‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 3)Chapitre 38 sur 39 · CATASTROPHE DE LA FAMILLE SAINTE-AMARANTHE · texte numérisé non relu

CATASTROPHE DE LA FAMILLE SAINTE-AMARANTHE

Quand, au point de vue d'une société régulière et paisiblement organisée, on contemple cette époque terrible et passionnée qu'on appelle la Terreur, on est saisi comme d'un frissonnement d'épouvante; on voit quelque chose qui ressemble aux proscriptions du Triumvirat dans Rome, ou aux scènes sanglantes de la réforme et de l'anabaptisme.

Mais lorsqu'on se reporte à cette fin du xvme siècle, insouciante et légère, où tout avait été déplacé, religion, pensées, sentiments, où la génération vivait avec Rome et la Grèce républicaine, lorsqu'on voit les théâtres s'ouvrir à la foule émue, les cœurs sourire et s'épanouir aux opéras nouveaux , à Rose et Colas ; d'excellents restaurateurs s'emplir chaque jour au Palais-Royal, à la terrasse des Feuillants ; des fêtes incessantes au dehors ; à l'Elysée, au

Champ-de-Mars, des fleurs, des drapeaux, des arcsde-triomphe partout au milieu de l'ivresse publique: il faut bien reconnaître que Paris s'était parfaitement assoupli à ce régime ; le peuple trouvait ses distractions et ses plaisirs, la satisfaction de ses jalousies; on a toujours tant de raisons à donner contre ceux que l'on tue! Avec les épitbètes de conspirateurs, ennemis du peuple, accapareurs, liberticides, émigrés et brigands, on pouvait frapper qui l'on voulait et comme l'on voulait, aux applaudissements de la plèbe parisienne.

Au milieu de cette vie toute en dehors, où le peuple s'agitait incessamment sur la place publique, il était resté ouvert peu de salons; la plupart des grands hôtels étaient vides; les familles considérables émigraient parla crainte de ces dénonciations aux Comités révolutionnaires, quartier par quartier, qui faisaient fuir de Paris tout ce qui avait un peu d'élégance dans la forme et de richesse dans les goûts.

Cependant les chefs du parti révolutionnaire, aux diverses phases du mouvement politique, ne dédaignaient pas le luxe, le bien-être, les joyeuses formes de la vie; si l'on excepte quelques ignobles figures de la révolution, gens de rues, malpropres ou avinés,

il y avait dans ses rangs des gourmands très-experts et des sensualistes raffinés. Camille Desmoulins, je l'ai dit, avait un faible invincible pour les bonnes tables; le fumet exquis des plats truffés le ravissait; Danton convoitait tous les plaisirs des grands seigneurs, et son bonheur était de vivre au Raincy dans les soupers du duc d'Orléans, au milieu des mille bougies; Barras chassait en féodal, même dans ses missions les plus démocratiques, et Lepelletier de Saint-Fargeau sablait les vins d'Aï et des meilleurs crus de Bourgogne. Robespierre, lui, avait le faible des bonnes manières; il aimait les gants parfumés, la poudre à la maréchale, l'habit parfaitement coupé, la culotte de soie, les bas chinés de Lyon, les fleurs les plus exquises, les rubans soyeux ; il adorait les réunions spirituelles et s'y tenait bien.

Un des derniers salons restés ouverts dans la grande tempête révolutionnaire était celui de madame de Sainte-Amaranthe, nom très-remarquablement posé parmi les fermiers du bail de 1775. Sainte- Amaranthe, mort en 1782, avait laissé une certaine fortune à sa veuve et à ses deux enfants; mademoiselle de Sainte-Amaranthe avait épousé le fils de

M. de Sartine, le célèbre lieutenant-général de police, I. (5) 23

ministre de la marine sous Louis XVI. M. Bertin, le contrôleur-général des finances, était l'oncle de madame de Sainte-Amaranthe, famille de finance mêlée à la magistrature.

