MASSACRES DES CARMES
L'ancien couvent des Carmes réformés, dits Déchaussés, situé au coin de la rue Cassette et de la rue de Yaugirard , uV nullement été détruit, ainsi que l'affirme un historien des massacres de septembre '. Il existe encore, à peu près tel qu'il était en 1792, avec sa belle église, son vaste jardin, et son oratoire au sanglant souvenir.
t Barthélémy Maurice, Histoire poUiique et anecdotique despri» sons de la Seine, p. 263.
Acheté en 1793, comme propriété nationale, par un menuisier nommé Foraison, il fut revendu , en 1797, pour cent vingt mille francs, i madame de Soyecourt, religieuse carmélite, qui y réunit, en 1805^ vingt autres religieuses du même ordre. Sous rarchiépiscopat de Monseigneur Affre, le eoavent des Carmes devint la propriété du diocèse de Paris, et il se trouve maintenant divisé en deux parties. L'une renferme une école consacrée aux hautes études théologiques, sous la direction de M. Tabbé Cruice ; l'autre est occupée , depuis dix ans , par une congrégation de Dominicains, dont le R. P. Lacordaire est le prieur.
Ce fut dès le i 1 août que les prêtres, objets de la haine commune des philosophes et des révolutionnaires, furent mis en arrestation. Deux anciennes maisons religieuses furent destinées spécialement à les recevoir : le couvent des Carmes, rue de Yaugirard, et le séminaire de Saint^Firmin , rue Saint- Victor. Les prêtres envoyés aux Carmes furent enfermés dans l'église actuelle, où ils restèrent plusieurs jours, couchant sur les dalles de marbre, n'ayant pour tous meubles que quelques mauvaises chaises,, et pour toute nourriture que du pain et de l'eau.
«Là, dit Tabbé Berthelet de Barbot, vicaire général du diocèse de Mende, mort à Paris, le 5 décembre 1818, il nous fut défendu de nous parler;
un garde fut mis à o6té de chacun de nous^ et Von. nous apporta, pour toute nourriture, du pain et de Teau. Cest ainsi que nous passâmes la première nuit; et jusqu'au cinquième ou sixième jour, nous couehàmes sur le pavé de Téglise. Il fut ensuite permis à ceux qui en avaient les moyens de se procurer des lits de sangle et des paillasses. Le lende«^ main du jour où nous avions été enfermés étant un dimanche, nous demandâmes la permission de dire ou d'entendre la messe ; et cette consolation nous fut refusée, non-seulement ce jour -là, mais encore pendant tout le temps de notre détention... Cependant notre prison se peuplait tous les jours davantage ; et , comme c'était la nuit principalement qu'arrivaient d'autres prisonniers, nous étions fréquemment troublés dans notre sommeil par lespropos outrageants et le cliquetis des armes des gardes qui les amenaient ^ »
Ainsi furent amenés successivement à l'église des Cannes environ cent soixante-treize prêtres, et oe ne fut qu'après avoir rempli cette église et le séminaire de Saînt-Firmin, que l'on conduisit les derniers à l'Abbaye et à la Force.
Le prétexte mis en avant, dans cette arrestation générale des prêtres, était leur refus de prêter serment à ce qu'on appelait la Constitution civile du
« L'abbé Gnillon, ïe$ Mariyr» de la foi, 1. 1«, p. l$d.—HéeU de Vahhé BerthêleU
elergéy monstrueuse conception des philosophes, des protestants et des jansénistes de rAssemblëe constituante. La raison sérieuse, et à peine dissimulée ^ c'était le dessein de les comprendre dans le massacre général de tous les hommes qui faisaient obstacle aux révolutionnaires. Ainsi, le décret sur la déportation des prêtres fut voté le 26 août ; les arres* tations générales, opéréeîs à Taidedes visites domiciliaires, furent exécutées dans la nuit du 28 au 29; et, dès le 31 , le massacre des prêtres était publiquement mis en délibération dans les sections de Paris.
