‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 3)Chapitre 13 sur 39 · CONCÉDÉS A DES COMPAGNIES · texte numérisé non relu

CONCÉDÉS A DES COMPAGNIES

Ce fut sous les administrations des contrôleursgénéraux Chamillard et Desmarets que l'on songea très-sérieusement à concéder toutes les grosses fermes à une seule compagnie qui aiderait l'État dans la crise. On était au milieu des grandes guerres de Louis XIV et le Trésor avait besoin d'anticipations : les traitants offrirent de venir en aide à l'État moyennant que la perception de l'impôt leur serait affermé d'une manière générale.

Le bail fut passé en l'année 1 677 sous le nom de Tempier et compagnie ; on concéda moyennant 37 millions les aides et domaines, la gabelle et les cinq grosses fermes (dans les vieilles provinces). La compagnie Tempier avança une année au trésor et paya 2 millions en acquit au comptant qui servirent à construire les bassins de Versailles et à faire venir les

eaux de Marly. Les fermiers-généraux s'étaient toujours associés aux idées d'art et de bâtiments.

Le nom des premiers fermiers-généraux est curieux à connaître, car ils furent l'origine de la haute bourgeoisie de Paris et de ce qu'on appelle surtout la finance, cette source active de tout commerce, de toute richesse publique.

Il y aura également un grand intérêt à mettre à côté de chaque nom de fermier-général le quartier et la rue qu'il habitait. Cette exactitude dans les petits détails répond à une curiosité d'antiquaire et d'artiste : on se demande souvent comment dans certaines rues de Paris, aujourd'hui étroites, sales et oubliées, il se trouve de beaux hôtels, admirablement construits, avec cour, larges écuries, appartements splendides couverts des débris de belles tapisseries en cuir à baguettes d'or demi - effacées par le temps ; et derrière l'hôtel les vestiges d'un jardin parfaitement dessiné sous les rayons resplendissants d'un soleil du Midi ; c'est qu'autrefois dans cette rue abandonnée avait habité un des fermiers-généraux créateurs de tout ce que Paris a d'élégant et de riche.

On trouve dans la liste des premiers fermiers-gé-

néraux plusieurs catégories de traitants : 1° quelques-uns engagés seulement dans les aides et domaines; tels que Berthelot, en son hôtel, rue delà Cerisaie près l'Arsenal , où Zameti avait habité ; Blin avait sa belle maison rue Saint-Roch, et de Vogué, rue Vieille-du-Temple.

2° Dans la ferme de la gabelle, on compte Romanet, en son hôtel, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, de Monchy, place des Victoires, et Thomé, rue du Grand-Chantier au Marais.

Un plus grand nombre de financiers sont intéressés aux grosses fermes qui embrassent l'ensemble des revenus; les frères L'Huillier, demeurant rue Sainte- Anne, les Saint-Amand, rue des Vieilles-Audriettes, Lebel, rue des Petits-Champs, Bigodet, rue Neuve- Saint-Augustin, Brussel de Rancy, rue des Francs- Bourgeois, etc. Il n'est pas une seule de ces rues où l'on ne trouve aujourd'hui d'élégants hôtels.

Le bail de la compagnie Tempier finissant en 1704, il en fut passé un nouveau pour le prix de 41 millions, avec 3 millions stipulés en sus du marché pour les développements des travaux du Louvre. Le bail y était passé au nom de Charles Feruand ; et, indépendamment des anciens fermiers qui presque tous eu-

rent des parts dans le bail , on y trouve quelques noms nouveaux: celui d'Arnauld, dans son hôtel, rue d'Anjou au Marais (de la famille d'Arnauld d'Andilly- Pompone), Hénault, rue du Bouloy (ce fut la souche de la grande fortune du président Hénault , dont Voltaire a dit dans de si jolis vers : )

Hénault fameux par vos soupers Et par votre chronologie.

L'Allemand, rue du Mail; Legendre, place des Victoires; Grandval, rue Neuve-des-Petits-Champs. Presque tous les beaux hôtels de cette rue, depuis l'hôtel Colbert et de la compagnie des Indes jusqu'à la place Vendôme appartenaient aux Grandval.

