‹ Histoire des Français des diverses états (volume 2)Chapitre 6 sur 96 · LA BÉNÉDICTINE · texte numérisé non relu

LA BÉNÉDICTINE

Épltre lxxviii.

Ma vieille parente du Carrefour-Jéhan vit encore. Elle m'a fait prier aujourd'hui d'aller dîner chez elle : j'y ai été. J'y ai rencontré une vieille religieuse que j'ai prise pour une vieille veuve : c'est une Bénédictine en voyage , qui vient des marches du Maine l où son couvent a été saccagé par les Bretons et les Anglais K Toutes ses compagnes sont dispersées. Nous lui avons demandé pourquoi elles avaient abandonné leur couvent , qu'elles eussent peut-être, par leur présence, préservé du pillage. Fiez- vous à ces Anglais , nous a-t-ellc répondu ; ce

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sont des gens sans pitié; d'ailleurs nos fortifications3 ne valaient rien, quoiqu'elles nous eussent coûté beaucoup. Feu notre abbesse, Dieu veuille avoir son âme ! ne connaissait rien au système de défense militaire. Elle fit des courtines trop larges : les tours ne se protègent pas mutuellement. JNous lui dîmes qu'ii fallait donner plus d'élévation au clocher, afin qu'il pût servir à faire le guet. Elle ne voulut pas y entendre. La rivière baigne les murs de l'abbaye : vous croyez qu'elle la fit dériver dans les fossés; elle n'en savait pas jusque-là. Nous portons maintenant la peine de son impéritie : nous avons été obligées de fuir de notre maison et d'en confier la défense à une poignée de paysans timides qui se sont rendus dès qu'ils ont vu l'échelle appliquée aux murailles. Si nous étions, a-t-elle ajouté, au temps de ma première jeunesse , il eût suffi , pour disperser les assaillans , de se présenter avec une sonnette au haut d'une tour, et de les menacer d'excommunication ; alors les reliques , exposées seulement sur les créneaux, mettaient en sûreté les plus petits monastères; mais aujourd'hui il n'est rien de sacré pour ces gens d'armes d'outre mer : ils ont déjà brûlé plusieurs couvens4et porté le désordre dans d'autres. Sur ma route, le jour étant près de finir , je sonnai en passant devant la porte d'une abbaye des Bernadines; une petite fenêtre grillée s'ouvrit : Ma sœur,voudriez-vous bien me donner le couvert? — Qui êtes-vous? me répondit une grosse

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voix. — Je suis la sœur Agathe. Un jeune archer, celui sans doute qui m'avait parlé, mit la tête à la fenêtre , la referma aussitôt , et la porte demeura fermée : je passai outre. Dans le village voisin j'appris que cette abbaye était remplie de gens de guerre qui, après l'avoir escaladée, consommaient, dans de continuelles orgies, les provisions qu'ils y avaient trouvées. Autrefois, car pour parler du bon temps il faut toujours dire autrefois , autrefois les monastères avaient une considération qu'ils ont perdue. Deux princes faisaient-ils la paix? ils venaient en jurer l'observation au monastère ; une haute dame était-elle accusée de dérèglement de mœurs? elle était déclarée innocente ou coupable par les épreuves qui se faisaient au monastère; un seigneur était-il délivré d'un grand péril , revenait-il d'une guerre lointaine? il enrichissait le monastère. Aussitôt qu'on voyait paraître la première verdure, les villageois s'empressaieut d'en parer les portes du monastère; l'été, ils offraient les premières gerbes à l'église du monastère; l'automne, ils plaçaient les plus beaux raisins, les plus beaux fruits dans les mains des saints du monastère; l'hiver, s'ils tuaient un chevreuil, un sanglier, ils en portaient la meilleur part au monastère; si la neige couvrait la terre, ils venaient débarrasser les chemins qui menaient au monastère'; souvent ils ne croyaient avoir fait assez s'ils ne se donnaient avec leurs enfans. leurs terres, leurs bestiaux, au monastère*. Toujours et tout

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pour le monastère; toujours on s'occupait du monastère. Sœur Agathe , lui ai-je dit , c'était un peu trop pour ce monde. Elle a souri.

Le croiriez-vous? cette religieuse a été en Italie : elle y fut appelée pour y établir, dans un couvent de son ordre , l'observance et la règle de France. C'est un pays, nous a-t-elie dit , ou fleurissent également les sciences , le commerce et l'agriculture. Comparée à celte délicieuse contrée, la France n'est qu'une vaste forêt où l'on ne trouve que les grandes défriches de la Provence , du Languedoc , de la Touraine et des clairières aux environs des villages et des villes En Italie les couvens sont très riches : elle y a été partout reçue et traitée splendidement. Volucres cœli, pisces maris, nous répétait-elle souvent; car c'était un verset de son office qu'elle entendait et qu'elle traduisait très bien. Ma vieille parente lui a dit que le poisson de mer n'était guère commun en été, et que les perdrix étaient rares en tout temps; à quoi elle a répondu avec politesse : Le bon cœur avant la bonne chère.

Écrit à Tours, le vingt-huitième jour du mois de mai.

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