Saint-Firmin dans la section des Sans-Culottes, et les Carmes dans la section du Luxembourg, étant les deux maisons où le plus grand nombre des prêtres avaient été enfermés, ce furent ces deux sections qui trahirent les desseins de la Commune.
Dans la section des Sans-Culottes, un nommé Félix, professeur de musique, fit, le 31 août, la motion de procéder aune sorte de choix parmi les prêtres de Saint-Firmin: « M. Félix, dit le procès-verbal, a observé que, relativement aux prêtre.^) détenus à Saint-Firmin, il serait à propos de nommer des commissaires pour examiner la distinction que Ton doit faire entre les uns et les autres, et prendre des tempéraments pour n'y retenir que ceux que la loi dé* signe*.» A la section du Luxembourg , la même
1 Regiêtredêt délibérations de la section des Sans-C%iloites, Séance du 31 août. {Archives de la Préfecture de police."^
motion dut être faite et adoptée, car un commissaire de celte section se rendit aux Carmes et fit subir un interrogatoire aux prisonniers, a Sur la fin du mois d'août, dilTabbé Berthelet, un commissaire vint faire aux Carmes un appel général des prisonniers, et Ton demanda successivement à cbacun en particulier s'il était prêtre, ou dans les ordres sacrés. On écrivit nos réponses, et Ton élargit deux prisonniers qui déclarèrent n'être pas liés aux ordres ^ »
Le 2 septembre, les desseins de la Commune s'expliquèrent mieux encore ; un commissaire de la section vint retirer aux prêtres leurs couteaux, leurs ciseaux et leurs canifs *. Dès le 30, on avait eu soin de donner quelques heures aux prêtres, afin qu'ils pussent faire rentrer tout leur argent ; on tenait aux dépouilles. « Vers minuit, dit l'ubbé Berthelet, un commissaire, accompagné de gendarmes, nous lut le décret sur la déportation et le laissa affiché dans le sanctuaire. Dès le lendemain, nous nous hâtâmes de recueillir le plus d'argent qu'il nous fut possible, pour des voyages dont nous ne connaissions ni le terme ni la durée '. »
Ce fut, comme nous l'avons dit, après le meurtre des personnes amenées de la mairie dans la cour de
« L'abbé Guillon, les Martyrs de la foi, t. !•% p. le&.^Hécit de l'ahhé BertheUt.
s Ihid., p. 166.
* Ihid.
r Abbaye y et vers quatre heures, le 2 septembre, que Maillard et sa bande se portèrent aux Carmes. LA y comme à Saint-Firmin , comme partout, les autorités de la section présidèrent aux préparatiis des massacres. Ce fut le juge de paix, JoachimCeyrat, qui vint faire le dernier appel * .
« A deux heures, dit Tun des prisonniers, le commissaire du comité de la section , Joachim Ceyrat, vint faire précipitamment un appel individuel de toutes nos personnes , et nous envoya dans le jardin où nous descendîmes par un escalier à une seule rampe, qui touchait presque à la chapelle de la Sainte-Vierge, comprise dans l'église où nous étions prisonniers. Nous arrivâmes dans ce jardin au travers de gardes nouveaux, qui étaient sans uniformes, armés de piques et coiffés d'un bonnet rouge ; le commandant seul avait un habit de garde national.
« A peine fûmes-nous dans ce lieu de promenade, sur lequel donnaient les fenêtres des cellules du cloître, que des gens placés à ces fenêtres nous outragèrent par les propos les plus infâmes et les plus sanguinaires. Nous nous retirâmes au fond du jardin, entre une palissade de charmilles et le mur qui le sépare de celui des dames religieuses du Cherche^ Midi*. Plusieurs d'entre nous se firent un refuge
* JoAchim Ceyrat , jage de paix de la section da Luxembourg en 1793, logeait rue Férou, n. 1016. {Almanach nalioiuil de 1799, p. 391.)