Ainsi, veuve avec le besoin de plaire, madame de Sainte-Àmaranthe n'avait jamais fermé son salon de l'hôtel Helvétius, rue Sainte-Anne ; soit habitude du monde, soit désir de sauver sa tête et sa fortune, elle continuait à recevoir beaucoup, spécialement les heureux et les princes de la révolution. Madame de Sainte-Amaranthe ne se mêlait en rien de politique; elle faisait assidûment des dons patriotiques à sa section, où elle était bien notée : ce qui l'avait préservée surtout, était la protection ouverte de Maximilien Robespierre, le futur dictateur, qui venait presque chaque soir chez madame de Sainte-Amaranthe ; il y trouvait ce qu'il cherchait surtout : une conversation du monde, le luxe d'une table parfaitement ornée, l'esprit et les moeurs de l'ancien régime, devenus chaque jour plus rares.

Ces salons étaient, au reste, fort mêlés d'opinions comme tout ce qui vivait alors, comme tous les salons qui se réveillèrent, après le 9 thermidor, chez ma-

dame de Permon, la princesse de Vaudemont, madame de Beauharnais ou Barras : on y causait, on y jouait comme dans des lieux d'oubli et de neutralité politique dont on avait tant besoin.

Chez madame de Sainte-Amaranthe, les Jacobins dominaient ; il ne faut pas croire que les Jacobins fussent des gens sans tenue et sans distinction de manières : on les a trop confondus avec les Maratistes , Hébertistes , sans-culottes grossiers et mal appris; les Jacobins étaient, en majorité, lettrés, polis, aimant les arts , la poésie, en un mot, les classiques de Rome, de Sparte et d'Athènes; Robespierre avait beaucoup contribué à imprimer cette tendance polie à la société fies Jacobins; tout ce qu'il faisait en dehors de ces habitudes était la conséquence plus de sa position que de sa pensée; il dut lui coûter beaucoup de sacrifier quelques-uns des grands noms de l'ancien régime, qu'il aurait vus volontiers à sa cour future pour saluer sa puissance.

Avec Robespierre, chez madame de Sainte-Amaranthe, venait souvent Saint-Just (on le disait fort épris de madame de Sartine), David, le peintre, Talma, le citoyen et la citoyenne Trial, la perle des artistes au théâtre de la République et de l'Opéra-

Comique; une longue pléiade de peintres, de sculpteurs et de belles chanteuses ou des ballets de l'Opéra; quelques étrangers de distinction que le Comité de salut public souffrait à Paris, comme des intermédiaires ou porteurs de paroles auprès de la Prusse, de l'Autriche, de l'Espagne ou de la Toscane; car Maximilien Robespierre, déjà très-considéré par les cabinets, négociait pour la paix avec la plupart des diplomates de l'Europe. Le salon de madame de Sainte-Amaranthe lui paraissait un terrain neutre facile et parfaitement choisi pour causer avec tous et de tout, une sorte de table d'hôte où l'on se réunissait sans se compromettre.

On y soupait avec une délicatesse extrême, avec abandon comme sous l'ancien régime. Un soir, exalté par un triomphe de tribune, Robespierre, la tête échauffée par des vins généreux, parla de ses desseins d'avenir, de ses espérances, de ses haines, de l'esprit des proscriptions futures; il dit son dernier mot sur la République et sur une dictature nécessaire pour finir l'anarchie. Saint-Just, le cœur froid et politique, l'écoutait avec crainte ; l'acteur Trial , très-dévoué à Maximilien, suivait ses paroles le front plissé ; il craignait un retentissement capable de compromettre la situa-

tion si élevée de Robespierre, mais si périlleuse à la moindre faute !

Quand les fumées du souper furent dissipées et la raison à tous revenue, l'acteur Trial et Saint-Just dirent à Robespierre le péril auquel l'exposaient les révélations de la nuit, au milieu des bougies étincelantes.On délibéra, et Robespierre, avec son stoïcisme cruel, déclara : « Que la nécessité de la chose publique exigeait que tous les convives du souper qui n'étaient pas ses complices dévoués devaient être traduits au tribunal révolutionnaire et inflexiblement livrés à l'échafaud. »

Madame de Sainte-Àmaranthe, sa fille (madame de Sartine) , son fds âgé de quinze ans, une jeune artiste de l'Opéra-Comique, dont la voix douce et fraîche avait plus d'une fois déridé les fronts austères, furent arrêtés le soir même et compris dans une grande fournée que le tribunal révolutionnaire devait juger sans désemparer et composée de trois catégories de crimes confondus par l'accusateur Fouquier-Tinville dans un même acte : 1° le fameux attentat de la fdle l'Admirai, pauvre auvergnate qui avait, disait-on, menacé la vie de Robespierre (que de pleurs et de gémissements quand la société des

