XIVe SIÈCLE. ;9

J'ai vu l'argenterie du feu Dauphin Humbcrt , qui était encore une autre belle fenêtre d'orfèvre.

L'inventaire latin 0I de cette argenterie porte : un beau gobelet de vermeil , à coupe de jaspe, orné de six peintures, avec cette devise écrite sur le couvercle : Decus aulœ , pignus egenlr0'. Assurément si le Dauphin avait emprunté sur ce gobelet, on aurait pu , sans avoir rien à risquer, lui prêter une somme bien considérable. Dans le corps de ce même vase était écrite cette autre devise : Hic clphus ar~ genti dat bis duo vina bibenti. Il donnait aussi deux plaisirs, et le plus grand n'était pas celui de boire.

J'ai vu encore l'orfèvrerie que la ville de Paris offrit à notre jeune roi et à notre jeune reine , le jour de leurs noces20\ J'ai vu l'orfèvrerie de la cour, l'orfèvrerie de table2 4, l'orfèvrerie des livres °\ l'orfèvrerie des habits °6 : J'en ai les yeux encore éblouis.

Que je marque rapidement les progrès de cet art :

Or épuré jusqu'à dix-neuf carats °7.

Argent doré avec autant de pureté que d'éclat.

Argent , or plaqué , avec autant de solidité que dégoût.

Perles , diamans et pierreries , semées toujours par la main des Grâces.

Sculpture , ciselure , gravure.

Enfin imitation parfaite f même des formes humainesro8.

Il y a quelque temps que je faisais des visites fréquentes chez un orfèvre. Des méchans crurent

8o XIVe SIÈCLE,

qu'elles avaient un but moins innocent que celui de connaître les arts. Us laissèrent percer leurs soupçons. Le frère gardien alla chez l'orfèvre, et s'assura qu il n'avait ni épouse, ni fille, ni sœur, ni servante. La vérité est cependant que j'allais y voir une femme; mais c'était une femme d'argent, une châsse de sainte ; et de quelle sainte encore, de sainte Procule , que mille bœufs ne purent traîner au lieu de prostitution209. Le travail de l'orfèvre était admirable; je dis admirable , parce que je ne puis dire plus.

Auri faber, or-fèvre, orfèvre.

OLBLIEURS.

Un homme de ce métier me contait ainsi un jour ses peines : Mon frère, c'est dans le carnaval, au cœur de l'hiver , que nous gagnons quelque chose. Le couvre-feu a sonné; il est sept heures du soir J,°; il gèle à pierre fendre; le vent et la neige blanchissent les maisons. Voilà le bon moment pour remplir notre cofîn ai1 d'oubliés , le charger sur les épaules, et aller crier dans les rues: oublies ! oublies ! Les enfans , les servantes nous appellent par les croisées: nous montons; souvent nous ignorons que nous entrons chez des juifs , et nous sommes condamnés à l'amende 2l\ Quelquefois il se trouve d'enragés jeunes gens qui nous forcent à jouer, avec nos dés, argent contre argent; on on nous met encore à l'amende 21 '. Le jour, si nous

XIVe SIECLE. 81

amenons avec nous un de nos amis , pour nous aider à porter notre marchandise u'4 , si nous étalons au marché, à moins de deux toises d'un autre oublieur ?l5 : à l'amende, à l'amende.

On dit, d'ailleurs, et Ton croit assez communément qu'il suffît de savoir faire chauffer un moule en fer et d'y répandre de la pâte pour être maître oublieur: ah! comme on se trompe. Ecoutez le premier article de nos statuts. Que nul ne puisse tenir ouvrouer ni estre ouvrier, s'il ne faict en un g jour au moins cinq cens grandes oublies , trois cens de supplications et deux cens d'estrées ,6. Tout cela revient à plus de mille oublies; or, pour les faire dans un jour , même en se levant de bonne heure , il faut être très exercé , très habile, très leste. Je dis à ce bonhomme que tous les états étaient sujets aux peines, aux injustices; que chacun en avait sa part. Il en convenait bien, mais il se plaignait que la part du sien était trop grande.

Oublieur vient d'oublié; oublie vient d'oublier. Véritablement , ces gâteaux sont si légers 5 qu'un moment après qu'on les a mangés, on ne s'en souvient plus, on les oublie.

OYERS.

Vous êtes près de vous mettre à table : le dîner suffît tout juste à la petite famille; survient un ami; il en survient plusieurs; à l'instant, on va 2. 6

chez l'oyer chercher un plus ample dîné : cela n'estil pas commode? Au contraire, vous n'avez pas de ménage ; vous ne voulez pas tenir maison; eh bien! vous allez manger chez l'oyer : cela n'est-il pas encore commode ?

Il est défendu aux oyers de rôtir de vieilles oies ;

De cuire des viandes malsaines;

De faire réchauffer les plats de légumes ou de potages portés en ville ;

De faire réchauffer deux fois la viande;

De garder la viande plus de trois jours;

De garder le poisson plus de deux.

En cas de contravention , ils sont condamnés à l'amende, et leurs mets sont brûlés publiquement devant leur porte ,?.

Oyer vient d'oie ; autrefois les oyers se bornaient à faire rôtir des oies. On veut que le mot oie vienne à'anser; puisqu'on le veut je le veux bien.

Page 1