• C'étaient les dames dites Bénédictines dv Saint-Sarremfnt
d'un petit oratoire placé dans un angle du jardin, et ils s'y étaient mis à dire leurs prières de vêpres, lorsque tout à coup la porte du jardin fut ouverte avec fracas. Nous vîmes alors entrer en furieux sept à huit jeunes gens , dont chacun avait une ceinture garnie de pistolets , indépendamment de celui qu'il tenait de la main gauche, et en même temps que de la droite il brandissait \\n grand sabre *. »
Toutes ces dispositions intérieures, tout ce théâtre du crime et du martyre existent encore à peu près en l'état où les décrivait Fabbé Berihelet. Le passage qui mène de la chapelle de la Vierge à l'escalier du jardin a été clos par un châssis vitré , à l'époque où les Carmélites de madame de Soyecourt haBitaient le couvent ; l'escalier, qui n'avait qu'une rampe, a été refait, et offre un petit palier, à deux versants latéraux ; c'est celui auquel on arrive directement lorsqu'on pénètre , par la cour de l'église , dans la communauté des Pères Dominicains, et qu^on suit la galerie placée en face de la porte. Le petit oratoire, situé à l'extrémité du jardin, à gauche, est devenu une chapelle expiatoire. Le sanctuaire primitif a été conservé, et l'on y a joint, à l'entrée, comme une grande nef, qui double la capacité du bâtiment. Un plancher, en bois de chêne, recouvre les anciennes dalles de l'oratoire; et un parquet'
« L'abbé Guillon, les Martyrs de la foi, t. !•% p. m.—Récit de Vahbé Berihelet.
mobile, placé devant l'autel, permet, quand on le soulève, de voir encore les larges taches de sang qui témoignent du courage et de la piété des martyrs.
Indépendamment de Maillard, qui commandait la bande, huit assassins notables concouraient au massacre des prêtres détenus aux Carmes : — Jean- Denis Violette , membre de la section du Luxembourg, rue du Cherche-Midi; Berihelot, tailleur d'habits; Martin Froment ; Joachim Ceyrat; Etienne Goutarel ; Louis Juchereau ; Nicolas Paris et Louis Ghemery.
Jean-Denis Violette régularisa le massacre des prêtres^ et les envoya, deux à deux, à la mort, après leur avoir l'ait subir une sorte d'appel nominal, à Taide du registre d'écrou *.
Berthelot tua l'évèque de Beauvais et son frère, Tévèque de Saintes *.
- Martin Froment, âgé de vingl-deux ans, né à Vii- 1ers- AUerand , département de la Marne, marchand de vins, rue de Seine, n"" 1477, les mutila à coups de sabre';
Joachim Ceyrat, juge de paix de la section, donna une sorte de caractère légal au massacre.
Etienne Coutarel, &gé de quarante-cinq ans, né à
i L'abbé Ouillon, U$ Martyrs delà foi, t. I«r, p. 179.— Jicci< de Vahhé La P\%e de la Fannonie.
* Ifathon de la Varenne, HiiioirefarHcydihredet événemerUifeic,, p. 336.
a Ibid,
Genève, serrurier, demeurant rue de TËgout, n"" 521 ;
Louis Juchereau, âgé de trente-cinq ans, né à Préaux, département de l'Indre, ébéniste, demeurant Préau de la Foire-Saint-Germain , n"" 1 30;
Nicolas Paris, âgé de trente-quatre ans, né à Nancy, cordonnier, demeurant rue Neuve-Guillemin, n** 398;
Louis Chemery, demeurant rue de Chaillot, section des Champs-Elysées ;
Concoururent diversement aux massacres*. Poursuivis, à la suite de Tenquéte commencée le SO germinal an III, ils profitèrent de l'amnistie prononcée par la Convention, avant de se séparer, le 4 brumaire, et furent acquittés par le tribunal criminel de la Seine, comme plusieurs autres assassins, dont les reçus de vingt-quatre livres étaient pourtant au dossier. Joachim Ceyrat et plusieurs autres furent déportés, par un acte du Sénat conservateur, du 4 janvier 1801, à l'Ile d'Anjuan, où ils moururent.
