LIVRE VIXGT-CIXQUIÈME. 3ol
leur animosité aurait clii oublier. Ils avaient prolongé cependant et semé de pièges son interrogatoire pour se faire un mérite de sa condamnation. On avait jeté 31. de Montmorin à l'Abbaye; son fils, presque enfant, Ty consolait. Enfermé dans une même salle avec d'AtYry, Tliierri, Sombreuil, gouverneur des Invalides, la fille de Sombreuil et Beaumarchais, qui riait encore sous les verrous, 3Iontmorin avait supporté sa captivité avec calme dans les doux entretiens de ces anciens amis. L'élargissement de d'Affiy et de Beaumarchais, que Manuel était venu chercher, la veille, avec madame de Saint- Brice et madame de Tourzel, lui donnait l'espérance d'une prochaine délivrance. Le tocsin du 2 septembre, le tumulte des cours, les cris des victimes, son fils arraché le matin de ses bras le rejetèrent tout à coup de la confiance dans l'abattement. Son désespoir devint de la fureur. Il appelait ses ennemis pour les terrasser. Les cheveux épars, les yeux enllanimés, les poings levés, il parcourait la chambre en lançant des imprécations aux brigands. Ses muscles tendus par la colère lui donnaient une force qui ébranlait les barreaux de fer de sa prison. Il broya sous ses doigts une table de chêne dont les planches avaient deux pouces d'épaisseur. Il fallut le tromper pour lui faire franchir le seuil du guichet. Il j)arut fier et Tironie sur les lèvres en présence du tribunal. « Président, » dit-il à Maillard, « puisqu'il vous
» plaît de vous nommer ainsi, j'espère que vous me » ferez amener une voiture pour me conduire à la » Force, afin de m'éviter les insultes de vos assas- » sins. » Maillard fit un signe de consentement. Montmorin s'assit un moment dans le guichet et vit juger quelques prisonniers. — « La voiture qui doit » vous conduire à votre destination est arrivée, » lui dit enfin le président. Au même instant, la porte de la cour s'ouvrit. IMontmorin se précipita pour sortir. Il fut cloué au mur par trente piques et mourut en croyant voler à la liberté.
M. de Montmorin avait eu entre les mains un reçu de cent mille livres payées à Danton , par ordre du roi, pour lindemniser de sa charge d'avocat au Ghâtelet. C'était en réalité le prix de la corruption sollicité et accepté secrètement de la cour par le jeune démagogue. M. de Montmorin, quelque temps avant le 20 juin, s'inquiéta d'être le dépositaire d'un secret qui devait paraître à Danton une révélation menaçante sans cesse suspendue sur sa popularité. L'ancien ministre alla trouver M. de La Fayette son ami, lui confia ce mystère et lui demanda conseil. « Vous n'avez qu'un de ces deux partis à prendre, » répondit M. de La Fayette : « ou avertir Danton que » vous publierez son marché, s'il n'en accomplit pas » les conditions en faveur du roi; ou lui remettre le » reçu , et le prendre ainsi par la reconnaissance et » par la générosité en vous désarmant de vos preu-