LES JUIFS AU MOYEN-AGE
Les premiers banquiers du monde furent les juifs; persécutés, bannis, pillés, ils revenaient toujours reprendre la toute-puissance industrielle. Ils possédaient le numéraire, source de toute cbose, avec l'art admirable de s'entendre et de se grouper. « Partout où cent juifs sont bébergés, dit Philippe de Commine, les deniers et héritages sont à eux. »
Les juifs furent les maîtres de toutes les négociations d'argent en France pendant cinq siècles; on les voit, sous les Mérovingiens et sous Charlemagne, fermiers de tous les impôts, acheteurs des péages ; leur prédilection est pour le prêt sur gages, le vieux prêt grec et romain, celui qui faisait retirer le peuple-roi sur le mont Àventin.
Une ordonnance de 1206 fixe le taux de l'intérêt que les juifs peuvent stipuler à % deniers pour livre, chaque semaine, avec gage, excepté les ornements* des autels et les terres ecclésiasti-
ques, sans la permission préalable du roi ou de l'évêque.
En 1218, le roi Philippe-Auguste restreint un peu le prêt sur gage : les juifs ne pourront pas prêter sur la charrue des laboureurs et les instruments aratoires; quand ils recevront une terre en gage, les revenus leur seront assignés pour servir les intérêts; mais un tiers restera toujours pour la nourriture et l'entretien du propriétaire.
Louis VIII (1223) accorde aux débiteurs des juifs la faculté de se libérer par neuvième jusqu'à l'extinction de la dette, faculté impuissante pour opérer la libération. Les juifs étaient maîtres, sous Philippele-Hutin, de presque toutes les propriétés et de la fortune mobilière du royaume. Cet éclat, cette puissance blessèrent profondément Philippe-le-Bel; le peuple était agité. « Nos oreilles ont retenti, dit l'ordonnance de 131 1 , d'une foule de plaintes contre les juifs; ils chargent les chrétiens de ce qu'ils ne doivent point et oppressent ainsi la veuve et l'orphelin ; ils les forcent à des compositions secrètes, ils leur arrachent frauduleusement leur fortune. »
En conséquence de ces accusations un peu vagues, Philippe-le-Bel les bannit du royaume, confisque
leurs biens et créances : « Comme il est souvent arrivé que les juifs conservent les titres de créances acquittées, ou bien qu'ils ont exprimé dans ces titres des sommes plus fortes que celles qu'ils ont réellement prêtées, nous voulons que nos commissaires ne puissent inquiéter nos sujets pour des dettes envers les juifs qu'ils n'avouent pas ou qui ne seraient pas légalement justifiées. »
Philippe-le-Bel était un prince violent, besogneux; il ne faut certes pas croire à tous les griefs odieux qu'il impute aux juifs; le seul fait constant, c'est le développement de leurs immenses richesses, la puissance d'argent qu'ils exerçaient sur toutes les forces du royaume, de manière atout grouper autour d'eux: commerce, industrie, finances, impôts.
Avec l'extrême habileté qui distingue leurs opérations, les juifs échappèrent à la persécution financière de Philippe-le-Bel par le moyen de la lettre de change, une de leurs inventions ingénieuses, qui leur permettait de transporter leurs fonds d'un point sur un autre, en Europe, en Asie.
Douze ans s'étaient à peine écoulés depuis leur exil que déjà Louis X les rappelle en France; s'ils donnent quelque argent au roi pour racheter leurs
privilèges, ce n'est pas le seul motif qui leur ouvre les portes du royaume. Il n'est pas d'agents plus commodes, d'intermédiaires plus aisés que les Israélites. Avec eux, pas de retard dans le prêt et très-peu de difficultés pour les préliminaires ; ils trouvent de l'argent là où personne n'aurait sou ni maille; ils vendent, trafiquent, prêtent toujours. Leur nouveau privilège dit : « Le gage qui se détériore pourra être vendu au bout de l'an, l'or et l'argent après deux années. »
Les juifs continuent à prêter de toute main sur toute chose. On est obligé de leur rappeler (1327) qu'ils ne peuvent recevoir en gage ni les ornements des églises, ni la charrue des laboureurs, ni le blé non vanné; mais ils pourront prêter sur le cheval de bataille du noble et du baron*
Ils sont bien plus à l'aise encore pour leur commerce sous le roi Jean (1360). Tout juif, moyennant quatorze florins d'or payés comptant, pouvait séjourner en France, et la redevance acquittée, exercer librement toute profession avec ses privilèges; l'intérêt de leur argent sera fixé au taux exorbitant de quatorze deniers pour livre chaque semaine (40°/0); ils ne seront pas tenus de rendre le gage, ils pour-
ront le vendre au bout de l'an ; leur serment sera cru en justice contre le débiteur.
Pourquoi de si grands privilèges accordés aux Israélites? c'est que les juifs seuls avaient pu réunir en un mois l'argent nécessaire pour la rançon du roi Jean, captif des Anglais, en avançant les fonds votés par les Etats-Généraux. Les juifs eurent même alors un conservateur de leurs privilèges (le comte d'Etampes) ; leurs créances sur les immeubles furent considérées comme privilégiées. Sous Charles VI, ils étaient maîtres de tout l'argent du royaume et des deux tiers des propriétés; leurs maisons regorgeaient de joyaux et de bardes ; le peuple ployait sous le faix de ses dettes.