Ce fut dans ce vaste jardin des Carmes, sous les , allées qui le bordent encore, et dans l'Oratoire situé à son extrémité , à l'angle de gauche , que le massacre des prêtres commença, vers quatre heures.
c( Le premier ecclésiastique qu'ils rencontrèrent et qu'ils frappèrent, dit l'abbé Berthelet, fut M. de Salins, qui, profondément occupé d'une lecture , avait paru ne s'apercevoir de rien. Us le massacrèrent à coups de sabre, et tuèrent ensuite, ou blessèrent mortellement tous ceux qu'ils abordaient, sans
se donner le temps de leur ôter entièrement la vie, tant ils étaient pressés d'arriver au groupe d'ecclésiastiques réfugiés au fond du jardin. Ds en approchèrent en criant : P archevêque d* Arles? tarche^ vêque cP Arles? Ce saint prélat nous disait alors ces mots, inspirés par une foi vive : « Remercions Dieu, « Messieurs , de ce qu'il nous appelle à sceller de (c notre sang la foi que nous professons ; demandonsa lui la grâx^e que nous ne saurions obtenir par nos « propres mérites, celles de la persévérance finale. »
« Alors, M. Hébert, supérieur général de la congrégation des Eudistes, demanda, ponr lui et pour nous, d'être jugés. On lui répondit par un coup de pistolet qui lui cassa une épaule, et l'on ajouta que nous étions tous des scélérats, en criant derechef : r archevêque d^Arles? l'archevêque d Arles * ? »
Jean-Marie Duleau, né en 1738, dans le diocèse de Périgueux, et nommé, en 1775, au siège d'Arles, avait subi, dès le 1" septembre, comme les préparatifs de sa mort. Un gendarme vint s'asseoir insolemment auprès de lui, et, lui donnant les titres lionorifiques de noblesse, que l'Assemblée constituante avait abolis, lui dit : <c Monseigneur, c'est donc demain que l'on tue Votre Grandeur ? »
Lorsque les assassins arrivèrent à l'oratoire, en l'appelant, a il s'y trouvait avec environ trente prè-
« L'abbé Guillon. Un Uariyrti de la foi, t. I", p. 178,— Jlrfci* d» VabhéBeriheUU
très, parmi lesquels était Fabbé La Pize de la Pannonie, que la Providence sauva des massacres, et par qui Ton a su la plupart des détails de cette scène affreuse. Il dit alors à Parchevèque : « Pour le coup, a Monseigneur, je crois qu'ils vont vous assassiner. r> — a £h bien I répliqua l'archevêque , si c'est le mo- <c ment de notre sacrifice, soumettons-nous, et re- « mercions Dieu d'avoir à lui offrir notre sang pour «c une si belle cause. » A l'instant, il pria le plus &gé des prêtres de lui donner l'absolution.
c( Déjà les assassins s'approchent de notre prélat, en criant de plus en plus : F archevêque d Arles? r archevêque d Arles ? Il est encore à genoux, au pied de l'autel; mais, quand il s'entend nommer, il se lève pour aller s'offrir aux assassins. Les prêtres l'entou* rent, pour le cacher et le retenir : « Laissez-moi pasce ser, leur dit-il ; si mon sang peut les apaiser, qu'im- «c porte que je meure I...D Les maûns croisées sur la poitrine, et les yeux fixés vers le ciel, il marche gravement vers les assassins qui le réclament, et leur dity comme autrefois le Sauveur à ceux qui venaient pour le saisir : « Je suis celui que vous cherchez. »
a C'est donc toi, s*écrient ces furieux , c'est donc « toi, vieux coquin, qui es l'archevêque d'Arles?» — a Oui, Messieurs, c'est moi qui le suis. » — « Ahl scélé- (( rat, c'est donc toi qui as fait verser le sang de tant « de patriotes dans la ville d'Arles? »«— «Je n'ai jamais « fait de mal à personne . » — « Eh bien ! moi, répliqua
« l'un de ces forcenés^ je vais f en faire, d Et, à Pinstanty il lui assène un coup de sabre sur le front.
