MAI
La journée du 9 thermidor, si retentissante, ne fut qu'un coup de désespoir accompli par la queue du parti de Danton contre la société des Jacobins et la Commune de Paris, les deux bras de la dictature de Robespierre. Ceux qui Taccomplissaient n'étaient ni meilleurs, ni plus humains que leurs adversaires; ils jouèrent tètes contre tètes : Tallien ne valait pas mieux que Saint-Just; Legendre que Couthon; c'était une fraction de fanatiques qui envoyait l'autre à l'échafaud.
Mais quand un mouvement réactionnaire s'accomplit, ceux qui en sont les instruments se trouvent souvent dépassés par la profonde indignation de tous. Il éclata donc, après le 9 thermidor, un sentiment de colère universelle contre les crimes de la révolu-
tioQ. « Le plus beau jour de la tyrannie, dit Tacite, c'est le dernier. »
Ce qui avait le plus justement excité Tindignation publique, c'était le grand fauchement de tètes aus: temps suprêmes de la dictature de Robespierre; il fut question plus d'une fois à la tribune de l'iniquité de ces jugements du tribunal révolutionnaire, qui avaient outragé l'humanité.
Quelques jours après le 9 thermidor, l'accusateur public Fouquier-Tinville fut arrêté et conduit luimême devant ce terrible tribunal, dont il avait si longtemps dirigé et dominé les débats : appelé à s'expliquer sur plusieurs de ses jugements les plus farouches, on lui imputa surtout la procédure étrange et rapide qui avait été suivie contre les fermiers-généraux; on la dénonça comme la plus monstrueuse, la plus épouvantable de toutes : Fouquier répondit : « Que cette affaire avait été purement politiquid et dirigée exclusivement par le Comité de salut public, et dans ce Comité par Robespierre en personne ; que cette action du Comité avait été absolue ; qu'on avait envoyé à lui Fouquier le jugement d'avance tout rédigé ; les noms seuls en blanc avaient été remplis. ^ Fouquier alla plus loin dans ses aveux; ^ il n'était ia*
tervenu qu'un simulacre de verdict par les jurés; tout avait été formulé d'avance, signé sans débats et exécuté comme un acte politique et une opération financière. » C'était peut-être le seul exemple dans les terribles annales du tribunal révolutionnaire; on s'était bâté de battre monnaie sur la place de la Révolution.
Comme si tout devait être étrange dans cet épouvantable drame, tout-à-coup éclata un nouvel incident. Le 16 floréal an III (8 mai 1795), juste un an après l'hécatombe des fermiers- généraux, on vit un député monter à la tribune de la Convention Nationale ; pâle, les yeux animés d'un feu sombre, il s'écria d'une voix altérée : « Un an s'est tout juste écoulé depuis qu'une grande iniquité a été commise; vingthuit tètes alors tombèrent sur l'échafaud, sans débats, sans jugement, et dans le but cupide de s'emparer de leur bourse. » Le député raconta d'une façon naïve tout ce qui s'était passé dans cette lamentable afiUire, comment les ordres souverains de poursuite étaient venus du Comité de salut public, comment il avait fallu les exécuter, sous peine d'être arrêté soimême et d'être jugé comme complice ; pour se justifier et s'attirer quelques éloges, il raconta toutes les
démarches qu'il avait faites pour mettre hors de cause trois des fermiers-généraux , MM. .Sanlot, de la Hante et Delaage fils ; comment il avait obtenu du Comité de sûreté générale que les femmes et les enfants des fermiers-généraux pussent les voir à la Conciergerie un peu avant leur fatale exécution.
Cet homme, ce député qui osait ainsi paraître à la tribune, c'était Dupin, le conventionnel, l'ancien commis des fermes, le dénonciateur de ses maîtres, le rapporteur à la Convention Nationale dont le travail avait servi de base à l'acte d'accusation, le véritable bourreau des grands financiers. Dupin néanmoins se justifia par la peur qu'il avait eue de Robespierre, de Vadier, d'Àmar, qui le menaçaient de le comprendre dans l'acte d'accusation comme un des valets corrompus par la ferme ; Dupin conclut à la nécessité de réviser le procès et comme conséquence à la restitution des biens aux familles des condamnés.