Aussi quand ce peuple fut maître de Paris dans les émeutes des balles, sous les Bourguignons et les Armagnacs, son premier mouvement fut de se porter en masse contre les juifs.
On a voulu attribuer au fanatisme religieux ces excès et ces pillages : ce fut, comme dans l'antique Rome, la révolte des débiteurs contre les créanciers, de ceux qui avaient engagé leurs joyaux et effets et jusqu'à leurs vêtements, contre les usuriers qui les
amassaient dans leurs maisons gorgées jusqu'au cinquième étage.
Bien triste journée pour les juifs! Dans ce désordre immense, on en massacra quelques-uns, on violenta tous les autres ; mais les pierres fines, l'or, les bijoux, les écus d'or ne furent pas trouvés; les juifs les avaient envoyés à l'étranger; et, par les lettres de change, ils avaient transporté à Venise, à Constantinople, en Egypte la plus belle partie de leurs richesses.
Depuis cette fatale exécution, les juifs ne revinrent plus à Paris comme corporation; ils séjournèrent dans quelques provinces, spécialement dans le Corntat, sous la protection du pape. Il peut être constaté que, partout où ils étaient établis , commençait le même travail d'agglomération de bijoux, de richesses infinies : l'araignée tendait ses fils d'argent et prenait tout ce qui tombait sous ses pattes crochues.
Au reste, rien de plus commode que l'emprunt fait aux juifs. Chez eux , point d'affectation de sévérité ni d'austérité , comme on le vit plus tard chez les banquiers protestants; avides de toute affaire lucrative, les Israélites ne cachaient pas ce
qu'ils étaient ni ce qu'ils voulaient : gros intérêt et bons gages comme garantie.
Moyennant quoi la bourse du juif était ouverte facilement à l'heure dite et toujours; le roi, le gentilhomme , le marchand, le petit peuple avaient-ils besoin d'un emprunt? l'Israélite était là, incessamment le sourire aux lèvres ; les écus, les florins étaient comptés à merveille du plus bel or reluisant : qui pouvait remplacer cette facilité? Pas de remontrances ni d'observations sur les fortes dépenses , sur les symptômes de ruine publique , comme en faisaient tous les argentiers et contrôleurs ; plus vous dépensiez vite, plus le juif se réjouissait, bien certain que l'on viendrait à lui quand le besoin se ferait de nouveau sentir, avec des gages et des garanties.
Le juif ne refusait rien quand le bénéfice était au bout du compte. Y avait-il un bon fermage et un bon péage à prendre? il le louait et faisait des avances sur les revenus des villes et du royaume. Tout cela sans prétention aux honneurs, aux dignités, à la puissance, avec une seule pensée, celle d'arrondir son escarcelle ; il était humble, mais il savait sa force
attractive et irrésistible; il avait la conviction qu'aie (5) s
près avoir bien cherché, bien retourné, on viendrait encore à lui, parce que dans les affaires il ne s'agit pas seulement d'avoir de l'argent, mais encore de l'avoir à temps, quand le besoin s'en fait le plus vivement sentir : il double alors de prix.
C'est ce qui créait la puissance financière des juifs. À Venise, à Florence, à Home, à Augsbourg, à Amsterdam, on les trouvait toujours pour les petits comme pour les gros emprunts ; acceptant tous les gages : marchandises, papiers de valeur; d'une ré-# gularité exemplaire, ils faisaient l'usure, mais l'usure probe, avouée, qui impose des conditions dures sans y manquer jamais : le vol était tout-à-fait inconnu.
Pour le juif, la propriété immobilière était une chaîne trop pesante ; il aimait à ceindre ses reins et, un bâton à la main, transporter partout sa bourse; la fraternité religieuse lui créait des correspondants fidèles, et, avec quelques mots en hébreu, il faisait payer ce qu'on voulait et où on le voulait.
Le commerce du change doit tout aux juifs, les vrais créateurs du crédit public et de la banque. Exilés d'un lieu, ils allaient dans un autre, portant leur richesse sur eux, avec cette activité merveil-
leuse, cette entente des affaires que seuls ils possèdent encore sur toutes les Bourses du monde.
A la fin du xvne siècle, époque où commence ce livre, ils avaient déjà de grandes existences financières à Venise, Florence, Amsterdam, Hambourg, Constantinople; ils faisaient les grosses affaires de blés en Pologne, toutes les remontes de chevaux en Allemagne, en Hongrie, la vente des bijoux et l'échange des monnaies à Francfort, et l'usure même du prêt immobilier en Alsace, en Lorraine, à Metz et dans le comtat d'Avignon. Le Ghetto, qu'on a tant blâmé, n'était pas, dans l'origine, un lieu d'humiliation, mais une cité de protection sollicitée par eux; la communauté des juifs demandait elle-même ces murailles épaisses etces portes de fer pour abriter leurs gages et leurs personnes : ils s'inquiétaient peu que le local fût noir et puant, pourvu qu'il pût servir à préserver leurs richesses de l'avidité ou de la colère du peuple.