Jacobins avait appris les dangers du bien-aimé !) 21° la conspiration du baron de Batz, agent secret dont on craignait les révélations compromettantes dans ses rapports avec les cabinets étrangers; 3° la famille Sainte-Àmaranthe, dépositaire d'abandons terribles ; elle avait entendu les ambitieux projetsl

Toutes ces accusations que le Comité de salut public avait réunies en une seule, parties de points différents, avaient néanmoins une grande connexité, car elles tendaient à préserver le nom et le pouvoir de Robespierre. Le tribunal révolutionnaire se montra sans pitié ; comme dans les proscriptions politiques, tous les accusés furent condamnés à mort en vertu d'un puissant intérêt, la sûreté de celui qui gouvernait souverainement l'Etat.

Aussi l'échafaud fut-il environné d'une solennité particulière. À mesure que les idées d'unité de pouvoir se développaient au sein de la nouvelle démocratie, visant à se personnifier en un homme, on arrivait peu à peu aux formes et aux conditions de la vieille monarchie : sous l'ancien régime, le régicide comme le parricide, allait au supplice revêtu d'une chemise rouge, car il avait menacé le père de l'État. Ce spectacle fut préparé pour les soixante-

quatre condamnés par le tribunal révolutionnaire. Robespierre était parvenu à un tel degré de puissance que nul monarque ne pouvait lui être comparé ; tout tremblait devant sa parole : puisqu'il avait la puissance réelle, il devait en montrer l'appareil ! à Rome, les licteurs précédaient le dictateur et les consuls. Cette terrible tragédie du dernier salon financier de Paris fit une profonde impression.

À cette époque et à peine à trois mois de distance (l'un le 10 avril, l'autre le 22 juillet 1794), deux financiers du même nom de Laborde, périssaient sur l'échafaud. Le premier Jean-Benjamin de Laborde était le fermier-général dont j'ai parlé, homme d'un véritable génie, le créateur du quartier neuf de la Chaussée d'Antin ; bon musicien , littérateur distingué, antiquaire sérieux, celui qui recueillit dans le moyen-âge les chansons du sire de Coucy, qui fit la musique à'Anette et Lubin de Marmontel, et de l' Amadis de Quinault : Laborde, remarquable peintre, graveur, géographe, à ce point qu'il fut choisi par Louis XVI afin de dessiner les cartes du voyage de Cook, celui enfin dont Voltaire a dit :

Avec tous les talents le destin l'a fait naître , Il fait tous les plaisirs de la société ;

Il est né pour la liberté,

Mais il aime bien mieux son maître.

Voltaire faisait ici allusion au titre de valet de chambre du roi que Jean-Benjamin deLaborde unissait à celui de fermier-général , esprit aventureux, toujours à la veille de la ruine et se relevant par de nouvelles et vastes spéculations.

L'autre est Jean-Joseph de Laborde, banquier de la cour, venu d'Espagne (de Iacca), naturel généreux mais sans l'éclat du premier : protecteur des arts, comme tous les financiers, il brilla d'un certain lustre par ses libéralités. Le roi Louis XVI lui avait voué une amitié incessante depuis que ses deux fils embarqués avec Lapeyrouse avaient trouvé la mort dans le port des Français. Les deux financiers du nom de Laborde n'avaient aucune parenté entre eux ; ils n'eurent d'autre similitude que la mort sur l'échafaud.

Une des plus étranges condamnations rétrospectives fut celle de l'ancien contrôleur-général Laverdi, vieillard vénérable, retiré du monde. Lié avec le parti des économistes, Laverdi avait été l'adversaire le plus persévérant de ce qu'on avait niaisement appelé le Pacte de famine (le grenier d'abon-

dance) ; Laverdi, partisan de la liberté du commerce des grains, avait voulu abaisser toutes les barrières; il en résulta une cherté excessive dans le prix des blés; les accaparements que Louis XV avait voulu empêcher par le concours de l'État, s'accomplirent à l'aise par les particuliers , au moyen de la liberté des transactions. Laverdi fut condamné pour avoir voulu affamer le peuple; il y avaitdecelabien vingt ans : ce n'était qu'un prétexe; la raison générale était que le Comité de salut public avait besoin de féconder les opérations de son ministre des finances Cambon.

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