LIVRE VINGT-DEUXIÈME
commandait cette gendarmerie, ayant rassemblé ses oHiciers, pour leur communiquer cet ordre, ils répondirent tous que leurs soldats les abandonncraienl et (juc pour conserver une apparence d empire sur eux et pour prévenir une défection éclatante il fallait les éloigner du champ de bataille et les porter sur un autre point. « Lâches que vous êtes ! » s'écria un de ces officiers indigné en s'adressant à ses cavaliers, « si vous ne voulez que courir, allez aux Cliamps- » Elysées, il y a de la place. » Au moment de ce flottement des esprits, la foule des fuyards, qui s'échappait du Carrousel sous le feu des Suisses, faisait irruption dans la cour du Louvre, se jetait dans les rangs, entre les jambes des chevaux en criant : « On » massacre nos frères ! » A ces cris , la gendarmerie se débanda, prit par pelotons la porte qui conduit à la rue du Coq, et se sauva au galop par toutes les rues voisines du Palais-Roval.
Les Suisses étaient vainqueurs, les cours vides, les canons repris, le silence régnait autour des Tuileries. Les Suisses rechargèrent leurs armes et reformèrent leurs rangs à la voix de leurs officiers. Les gentilshommes entourant le maréchal de ^railly le conjuraient de former une colonne d'attaque de toutes les forces disponibles qui restaient au château,
de se porter au ^Manège avec du canon, d'y rallier les cinq cents hommes de Tescorte du roi encore en bataille sur la terrasse des Feuillants, d'appeler les Suisses laissés à la caserne de Courbevoie, et de sortir de Paris avec la famille royale enfermée dans cette colonne de feu. Les serviteurs du roi, les femmes de la reine, la princesse de Lamballe, se pressant à toutes les fenêtres du château , avaient l'àme et les regards fixés sur la porte du Manège , croyant à chaque instant voir le cortège royal en sortir pour venir achever et utiliser la victoire des Suisses. Vain espoir ! cette victoire sans résultat n'était qu'un de ces courts intervalles que les catastrophes inévitables laissent aux victimes, non pour triompher, mais pour respirer.
Les coups de canon des ]\rarseillais et les décharges des Suisses, en venant ébranler inopinément les voûtes du ^Manège, avaient eu des contre-coups bien différents dans le cœur des hommes dont la destinée, les idées, le trône, la vie se décidaient à quelques pas de cette enceinte dans ce combat invisible. Le roi, la reine, madame Elisabeth, le petit nombre d'amis dévoués enfermés avec eux dans la loge du logographe, pouvaient-ils s'empêcher de faire dans le mystère de leur âme des vœux involontaires pour