« L'archevêque ne profère aucune plainte, et, presque au même instant , sa tète est frappée par derrière d'un autre coup de sabre qui lui ouvre le cr&ne ; il porte sa main droite pour couvrir ses yeux, et elle est abattue à Finstant par un troisième coup ; un quatrième le fait tomber assis, et un cinquième retend par terre sans connaissance, une pique lui est enfoncée dans la poitrine avec tant de violence que le fer n'en peut être retiré, et le corps du saint prélat est foulé aux pieds par les assassins ^ d
L'archevêque d'Arles était à peine mort que les assassins se retournèrent vers le groupe de prêtres dont il était environné ; des coups de feu tirés à bout portant en tuèrent et en blessèrent plusieurs; et c'est là que François-Joseph de La Rochefoucauld, évêque de Beauvais, eut la cuisse cassée d'un coup de feu.
Cependant, les dames du quartier, accourues à ce spectacle, se plaignirent des coups de feu tirés dans le jardin ; et il fut résolu que les prêtres seraient ramenés dans l'église pour que le massacre s'exécutât avec moins de bruit et avec plus de méthode.
« Le commandant du poste, dit l'un des prisonniers, nous ordonna de rentrer dans l'église, et nous
< L'abbé Gnîllon, les Martyrs de la foi, t. II, p. 99.
nous acheminâmes, avec plus ou moins de peine^ vers Tescalier par lequel nous étions sortis ; mais des gendarmes y plongeaient leurs baïonnettes. Nous nous amoncelions vers cet endroit^ sans pouvoir passer; les hommes à piques vinrent y croiser aussi leurs armes d'une manière effrayante ; nous -y eussions tous été tués, siy par des prières réitérées, le commandant n'eût enfin obtenu que ces assassins nous laisseraient entrer dans Péglise ^ )>
Lorsque les prêtres furent de nouveau réunis dans Féglise où l'on porta l'évêque de Beauvais, on organisa dans le corridor du cloître qui mène au jardin, et près de l'escalier, une sorte de tribunal, dont toutes les fonctions se bornèrent à faire un appel des victimes et à constater leur identité. Cette vaine forme de justice rentrait dans l'esprit de l'arrêté de la Commune du 30 août, qui avait ordonné aux sections de juger, sous leur responsabilité, les citoyens arrêtés dans les visites domiciliaires *.
La personne qui organisa ce tribunal avait été envoyée par la section du Luxembourg, sous le prétexte d'arrêter les massacres. « C'était, dit l'abbé La Pize de la Pannonie, un commissaire.de la section, envoyé avec la mission apparente d'empêcher le massacre des prisonniers. Ce commissaire, nommé
t L'abbé Guillon, 1m Morlyrt de la foi, 1. 1*', p. 178.— R^e^ <i« s ^Toeïw6tThaMa de XACoiismwM de Paris, Séance du 30 août 179S.
