LES FERMIERS GÉNÉRAUX DEVAIW IB TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAÏRB
l'échafaud ds la plage louis XV*
6bt 8 mai 4794
11 existe encore un journal fort rare au reste, que j'ai souvent consulté et parcouru à la Bibliothèque impériale, c*est le bulletin du tribunal révolutionnaire, imprimé en gros in-4*, sur papier commun, avec une petite vignette qui représente l'image de la République, coiffée du bonnet phrygien et le triangle égalitaire dans les mains.
Ce journal était sans doute destiné à être vendu chaque soir dans les rues de Paris; les crieurs publics de leur voix rauque et avinée, devaient provoquer les passants; le peuple de Paris lisait ces feuilles avec avidité et sans beaucoup d'indignation, car on lui faisait croire qu'il s'agissait du salut de l'État et de la sûreté publique : à Rome, la plèbe ne fut jamais si heureuse, si satisfaite que sous leTrium- ^rat et pendant le règne de Néron, qui laissa de
si profondes empreintes sur son cœur; le peuple de Rome pleura longtemps autour du tumulus néronien. Le bulletin du tribunal révolutionnaire a ce caractère spécialement curieux qu'il contient tous les débats in extenso ^ comme le fait aujoui*d'hui la Gazette des Tribunaux (le Moniteur, on le sait, n'en donne qu'un extrait très-sommaire), de sorte que lorsqu'on veut connaître exactement les admirables réponses de la reine Marie-Antoinette, les apostrophes de Danton, les tremblantes et pleureuses phrases de
^ Camille Desmoulins, il faut recourir nécessairement
à cette source presque légale.
I L'esprit de cette époque étrange et sanglante est
tout entier résumé dans ces vers classiques et près-
i' que religieux qu'on lit pour épigraphe sur le fron-
tispice du journal ou bulletin du tribunal révolutionnaire :
•Celui qui met un frein à la fureur des flots, Sait aussi d3s méchant? arrêter les complots.»
C'est curieux, n'est-ce pas ! et pourtant tout cela s'explique : Robespierre avait proclamé l'existence de l'Être suprême; il en était résulté une piété particulière parmi les Jacobins : comme les Puritains de
GromweII,ils avaient du fanatisme, car rien ne se fait d'énergique, sans fanatisme ; ces vers d'Athalie appliqués au tribunal révolutionnaire n'avaient rien d'absurde pour les Jacobins : ceux que le tribunal frappait de mort avaient fait des complots dont on punissait l'iniquité; ils étaient les méchants ipeints par Racine. En révolution on se fait une logique particulière et inflexible : il n'y a rien d'absurde une fois certaines maximes de salut public posées comme règle fondamentale de l'État. Voilà pourquoi les gouvernements doivent avoir tant de soin à préserver les sociétés des mauvais principes I
À mesure que les arrêts du tribunal révolutionnaire se multiplient, le bulletin devient plus laconique, car il ne peut tout rapporter; les détails sont impossibles, on marche trop vite pour cela ; c'est un peu ce qui arrive pour les fermiers-généraux. Le tribunal procède rapidement; il y a tant de méchants et de complots qu'on doit châtier promptement!
Les fermiers-généraux arrêtés étaient au nombre de 35, parmi lesquels beaucoup de vieillards : Clément Delaage, 71 ans; Antoine de Saint-Àmand, 74 ans ; Jacques Paulze, 71 ans ; Gille Marteloux»
68 aas ; Francois^Jean Yento, 65 ans; Albert Sanlot, 65 ans; Papillon de Haute-Roçhe, 64; BriceLeper^ rieri 68 ans; Gibert Neuilly« 64 ans; Claude-François Borgeot, 65 ans; Le Courmont* 64 ans; Laleuse de Grille, 64 ans; François Ménage de Pressigny, 61 ans; Guillaume Couturier, 60 ans; Jean Béranger, 60 ans; François Puissant, 60 ans.
Dans l'âge moyen de la vie, on trouvait Claude- Balthazar Danger Bagneux, 56 ans; Pascal Saint- Cristaux, 44 ans ; Jean-Baptiste Boulogne, 45aqs; Marie de la Hante, 50 ans; Fabien Yernand, 47 ans; Noël Devisme, 44 ans ; Paul d'Arlincourti 56 ans ; Jean-François Didelot, 56 ans ; Louis-Philippe Duvancel, 40 ans.
