LIVRE X
plus forte au moins par le nombre y était déjà dans le même lieu. Une rivière étroite , mais proftcmde et d'un abord difficile , était la seule barrière entre les deux camps. Il ne restait plus qu'à combattre ; mais Pépin,toujours circonspect, toujours affectant les dehors du désintéressement et de la justice , résolut encore , avant d'engager Faction , d'envoyer de nouveaux ambassadeurs à Théodoric. Il offrait la paix. Son plus cher désir, à l'en croire , était d'épargner à la généreuse nation des Francs la guerre impie qui Tallait diviser en deux nations. Son armée avait déjà commis quelques ravages ; il les ferait réparer. Celle de Neustrie ne s'était formée qu'en épuisant le trésor du rof ; il consentait de fournir une grosse somme d'argent. Il ferait ce qu'on prétendrait à peine s'il était vaincu. Mais que la Neustrie ne fut plus interdite aux leudes bannis ; qu'on satisfît aux légitimes plaintes des évoques ; que le sang des Francs ne fût plus versé pour maintenir seulement des proscriptions et des rapines. Pépin donnait peu au hasard, dans cette artificieuse tentative de conciliation. Il savait assez comment l'interpréteraient l'arrogance et la présomption de Berthaîre. Celui-ci , en effet , quand le conseil des Neustriens se fut assemblé: « Quelle honte à nous, leur » dit-ii , et quelle dégradation pour l'Etat, si nous ac- » cueillions dé si insolentes demandes ! De quel droit, ». rebelle lui-même, ose-t-il intercéder pour des re- »> belles? Il a su que nous l'emportions par lenom- » bre , et il s'en est effrayé ; il s'est engagé plus avant • que ne le conseillait la prudence, et il sen repenl.
» Que sa témérité reçoive son juste salaire. Nousse- » rions insensés de délivrer Fennemi que notre heu- » reuse fortune nous a livré. »
li n'y avait plus que l'épée pour résoudre ce grand différend. Sur le bord opposé de la rivière, et à une distance peu éloignée des Neustriens » était une colline , position favorable , et que Berthaire avait négligée. Pépin , qui en jugeait mieux Timportance , désirait vivement de l'occuper. Mais il fallait passer la rivière , les bords étaient escarpés , et Tennemi était en présence. Si Ton forçait le passage, on avait vaincu, et Toccupation de la coUipe n'était plus utile. Mais comment, inférieur en nombre, tenter, devant une armée plus forte, une opération aussi hasardeuse ? Le duc ne l'essaya point ; il avait de plus sages et plus exactes pensées. Quand, la nuit arrivée , Tobscurité r fut devenue profonde, il sortit sans bruit de son camp , remonta long-temps et avec précaution la rivière, atteignit un gué que Tennemi ne défendait point , passa sans obstacle , et , protégé par les bois , redescendit rapidement vers la colline où il voulait « s'établir.
Pendant ce temps , quelques soldats , laissés derrière lui, entretenaient les feux dans le camp, afin que les Neustriens le crussent toujours occupé. Ils continuèrent ainsi tant que dura la nuit ; mais , un peu avant le lever du jour, voulant faire supposer que leur armée brûlait ses bagages et fuyait , ils mirent le feu à quelques tentes et à quelques chariots, ap^ès quoi ils s'éloignèrent à leur tour, et se dérobèrent. Trom-
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pés , comme Pépin Tauendait , par ce subterfuge, les Neustriensnedoutèrentpasqu'iln'eutdésespérédeson entreprise, et qu'il ne se fât mis en retraite. Quelle autre pensée pouvaient^ils avoir maintenant, que de pour-' suivre cet ennemi à moitié vaincu puisquMl craignait de combattre? Ils se hâtent donc; ils courent et se pressent confusément au rivage ; l'ardeur est grande; le désordre extrême ; une moitié a déjk franchi la seule barrière qui protège encore le camp abandonné des Austrasiens.
En ce moment apparaît Pépin, au haut delà colline où il est enfin parvenu. 11 a tout vu d'un regard ; il sait et a mesuré sa fortune* Il ne combat pas encore , et il a vaincu. C'est Theure marquée ; il marche , il descend , il se précipite. Chez les Neustriens , Tétonnement et la peur ont remplacé la confiance et la joie. Ceux qui avaient passé la^ rivière rétrogradent et se préparent lentement à la repasser. Le» autres se serrent et s'affermissent pour soutenir, en attendant, le premier choc de leur ennemi. Mais , par cette séparation malheureuse, l'avantage du nombre, dont ils s'enorgueillissaient tant, a passé de leurs rangs dans les rangs contraires. A peine s'ils ont pu résister un instant. Le secours , qui est si près d^eux et qu ils voient , n'arrive point cependant avant qu'ils soient rompus , défaits , accablés. Il vient enfin; mais trop tard : trop tard pour être défendu par eux , et pour les défendre ; assez tôt seulement pour être a son tour vaincu et exterminé.
Berthaire n'avait point racheté par de grands el-
forts de courage les fautes de sa présomptueuse incapacité. Il fuyait; mais enveloppé plus qu'il n'avait craint dans ce grand désastre, il lui servait de peu d^avoir survécu. Qui n'avait su rien prévoir, saurait-il mieuic réparer? Tant d'imprudences commises , tant d'offenses faites , tant de pertes et d'humiliations éprour vées , étaient-elles pour fortifier la confiance du peuple et des leudes? Son ambition et sa présence n'étaient désormais qu un obstacle, un malheur, un péril de plus. Quelles iressources avait-on pour détourner les calamités nouvelles dont on était encore menacé? Peut-être les conjurerait-on en le sacrifiant; peut-être désarmerait-on ainsi les ressentimens des réfugiés et de Pépin. Ânsfiède la première, femme sans faiblesse, en donna* courageusement le conseil. Du même esprit dont elle avait préparé l'élévation de son gendre, elle décida sa ruine. Ce fut par elle et par les familiers même de Berthaire qu'elle s'accomplit. Cette vie disputée avec tant de soin à ses ennemis , dans le corn bat , il la perdit presque aussitôt par le meurtre , et de la main de ceux qui étaient ses amis.
Toutefois Pépin ne s'arrêtait pas. Chassant devant lui sans relâche les débris épars de L'armée vaincue à Testri , il n'était occupé qu'à leur ôter les moyens de se rallier et de se grossir. Il ne marchait plus pour la guerre, mais pour le repos ; pour la victoire, mais pour ses fruits ; pour le combat , mais pour la puissance. En peu de jours, Paris le vit à ses portes ; elles '' lui furent ouvertes. La terreur était si profonde, qu'il n'y eut pas même un simulacre de refus el de résis-