Violette, Talné , vint s'établir avec une table et le registre d'écrou de la prison des Carmes, auprès de la porte par laquelle on descendait dans le jardin. Là il appelle et fait venir les prêtres devant lui, deux par deux, pour constater Tidentité de leurs personnes et s^assurer qu'ils persévéraient dans le refus du serment. Il les fait passer ensuite dans le corridor qui aboutit à l'escalier par lequel on descend au jardin ; ils y sont attendus par les assassins qui les y égorgent aussitôt qu'ils paraissent, et font entendre à chaque fois des hiurlements affreux entremêlés du cri de : Vive la nation ^ / »
Au pied de cet escalier périrent tous les prêtres ramenés à l'église. Ils entendaient très*distinctement du sanctuaire les gémissements des victimes et les cris des assassins; aucun d'eux n'en fut et n'en parut troublé. A Tappel de leur nom, fait par le commissaire, ils se levèrent tous avec la sérénité d'âme la plus pure , et marchèrent à la mort, leur livre de prières à la main. Lorsque ce fut le tour de l'évêque de Beauvais, comme il ne paraissait pas à l'appel de son nom, un des assassins entra et alla droit à lui. Il le trouva gisant sur un mauvais matelas , la cuisse cassée, et ne pouvant se lever : a Je ne refuse pas, dit M. de La Rochefoucauld, d'aller mourir comme les autres , mais vous voyez que je ne puis marcher.
i L'abbé Guillon, les Martyrs de la foi, t. I*', p. 179.— A^cii de Vabhé La Pûe de la Pannonie,
Ayez, je vous prie , la charité de me soutenir et de m'aider vous-même à me* porter où vous voulez que j^aille. » Deux hommes le portèrent devant le commissaire Violette, qulTenvoya à l'escalier du jardin, où il fut égorgé. La calme et uohle résignation de ces victimes remplit d'admiration ce commissaire, tout philosophe et révolutionnaire qu'il fût; et, deux jours après, il disait à l'abbé de la Pannonie, au comité de la section, en parlant de Louis Menuret, ancien curé de Montélimart : a Je m'y perds ; je n'y connais plus rien, et tous ceux qui auraient pu le voir n'en seraient pas moins étonnés que moi ; vos prêtres allaient à la mort avec la même joie que s'ils fussent allés à des noces ^ »
Les détails relatifs aux massacres des prêtres détenus aux Carmes sont dus aux récits qu'en ont fait quelques-uns des prêtres qui furent sauvés. Le récit le plus circonstancié et le plus complet est celui de l'abbé Berthelet, qui dut son salut à quelques-uns de ses voisins mêlés aux égorgeurs. Conduit pendant la nuit à la section du Luxembourg, réunie dans l'église de Saint-Sulpice, et de là dans une salle du séminaire, il assista au débat suivant, qui eut lieu entre un commissaire de la section et un égorgéur :
<c A une heure du matin, dit-il, l'un des égorgeurs vint se plaindre à haute voix, tant en son nom qu'en celui de ses camarades, qu'on les avait trompés,
1 L'abbé Guillon, les Martyrs de la foi, t. I«, p. 180.
qu'on leur avait promis trois louis^ et qu'on ne voulait leur en donner qu'un seul. Le commissaire répondit qu'ils avaient encore dans les prisons de Saint-Firmin, de la Conciergerie et autres, de l'ouvrage pour deux jours , ce qui ferait les trois louis promis ; que d'ailleurs on ne s'était pas engagé à donner nos dépouilles ; et que, croyant devoir être déportés, nous nous étions presque tous fait habiller de neuf.
<c L'égorgeur répliqua que, ne sachant pas qu^ils auraient nos habits, ils tailladaient les prisonniers à coups de sabre ; que, dans cet état de choses, les fossoyeurs ne voulaient donner des dépouilles que quatre cents francs ; qu'au surplus, il allait vérifier avec le commissaire si les prisonniers qui avaient été préservés, étaient ou non habillés de neuf; et il entra aussitôt, avec le commissaire, dans la salle où nous étions. Heureusement, nos habits, examinés de prés, se trouvèrent uséSy et les deux hommes sortirent ensemble.
« Il m'est impossible, encore en ce moment, de penser sans frémir à cette appréciation de ce que nous pouvions valoir d'après nos vêtements, faite au milieu de la nuit, après ce que nous avions vu, et ce que nous devions craindre encore ^ »
1 L'abbé Guillon, Us Martyrt de la foi, 1. 1\ p. 200, SOK— HMI de Vahhé Berthelet.
n n'existe dans les dépôts publies aucun registre d'écFoude la maison des Carmes pour l'année 1792. C'était la première fois que cette maison recevait des prisonniers ; ils y étaient temporairement dé* posés ; et ce fut seulement en 1 793 qu'il y eut une prison dite des Carmes, avec un geôlier, des guichetiers et des livres d'écrou.