Parmi les fermiers-généraux arrêtés étaient deux aoms célèbres du xviii^ siècle, Charles Huguot de Ldpinay, âgé de 53 ans, le protecteur enthousiaste de Ji«4. Rousseau, dont les doctrines triomphaient de-" puis 4703. Le Contrat Social était sur la table de Fouquier-Tin ville, et Robespierre en faisait sa plus 4otie6 lecture. Par une fatalité étrange, M^ de Lépinay avait protégé Dupin (le dénonciateur) dans les fermes-générales, et Dupin le traînait à l'échafaud : QM ingratitudes arrivent souvent ; elle^ affligent et
ne corrigent pàë leà cœurs élevés» de leur tendance à faire le bien.
Le second était Hélène-Laurent LaVoisîer, le chimiste, qualifié dabs l'acte d'accusation d*ex-noble, membre de la ci-devant académie des sciences, régisseur des poudres et salpêtres. Que lui avait servi de se montrer si zélé pour les hommes et les doctrines de 1789? Fourcroy, si faible pour le bien, ne Savait pas compris sur la liste des savants que le Comité de salut public avait mis en réquisition pour le service des armées. Lavoisiei* avait 50 ans le jour même qu'il fut conduit à la Conciergerie.
Les plus jeunes parmi les fermiers-généraux arrêtés étaient Charles-Réné Parceval Frileuse , âgé de 35 ans ; Clément-François Delaage fils, âgé de 37 ans; Étienne-Marc de La Haye, 36 ans; Alexandre Parceval, 36 ans. On remarquait un grand nombre de mêmes noms parmi les fermiers-généraux : les financiers, vaste famille unie par les liens de parenté, se rapprochaient encore par les mariages, ce qui accumulait d'immenses richesses sur les mêmes têtes.
De leurs sofiiptueux hôteb, les fermiers-géaéraux
furent conduits aux prisons de la Conciergerie, ce vestibule de l'échafaud : leurs femmes et leurs enfants furent autorisés à les visiter une heure, le lendemain de leur arrestation, par la permission du Comité de salut public: derniers rapports qu'ils eurent avec la vie.
C'était dans le sein même de ce Comité que la condamnation des fermiers-généraux avait été arrêtée, comme mesure de gouvernement. Robespierre s'était spécialement occupé de ce coup d'État qui préparait une immense confiscation, un gage pour les assignats; le Comité dressa l'acte d'accusation, qui fut remis directement à l'accusateur public Fouquier-Tinville; on ne fit pas de grands frais de rédaction ; copie textuelle du rapport fait par Dupin à la Convention , cet acte développait les mêmes griefs : seulement, comme les délits seuls, alors même qu'ils eussent été prouvés, ne constituaient que le crime de concussion, l'accusateur ajoutait la formule ordinaire : « Que par ces manœuvres, les ci-devant fermiers-généraux avaient évidemment aidé les ennemis de la République , corrompu et assassiné le peuple français, » crime qui entraînait la peine de mort et la confiscation des biens au profit de la République, seul
but qu'on voulait atteindre. On insistait dans l'acte d'accusation sur l'empoisonnement du peuple par le mélange de l'eau dans le tabac, afin de parler plus vivement à l'imagination des masses : toute la basse classe fumait la pipe, même les guichetiers des prisons ; les furies de la guillotine prisaient avec dilection à la halle, à la Convention, au tribunal révolutionnaire : quel crime à leurs yeux que de mettre de l'eau dans le tabac, et d'empoisonner ainsi le pauvre peuple I
Le procès ne dura que trente heures, le temps nécessaire pour la lecture de l'acte d'accusation et pour écrire de rapides interrogatoires qui n'allaient pas de beaucoup au-delà d'une reconnaissance d'identité de chaque accusé. C'était le 7 mai 1794, jour d'un soleil rayonnant, les bancs de bois grossier, qui servaient de siège aux accusés dans le tribunal révolutionnaire, se remplirent de ces hommes élégants, un peu sybarites, naguère entourés de luxe et de richesse, d'artistes, de gens de lettres, de parasites et de flatteurs. Vieillards et jeunes hommes s'assirent avec dignité pour écouter l'acte d'accusation, qui fut lu rapidement par le greffier avec ce ton d'indifférence accoutumé à voir planer la
mort chaque jour sans s'émouvoii* sur de nourelled tâtes«
