LIVRE VINGTIÈME
pointeraient leurs pièces sur le ciiàteau plutôt que de tirer sur le peuple. La confusion régnait dans les cours, dans les jardins, dans les postes. Les bataillons incomplets se plaçaient et se déplaçaient au hasard. Les ordres des chefs se croisaient et se neutralisaient. Aucune pensée militaire d'ensemble ne présidait à ces mouvements désordonnés. On se plaçait ici ou là selon le caprice des bataillons ou l'ambition d'un ollicier. On changeait de place avec la même imprévoyance. Des compagnies entières se détachaient tout à coup des bataillons et s'en allaient, les armes renversées, prendre poste sur le Carrousel ou sur les quais, indécises jusqu'au dernier moment si elles se rangeraient du côté des défenseurs ou du côté des assaillants.
A chaque bataillon nouveau qui arrivait, l'esprit changeait dans la garde nationale. Les bataillons des quartiers du centre, arrivés les premiers et composés de la riche bourgeoisie de Paris, étaient animés de l'esprit de La Fayette, dont ils avaient été trois ans les prétoriens. Vainqueurs au Champ -de -Mars, à Vincennes et dans vingt émeutes, ils méprisaient la populace et voulaient venger la constitution et le roi des outrages du 20 juin. Les bataillons du faubourg Saint-Germain, déserté par la noblesse et livré aux seuls prolétaires de ce quartier de l'émigration; les bataillons des faubourgs, composés d'hommes de travail et qui comptaient plus de piques que de baïon-
nettes dans les rangs, saturés crinsinuations contrje le roi , de calomnies contre la reine, ne comprenaient rien à une constitution qui leur ordonnait de venir défendre le palais d'une cour qu'on leur enseignait tous les jours à abhorrer. Rassemblés machinalement aux sons du rappel autour du drapeau,, ils entraient aux Tuileries aux cris de Vive Pétmil et de Vive la nation! Des cris de Five le roi! leur répondaient des Ijataillons fidèles et des fenêtres du château. Des regards menaçants, des gestes de défi, des apostrophes injurieuses s'échangeaient entre ces corps destinés à combattre, un moment après, pour la même cause. Les canonniers serraient la main aux hommes des piques et leur promettaient leur immobilité ou leur secours devant le peuple. Le bataillon des Filles- Saint-Thomas, alarmé de ces dispositions des canonjiiers, euAoya quarante grenadiers d'élite de ce bataillon prendre poste à côté de ces canonniers, pour les surveiller à leur insu et les empêcher d'emmener leurs pièces.
Telles étaient à l'extérieur la force, la contenance, les dispositions morales des défenseurs du château. Quatre ou cinq mille hommes, quelques-uns dévoués, beaucoup indilTércnts, la plupart hostiles, commandés par rimpiession du moment et dont le nombre
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variait crheure on heure selon que la fidélilé ou la désertion grossissait ou aiïaiblissait les rangs. Hors (les cours, dans les rues adjacentes et dans le Carrousel, la foule curieuse ou irritée encombrait les avenues du château. Les hommes du 20 juin, les fédérés oisifs et errants dans Paris, les Marseillais que la voix de Danton n'avait pas encore rassemblés aux Cordeliers, se groupaient à tous les guichets, à toutes les portes du côté du jardin, du côté du Pont- Royal, du côté des cours. Ils accueillaient avec des cris de joie les bataillons de piques : « Nous sommes » vos frères et voilà l'ennemi ! » leur disaient- ils en leur montrant du geste les fenêtres du roi. « Rap- » portez sa tète et les tcHes de sa femme et de ses » enfants pour drapeau au bout de vos piques. » Les signes d'intelligence et les éclats de rire répondaient à ces imprécations.
Les portes qui séparaient la cour Royale des Tuileries n'étaient pas fermées. Le flux du peuple menaçait sans cesse d'en franchir le seuil. Deux Suisses furent placés en faction aux deux côtés de cette porte pour en interdire l'entrée. Un 3Iarseillais sortit de la foule le sabre nu à la main. « Misérables! » dit-il aux Suisses en levant sur eux son arme, « souvenez- » vous que c'est la dernière garde que vous montez! » encore quelques heures, et nous allons vous ex- » terminer! » Des liommes, des enfants, des femmes, montant sur les épaules les uns des autres, se his-
saient sur les toits et sur les murs qui s'étendaient entre le Carrousel et les cours du château. Ils insultaient de là les gardes nationaux et les Suisses. On entendait des appartements du roi ce bouillonnement du peuple grossissant d'heure en heure autour du palais.
Dans rintérieur du château, les forces, plus homogènes, n'étaient pas plus imposantes. Il y avait plus de résolution, mais non plus d'ensemble. Les chefs des bataillons de garde nationale des Filles- Saint-Thomas et de la butte des Moulins y avaient placé les hommes dont ils se croyaient le plus sûrs. Des volontaires sortis des autres bataillons s'y étaieni portés d'eux-mêmes. Ils occupaient assez confusément les postes principaux, les galeries, les anti^ chambres du roi, de la reine, de madame Elisabeth, au nombre de sept à huit cents hommes. Ces appartements, compris entre lescalier des Princes dans le pavillon de Flore et le grand escalier dans le pavillon de l'Horloge, centre du palais, embrassaient un immense espace. 3Iadame Elisabeth habitait le pavillon de Flore, arrangé pour le recueillement de sa vie, entre ses oiseaux, ses tleurs, ses ouvrages de main, et les pieuses pratiques de sa vie. La reine occupai! les appartements du rez-de-chaussée dans cette partie massive du palais qui s'étend de l'escalier des