• Cependant, le récit des prêtres qui échappèrent au massacre des Carmes établit qu'il y avait alors ce qu'ils nomment un registre décrou. C'était probablement un état pur et simple des prêtres prisonniers, sur lequel on les inscrivait au fur et à mesure de leur arrivée, écrit sur des feuilles volantes, et dont la liste, déposée à F État civil de la ville de Paris, aura été la reproduction.
C'est aussi une question de savoir où furent déposés les cadavres des prêtres égorgés aux Carmes. Des pièces comptables, qui indiquent avec toute certitude le lieu de sépulture des victimes de la plupart des autres prisons, se taisent sur celle-ci.
Nous verrons que les cadavres de la Force furent en partie jetés dans une carrière de Charenton. Nous avons, à ce sujet, la réclamation de Jacques Roch, d'Edme et de Joseph Yingdelet, frères, auxquels la municipalité de Paris alloua, le 25 juillet 1793, une
indeniDité de 11,900 livres, pour perte de pierres extraites ^ Les factures du voiturier Noël établissent que les cadavres de PAbbaye furent portés au cimetière de Yaugirard*. Un certificat du 4 septembre, signé de quatre commissaires de la Commune, et de Goulombeau, greffier, prouve que les cadavres entassés sur le pont au Change, et provenant du Ch&telet, furent portés au cimetière de Clamart par le voiturier Parrain fils '. Un mandat de Moulineuf , commissaire de la Commune, dit que les cimetières de Clamart, de Montrouge et de Yaugirard ser\irent à Tinhumation des cadavres apportés des différentes prisons*. Enfin Tordonnance suivante complète la série des divers lieux qui servirent à l'inhumation des cadavres, et indique le vaste ossuaire de Paris, connu sous le nom des Catacombes, ou de la Tombe- Isoire :
«Ordonnance du 1*' octobre, signé Fa..., Da... et Le..., au profit de Cha..., entrepreneur des carrières, pour journées des ouvriers employés, tant à dépouiller les cadavres qui ont été apportés dans le lieu appelé la Tombe-Isoire, au Petit-Mont-Rouge, que pour les descendre par un puits de service dans la carrière existante sous cet emplacement; les
1 Arckwe» de VHâtel de vilU de Pom, carton n. 319.
* Douter des mattaeres de <ep<«m6re.-*État des frais.— Pièce à l'appui, n. 84. {Archivée de la Préfecture de police.)
* Mémoires sur les journées de septembre 1703.— État des sommes payées par le trésorier de la Commune, etc., p. 313.
* J6id., p. sis.
transporter ensuite à bras dans la partie de cette carrière qui a été disposée à usage de cimetière pour le gouvernement, et pour faire les fouilles nécessaires pour l'inhumation desdits cadavres, les couvrir de lits de chaux pour prévenir les effets de la putréfaction ; pour fournitures faites aux ouvriers pendant le travail, et augmentation de salaire qu'il a été nécessaire d'accorder auxdits ouvriers, à cause des dangers qu'ils ont courus lors de cette inhumation ; enfin pour fourniture de chaux, ci. i,120 1. 5 s. 6d.*»
Ainsi, les carrières de Charenton, les cimetières de Clamart, de Yaugirard et de Montrouge , et l'ossuaire de la Tombe-Isoire, voilà les 4iinq dépôts où furent envoyés les cadavres des victimes de septembre. Dans lequel de ces dépôts la section du Luxembourg fit-elle inhumer les cadavres des prêtres tués aux Carmes? — C'est un point sur lequel nous ne connaissons aucun document explicite, ou aucune tradition digne de foi ; seulement une partie de ces cadavres furent jetés dans un puits, dépendant du jardin des Carmes, à quelques pas de TOratoire, à gauche. Ce puits, qui est comblé et surmonté d'une croix de bois , porte encore le nom de Puits des Martyrs.