Le Comité de sûreté générale (la police d'alors) avait choisi tout exprès le public qui entourait les accusés ; on entendait dire dans l'argot populaire : a Ce sont les assassins du peuple^ les accapareurs de blé et de vin ; quand la guillotine en aura fait justice^ le peuple sera plus heureux et Ton mangera le pain à meilleur marché. ^ Pas un mot de pitié ne fut prononcé , parce que la richesse déchue n'en inspire pas. Le pi^ésidenl Cofinhal alla vite en besogne ; le jugement était d'avande rédigé par le Co* mité de salut public, et voici en quels termes : ^ At^ tendu qu'il est constant qu'il existe un complot contre le peuple français, tendant à favoriser, par tous les moyens possibles, les succès des ennemis de la France, notamment en exerçarit toute espèce d'exactions et de concussions sur le peuple français, en mâlant au tabac de l'eau et des ingrédients nuisibles à la dabté des citoyens qui en faisaient usage-, eti priant 6 à 7 p.O/o, tant pour l'intérêt du cautionnement dés fermes que pour la mise de fonds nécessaire i^ leur exploitation, en volant, en pillant ainsi autant que possible le Trésor national pour enlever à la na^
tion deg sommes immetises et nécessaires à la guerre contre les despotes en armes contre la République française; les condamne tous à la peine de mort« et leurs biens seront confisqués au profit de la Hépubli-? que. » Dans Tintervalle troid noms avaient été effafcés de la liste fatale» ceux de Sanlot, de la Hante et Delaage fils ; Robespierre les avait rayés par des motifs àe» crets ou par un caprice de sa propre souveraineté; La séance fut iitimédiatement levée sani autre émotion ; au même moment on entendit dans iM rues le croassement des crieurs publics, corbeaUK sinistres, qui annonçaient « le célèbre jugement rendu par le tribunal révolutionnaire, qui ôondamnait à la peine de mort les accapareurs du niitné-* raire, voleurs du peuple. )> Et il se trouva des applad-^ didsements pour cet arrêt abominable : les uns siticèresi tant on avait corrompd les idéed du peuple sur les causes de ses douleurs! les autres hypocrites et poltrons, car en révolution la plupart des erimee sont le résultat de la lâcheté humaine. La petite bou^ tique aux abois par le mawUnUm^ espéra mente (}ue ces richesses confisquées feraient aller le commerce et que de riches capitaux seraient mis en circulation; les ouvriers ne virent là peut-être que le châtiment de
ceux qui avaient construit les barrières. Lorsque les masses se sont imbues des notions du mal, elles se font une logique pour justifier et exalter leurs plus grands excès.
Lavoisier avait demandé au Comité de salut public un sursis à son exécution, pour développer une théorie toute nouvelle qui pouvait être utile à l'État et surtout à la science ; il sollicita même, dit-on, le chimiste Fourcroy , âme pusillanime , agenouillée devant la force dominante. Tout fut inutile, on lui répondit que la République n'avait pas besoin de savants.
Si cette réponse a été faite, elle disait un mensonge. La République avait besoin de savants; elle les employait même avec un peu d'ostentation et de charlatanisme ; mais en ce moment elle convoitait avidement les portefeuilles, les louis d'or, les valeurs, les propriétés des fermiers-généraux; elle battait monnaie avec leurs tètes et la guillotine servait de balancier.
L'échafaud se leva hideux, le 8 mai 1794, pour vingt-huit des fermiers-généraux; tous marchèrent très-calmes à la mort au milieu des vociférations atroces d'une meute de cannibales : l'habitude de la
fortune donne le haut sentiment de soi-même, et quand on a bien tenu un salon, on porte toujours le front levé, même quand la hache va le toucher; on passe avec dignité du banquet de la vie à celui de la mort; on reste fier, même les mains attachées derrière le dos, comme si Ton était encore sous des habits de soie, dentelles partout, poudre, plumes et diamants, dans les plus élégants hôtels. Les fermiersh généraux ne firent pas de ces déclamations philosophiques comme les fanfarons de la Gironde; les fermiers moururent en cédant le pas à la vieillesse aux cheveux blancs ; ils eurent l'honneur de précéder d'un jour madame Elisabeth de France sur l'échafaud. Si les fermiers-généraux avaient su qu'ils accompagnaient une fille de France dans la mort, ils auraient supplié le bourreau de leur laisser revêtir leur habit de cour, car en gens comme il faut, cela se devait à une princesse issue du sang de Henri lY I Le cortège aurait été digne de la victime. Le peuple applaudit bruyamment quand les vingt-huit têtes tombèrent, comme jadis autour de Montfaucon la multitude vociférait contre un trésorier de France pendu au gibet. C'est une longue tradition : les financiers sont toujours persécutés, honnis ; puis
Qn rcivîmt k eux» on to supplie de tenli» en Aidé à ytt»l l^M gO«Y«m9meot8 sont un peu oomme ees ftls 4« f^millet aï caressants quapd ils ont besoin de rwurieri çt quî le lendemain le maudissent et le frappent f pour se remettre encore en ses mains aux JQVra de i)é«eaaités<si fréquentestsu reste^ dans la vie 4eiïQ»tÎQns.