Le bail des fermes passa en d'autres mains en 1 71 5, époque où se forma la compagnie Nerville, la plus riche de toutes, qui avait fait 76 millions d'avances au roi dans la guerre de succession. On y trouve intéressés MM. de Boulogne, rue du Paradis au Marais (famille traditionnellement financière); les Montigni, rues Neuve-Saint-Eustache et de Cléry, dont le bel hôtel s'étendait, couvert de jardins, jusqu'aux remparts. Puis de Blair, rue Vivienne; Grimod, premier du nom, l'aïeul ou le chef de la lignée des gastrono-

mes; de Montmerqué, de l'honorable famille des magistrats, en son hôtel, rue Thevenot; Thiroux, rue Michel-le-Comte ; Dazy, place Notre-Dame-des-Victoires.

Parmi les fermiers-généraux, on pouvait reconnaître deux classes bien distinctes : ceux qui signaient le bail des fermes en titre, ceux que le roi désignait ensuite comme co-associés, ainsi que l'indiquait le mot technique, croupiers de la ferme. Souvent le roi, pour faire une gracieuseté à un serviteur fidèle, son médecin, son premier valet de chambre, lui donnait une place de fermier-général, qui valait de 130 à 200 mille livres de rentes, ou bien seulement le roi l'associait pour un tiers, un quart dans une de ces charges lucratives. Les fermiers eux-mêmes sous-louaient à d'autres financiers la perception de quelques-uns des impôts, de manière à gagner la différence sans courir de risques: ce fut le juste reproche qu'on adressa aux fermiers-généraux; et cependant n'étaitce pas dans la liberté de convention?

La plupart des financiers et des gros bourgeois de Paris prêtaient de l'argent à la compagnie des fermes au denier 25 ou 30; ces capitaux destinés aux anticipations faites à l'Etat devenaient ainsi une nouh (5) 8

velle source de bénéfices pour la compagnie; opération très-légitime que font tous les banquiers aujourd'hui : recevoir en compte-courant à 3 p. 0/o ce qu'ils

prêtent à 6 p. O/o avec commission.

Les fermiers-généraux se chargeaient également

d'acquitter une partie de la dette publique; on payait à leur caisse les rentes sur l'Hôtel-de-Ville, les tontines, qu'un acte de conseil venait de créer, sorte d'amortissement naturel par l'extinction des rentes viagères : les paiements servaient de décharge pour les versements de la ferme au Trésor.

À la fin du règne de Louis XIV, la compagnie des fermes-générales tendait à se substituer tout-à-fait à l'administration financière de l'Etat, et on se l'explique très-bien par les services que la compagnie avait rendus dans ces temps difficiles. Quand on songe à l'épuisement de la Monarchie lors des guerres de la fin de Louis XIV, que serait devenue la France sans les fermiers-généraux? À cette époque, les impôts réguliers ne suffisaient plus; il fallait nécessairement recourir à des remèdes héroïques, à une exaltation du crédit, et les fermiers-généraux firent toutes les avances qu'exigèrent des circonstances impératives.

Ces avances devaient avoir un terme : la dette publique dépassait toute limite. À la mort de Louis XIV, on avait près de trois années d'anticipation en bons de ferme déjà employés dans les services publics. Le conseil des finances sous le duc des Noaille, eut recours au moyen vulgaire que Sully et Colbert avaient mis en pratique. On créa une chambre de justice pour faire rançonner les financiers. Chaque traitant fut taxé à des sommes qui s'élevèrent pour quelquesuns à 1500 mille livres. On confisqua les biens; d'autres furent soumis à des compositions pour éviter d'être condamnés comme concussionnaires. Il se fit même des exécutions par effigies aux applaudissements du peuple. Le conseil des finances blessait ainsi le crédit, et quelques années plus tard le Régent était forcé de recourir aux plus hasardeux remèdes par le système exagéré de Jean Law.

Page 1