Néanmoins, il nous semble résulter assez nette-
t Mémoires sur les journées de septembre 1792. — État des sommei payées par le trésorier de la Commune» etc,, p. 319*.
ment de quelques faits certains, que les cadavres des prêtres tués aux Carmes furent portés à l'ossuaire de la Tombe-Isoire.
En général , les sections de Paris qui firent exécuter les massacres, et qui y présidèrent, gardèrent les vêtements des victimes; elles firent dépouiller les cadavres, dressèrent procès-verbal des dépouilles, les envoyèrent à la mairie, ou les vendirent, et employèrent l'argent à payer leurs dettes, à équiper des compagnies de volontaires, ou à solder les firais. Le procès- verbal d'inventaire de F Abbaye est aux Archives de la Préfecture de Police ; ceux de la Force, du Gh&telet et de Saint-Firmin sont aux Ar^ chives de l'Hôtel de ville ; et il résulte des procèsverbaux de la section des Sans-Culottes, déposés aux Archives de la Préfecture de Police, que les prisonniers détenus au cloître des Bernardins furent également dépouillés par les soins de la section.
Restent donc les prisonniers des Carmes, de la Conciergerie , de Bicètre et de la Salpètrière , dont les dépouilles furent abandonnées aux égorgeurs.
Cela n'est pas douteux pour les Carmes; nous savons par le récit de l'abbé Berthelet que les tueurs vendirent les vêtements des prêtres au fossoyeur, moyennant quatre cents livres, parce qu'ils étaient tailladés de coups de sabre; et Ton a vu que l'un des assassins vint faire, sur la personne même de l'abbë
Berthelet et de cinq de ses compagDons, Testimation de ce que pouvaient valoir leurs habits.
Le fait est également certain pour la Conciergerie; car un procès- verbal dressé par le commissaire de la section du Pont-Neuf, le 3 septembre, établit que les cadavres provenant de cette prison furent dépouillés au cimetière * :
L'absence de tout inventaire pour la Salpètrière et pour Bicètre semble prouver que les vêtements des victimes de ces deux prisons furent abandonnés aux égorgeurs, et Ton doit croire, au moins pour la Salpètrière, qu'on n'eut pas l'abomination de mettre les femmes nues, après les avoir tuées.
Ainsi, les cadavres des Carmes et de la Conciergerie furent portés vêtus au lieu de la sépulture, cela est certain ; cela n*est que probable pour ceux de la Salpètrière et de Bicètre. Or, l'ordonnance qu'on vient de lire plus haut, sur le payement des ouvriers employés à la Tombe-Isoire, parle de ceux qui travaillèrent d dépouiller les cadavres. D'un autre cdté, le procès-verbal du commissaire Barabé constate que les cadavres de la Conciergerie furent K- apportés au cimetière de Clamart. Il résulte donc de
i^ tous ces faits rapprochés qu'il est à peu près certain
tc que ces cadavres, dépouillés à la Tombe-Isoire,
i^ I Procès-verbal signé Baradellb , président, Barabb, com-
missaire.— Collection des procès- verbaux. (iircMves de la Préfecture de police.)
li'
étaient ceux des prêtres égorgés aux Cannes. Yoici maintenant la liste de ces victimes, nous l'avons prise à l'État civil de Paris, sur le procèsverbal authentique dressé par Daubanel, greffier de la justice de paix de la section du Luxembourg, le 18 octobre 1792, et par Lemaltre, secrétaire de la section, le 18 mars 1793. Nous nous sommes borné à la rédiger par ordre alphabétique , en y ajoutant
des rectifications dont la source est indiquée et justifiée.