Il se fit un mouvement de surprise indignée et de répugnance profonde dans l'Assemblée : quoil étaitce bien Dupin dont on entendait la voix tremblante 1 La Providence avait de puissants arrêts I le coupable, comme dans les temps antiques, bourrelé de remords, venait rendre témoignage de l'innocence de ceux qu'il
avait condamnée ! Des murmures se flretit entendi-e ; oiï s'écria que Dupin avait fait plus encore que de conduire ses anciens maîtres à la mort ; il les avait volés comme un misérable. On Taccusâ hautement d'avoir pris chez un des fermiers-généraux, M. Dépinayi un portefeuille garni de 100 mille livres d'assignats et cent loUis d'or. Qu'avait-il fait de ce portefeuille, de cet or? où l'avait-il déposé?
Quelques jours après ce débat, les veuves et les enfants des fermiers-généraux présentèrent une pétion à la Convention Nationale pour demander que justice fût enfin rendue aux vingt-huit victimes de l'odieux rapport de Dupiii et des ordres du Comité dé sâlut public; on demandait en môme temps la restitution des biens confisqués par le tribunal révolutionnaire, selon la loi générale qui rendait les biens non vendus aux victimes.
Dans l'Assemblée, une accusation formulée fut présentée contre Dupin et l'on demanda sa mise en jugement comme concussionnaire; les journaux appuyèrent le sentiment public contre le dénonciateur de la société élégante et financière. Ses remords pouvaient-ils l'excuser? Dupin sollicita quelques jours pour se défendre contre des adversaires indignés qui
signalaient jusqu'à sa maison de Saint-Cloud toute pleine de dépouilles odieuses! La Convention ordonna qu'il serait mis en arrestation. La procédure n'eut pas de suite, en vertu du décret d'amnistie (brumaire an IV) qui jeta un voile sur toutes les violences et les iniquités du parti révolutionnaire, sous prétexte des dangers d'une réaction.
Par un décret du 16 floréal an III, la Convention déclara : « Que les femmes et les enfants des fermiers-généraux seraient compris dans la catégorie des familles de condamnés auxquelles les biens seraient restitués. » Les familles purent donc rentrer dans la possession de leurs propriétés immobilières, après de longues réclamations auprès de l'administration des domaines, composée de fonctionnaires rapaces qui restituaient si difficilement. Tous perdirent leurs propriétés mobilières, leurs créances, leur portefeuille, qui restèrent parmi les grands vols amnistiés, origine et source de tant de fortunes nouvelles.
La génération qui date de la fin du xviii*' siècle a pu voir comme débris de cette société des fermiersgénéraux, deux femmes parvenues 1 une extrême vieillesse : madame Helvétius et madame Dupin de
GhenoDceau. Madame Helvélius vivait dans une douce opulence à sa belle maison d'Auteuil : deux philosophes remueurs d'idées et de peuples, Turgot et Francklin, avaient voulu l'épouser après la mort d'Helvétius ; elle resta fidèle à la mémoire de son mari. Sa maison d'Auteuil fut le dernier rendez-vous de l'école philosophique du xviir siècle, de Cabanis, Volney, Dupuis, de tout ce parti de lettrés idéologues qui voulait faire de l'opposition au consulat et que Napoléon méprisait à juste titre comme des niais, troubleurs de nations. Madame Helvétius gardait un goût prononcé pour les philosophes, pour la belle nature, une tendresse.je l'ai dit, qui s'étendait à tous les animaux, depuis les serins jusqu'aux chats.
Elle mourut le \t août 1800, laissant sa maison d'Auteuil à Cabanis. Plusieurs fois, sous le consulat, le général Bonaparte voulut faire fermer ce qu'il appelait le club des philosophes ; ce parti ne pardonna pas à l'empereur Napoléon, car il vota sa déchéance dans le sénat en 1814.
La seconde femme qui survécut de cette société des fermiers-généraux, ce fut madame Dupin de Chenonceau,célèbrLî par sa sentimentalité philosophique, femme écrivain, la pire des conditions. La plupart
des femmes auteurs s'imaginent que tout Tunivers doit savoir ce qu'elles sentent, ce qu elles pensent, leurs douleurs, leurs déceptions, leurs amours; elles font toujours du ménage dans les romans, dans les mémoires, dans la politique! Prier Dieu, soigner leur famille, embellir et purifier le foyer domestique, se repentir saintement et solitairement, quand les orages de la vie les ont entraînées : tels sont les devoirs et les gloires de la femme; elle ne peut avoir d'autre orgueil. Madame Dupin, comme madame Helvétius, mourut en 1800, dans sa belle propriété de Chenonceau, lorsqu'elle atteignait sa centième année; elle avait vu le siècle de Louis XIV, elle assistait à l'aurore du splendide pouvoir de Napoléon.
Le premier Consul qui à un sentiment profond d'équité, joignait une juste et véritable tendance pour les hommes et les institutions de l'ancien régime, rendit deux arrêtés très-favorable aux fermiers-généraux; le premier du 1" octobre 1800 cassait un arrêt de la cour d'appel de Paris faisant droit à la demande d'un créancier des fermes-générales qui avait poursuivi les héritiers des tristes victimes de Téchafaud.
Le second arrêté est plus admirable encore de jus* !• (5) 24
tice et de réparation! <( Les Consuls de 1^ Républb que sur le rapport du ministre des finances : Vu ]a deipande des héritiers et co-intéressés des fermiersgénéraux en main-levée des séquestres et oppositions subsistant sur leurs biens par suite du décret des S3 et 29 nivôse an II ; Vu les avis donnés, en exécution des mêmes décrets, par les commissaires de la comptabilité nationale sur les imputations d'abus et de malversations faites aux fermiers-généraux des trois derniers baux, duquel il résulte que toutes les dites inculpations sont dénuées de fondement ; Le conseil d'État entendu, arrêtent : Il sera donné main-levée des séquestres et oppositions mis sur les biens des héritiers et co-intéressés des fermiers-généraux des baux de David , Salazard et Mager, en ei^écution des décrets rendus sur les imputations d'abus faites aux fermiers-généraux des dits baux. »
Il était impossible de trouver une plu§ haute, une plus puissante réhabilitation venue à la fois par )e ministre des finances, le conseil d'État; et au-dessus de tous par les trois Consuls : le premier Con^u.l, jutelligence si élevée, si pénétrante: le deuxième Consul Cambacérès, membre de la Convention et qui en connaissait si bien l'histoire ; le troisième Consul Le-
brun, aqcien secrétaire du chancelier Maupeoii, mêlé aux habiles opérations de Tabbé Terray (\).
Si la main-mise du séquestre apposé sur les bieni des fermiers-généraux fut enfin donnée par la régie deTenregistrement, le gouvernement ne put restituer ni les biens vendus ni les sommes d'argent, créances confisquées, ni les propriétés générales qui apparte* naient à la compagnie, après sa dissolution : le premier Consul en gémit, car il p'aimait pas les faiseurs d'afiaires qui s'étaient démesurément enrichis dans ce trafic odieux des biens nationaux I L'hôtel des Fermes avait été acquis par deux de ces trafiquants célèbres, le comte (Je Hcdern et le fameux Saint-Siipon,
Sigismond Ehrenreich comte de Redern, fils du grand-maréchal de la cour de Prusse avait été ministre de Saxe en Espagne et puis ministre de Prusse en Angleterre : il vint comme beaucoup d'autres diplomates secrets de la Prusse à Paris en >l 793, après la retraite de Champagne qui fut une chose arram gée et négociée entre le duc de Brunswick et le parti dïintoniste (H} ; le comte de Redern et Saint-Simon
(i) V<gr« num frmaU nur LtmU XV»
(f) l*«n diliÉ«Mi tft pitete dut to MtM ifs» je tftépÊt%z'âmaiià ^
achetèrent pour plus de 7 millions de biens nationaux avec le concours de Danton et des corrompus de la révolution française. Robespierre les fit emprisonner et séquestra ces biens ; mais après le 9 thermidor il rentrèrent dans leurs acquisitions qu'ils payèrent en assignats presque démonétisés, et il revint à chacun d'eux plus de 200 mille livres de rentes : on s'explique maintenant l'intelligence financière, la capacité d'aflaires de l'école Saint-Simonienne.
Saint-Simon, comme il le dit lui-même, abusa de tout, expérimenta tout dans un luxe brutal et sensuel : le comte deRedern resta propriétaire de l'hôtel des Fermes ; il tira de gros profits par le morcellement et la division de ce vaste hôtel dont le nom seul est resté avec le souvenir de Saint-Simon qui se ruina définitivement par les entreprises de voitures publiques : le comte de Redern, après un long procès, fit au futur Dieu 1200 livres de rente viagère à peu près, la seule ressource qui lui resta indépendamment de l'encens qui tourbillonnait dans ses temples.
A côté de ces vies aventureuses, nous trouvons au contraire, les héritiers des fermiers-généraux, tous avec des revenus honorables et des situations dignes (le ceux qui jetèrept un si grand éclc^t sur le? fînaa-
ces du vieux régime : les ancêtres obligent, et quand on a reçu de ses pères une fortune élevée, on la transmet comme un noble fief à ses enfants avec des traditions sanctifiées par la persécution, la violence qu'on a subie dans les temps de désordre et de révolution !
L'école financière du xviii' siècle est complètement éteinte avec le vieux régime ; elle se transforme. Il faut suivre maintenant une autre classe de faiseurs de grandes affaires, banquiers et fournisseurs, agioteurs d'assignats, de biens nationaux; nouvelle histoire pleine d'enseignements et d'intérêt.
NOTE SUR LE BANQUIER COLLECTIONISTE JABACK.
Le cadre de ce livre n'a pu s'étendre au-delà des fermiers-généraux, surintendants des finances et des banquiers qui se sont trouvés mêlés aux affaires d'emprunt et de crédit; je ne puis cependant résister au désir de faire oonnaître avec quelque détail la vie d'affaires et d'art d'un banquier, dont le nom n'est plus connu aujourd'hui que par les amateurs de beaux travaux et de splendides gravures (1).
Lorsqu'on parcourt les inventaires du musée ou bien encore les catalogues des gravures de la Bibliothèque impériale, ou ceux de riches amateurs, on trouve plus d'une fois le nom de Jaback rattaché aux plus beaux Van Dyck, ou aux plus authentiques Holbein : quelques personnes croient peut-être qu'il s'agit d'un artiste ou d'un amateur obscur qui avait recueilli ces beaux modèles : nullement, Jaback fut un riche banquier de l'époque de Louis XIV.
(i) Aucune biographie n*en fait mention.
Le vieux Paris contenait bien des merveilles : il me souvient, il y a quelques années, qu'un passage existait encore de la rue Saint-Martin à la rue Neuve- Saint-Méry; il retenait le nom de Jaback, car là se trouvait le vaste hôtel du banquier avec jardin, serres, galeries et belles écuries pour vingt chevaux : Jaback était Lorrain d'origine, spéculateur et artiste à ta fois : sa spécialité était la banque sur Une vaste échelle avec la Pologne, la Hongrie, la Turquie, par l'intermédiaire de l'Allemagne et de la Suisse.
Mais sa passion dominante était pour les objets d'art, les tableaux, les gravures ; dans cette voie ce qui le met hors ligne, c'est que le premier il comprit toute la valeur artistique des écoles allemandes et hollandaises, fort dédaignées sous Louis XIV qui n'avait de goût que pour les grandes toiles de Lebrun, les formes grecques et romaines; Jaback parcourut l'Allemagne, la Hollande, l'Angleterre, fbuillant partout pour rechercher les Teniers, les Van Dyck, les Holbein, tous supérieurs, à mon sens, à l'école italienne quand elle ne signe pas des noms de Raphaël, de Michel Ange et de Paul Véronèse; et encore Véronèse a-t-il quelque chose des naïvetés de Técole allematide avec plus de pompe, car Venise était
comme l'intermédiaire entre l'Occident et la Grèce : d'où cette richesse dans les ornements, cet éclat de coloris qui rayonnent dans les œuvres du maître.
Quand la belle collection de tableaux, formée par les soins d'un royal protecteur des arts, CJiarles P% fut mise en vente à Londres, Jaback acheta les plus belles toiles qui vinrent orner son hôtel de la rue Saint-Méry : elles y demeurèrent quelques années sans exciter une grande curiosité; je le répète, le goût n'était pas alors porté vers les écoles d'Allemagne et de Hollande.
La collection Jaback fut mise en vente : était-ce besoin ou spéculation? On ne peut le dire. Il y a dans le collectionneur souvent un peu l'homme d'affaires. On recueille pour donner plus de prix à une collection incomplète : qu'importe, le service rendu à l'art n'en est pas moins grand. Le catalogue de Jaback porte 97 tableaux de maîtres et 5,541! dessins, gravures; le prix total de la vente s'éleva un peu audelà de 220 mille livres. Il faut répéter que les écoles auxquelles ces tableaux et ces dessins appartenaient n'étaient pas encore appréciées à leur juste et grande valeur.
Le nom de Jaback n'est pas mort tout entier; le
goût des arts fait vivre dans la postérité; indépendamment du vieux passage qui portait son nom, on distingua longtemps certains tableaux et certains dessins par le nom de Jaback, comme pour prouver Tauthenticité des maîtres. Quand une œuvre venait de ce cabinet elle ne pouvait être ni une imitation ni une copie. Au xviii* siècle, comme pour rappeler sa mémoire, la principale salle de Thôtel Jaback fut destinée à la vente des tableaux et des collections de dessins.
Et cependant Jaback était pour le luxe et la grandeur, bien au-dessous de ceux qui avaient le titre de fermiers-généraux I
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