PARIS
DrOIER, LIBRAIRE-ÉDlTF.urt,
33, quai des Angustlns.
Il m'eut il«Bionlr« qu'il . a plai de libeflé, pour lei FitDien*, dBTia U Honarctaic que <J&n> la République. Pirolei do l'»bbjSlejè>,B juillet (7910
Ce livre, que nous intitulons Bretagne et Vendée (on verra pourquoi tout à l'heure),je6t non-seulement le complément naturel, mais encore la conséquence nécessaire de la Bretagne ancienne et moderne. C'est ce que nos lecteurs vont comprendre aisément, s'ils veulent bien revenir avec nous sur nos pas.
Lorsque nous avons raconté, dans notre premier ouvrage, les antiques origines de la Bretagne , et ses luttes séculaires contre les Romains, contre les Franks, contre les hommes du Nord, contre l'Angleterre, et enfin conire la France, avant et depuis l'union à la couronne, nous avons pu, sans sortir de l'heureuse unité de notre sujet, donner à ces
\ divers récits tous les développ«ncnt8 convenables, et peut-être même quelques développements nouveaux , fruits précieux de nos infatigables recherches.
^ r. Ainsi nous n'avons rien négligé pour établir le vrai caractère et l'héroïque persistance
é BUHTAGNK KT VKNDtH.
du celle nalioiiulilc bietoiiiie, si |)eu éludiée ou si mal r<>m|»i ise |»at nos plus savanls hisloriens. Nous avons relracé quatre fois le labieau des couluines et des inslilulions de l'Armorique, sous le régime celtique, sous le régime romain, sous le régime féodal, et sous le régime monarchique. Nous y avons joint, en terminant, pour n'omettre aucun point de comparaison, la statistique matérielle et morale des cinq départements de la Bretagne actuelle*. Ainsi encore, nous avons traité à fond de riolroduction et des progrès du christianisme dans notre pays ; — des invasions qui Pont successivement couvert et abandonné, comme les marées font de ses rivages ;
— des hommes qui Tout illustré, depuis Du Guesclin jusqu'à Moreau, et depuis Abailard jusqu^à Chateaubriand ; — de ces guerres nationales que chantent encore nos bardes : guerres de Warok, de Moi*van, de Nominoe, de Barbe-Torie, de Jeanne de Montfort et de la reine Anne. Nous avons fait avec amour le portrait en pied de cette dernière duchesse, immortelle personnification de la Bretagne , — comme nous avions relevé tous les documents du combat des Trente, résumé glorieux des victoires bretonnes. Enfin nous avons montré, dans le soulèvement de la Ligue, le dernier effort de nos armes pour briser le contrat qui nous unissait à la France :
— contrat que Louis XIY, Louis XV et Louis XVI allaient attaquer désormais, au nom de la centralisation, dans nos États et dans notre Parlement.
Mais arrivé à ce nouveau champ de bataille et à cette nouvelle lutte, c^est-à-dire aux préliminaires de la révolution de 1789, nous avons vu la régularité de notre œuvre menacée par une invincible complication -, nous *av(His senti que nous ne pouvions suivre celte révolution dans ses conséquences les plus graves, sans violer notre titre et franchir notre cadre, en un mot, sans sortir de la Bretagne.
Qui ne sait, en effet, que la basse Normandie, le Maine, l'Anjou et le Poitou ont été le théâtre des principaux événements de Tinsurreclion de rOuest? Il eût donc fallu quitter à chaque instant noire terrain pour errer d'un pays à Tautre, et infuser en quelque sorte l'histoire de quatre provinces dans notre histoire de Bretagne.
Ajoutons qu'il eût fallu encore, en dépit de nos promesses, donner à notre ouvrage deux volumes au lieu d'un.
Quelque historien à la toise n^eût hésité peut-être ni devant un tel amalgame, ni devant un tel développement^ mais nous, qui avons pour loi souveraine le lucidus ordo d'Horace; nous qui mettons nos engagements au-dessus de nos intérêts, nous avons dû chercher un moyen d'éviter cette double confusion : et celui que nous avons adopté n*a pas rencontré d'adversaires.
Complétant la Bretagne cuidenne et moderne^ ainsi que Font vu nos lecteurs, par un simple résumé des événements depuis Louis XIV jusqu'à
I Voir les chapitres 1, 11, VI. %VII et X\ de la Bkitagnb ANCiBNiiB bt HonEiNK.
IxNTKODUCTlON. 3
nus jours, nous avons réserve, pour une seconde publication, — découlant de la première, bien qu'indépendante en elle-même, — Tbistoire spéciale de la Révolution dans la Bretagne et dans la Vendée, c'est-à-dire, dans les cinq [irovinœs désignées ci-dessus. (On conçoit que nous prenons ici le mot Vendée dans le sens bistorlquc et moral plutôt que dans le sens géographique.)
Deux objections, cependant, nous ont été faites, et les voici dans toute leur importance.
— Comment, nous disent les ims, retrouverez- vous dans Bretagne et Vendée la même unité de sujet que dans la Bretagne ancienne et moderne Y
— Â quoi bon, demandent les au ties, refaire Thistoire de la Révolution en Bretagne après MM. DuchatcUier, Mellinet, Souvestre, Guépin, etc., et rhistoire de l'insurrection vendéenne après madame de La Rochejaquelein, MM. de Scépeaux, de Sapinaud, de Puysaie, de Bourniseaux, de Beauchamp, de Quairebarbes, Deshautscbamps, Georges Duvai, Ourliac,^ Crétineau-Joly, et tant d'autres?
Notre réponse à ces deux objections sera toute l'explication de notre titre et de notre plan.
D'aLK)rd, personne n'a plus d*estime ni plus de reconnaissance que nous |)our nos devanciers : ils en trouveront souvent la preuve dans nos pages ' : mais si nous croyons devoir prendre la plume après eux, c'est pour faire, tout en profitant de leurs travaux, autrement ou plus qu'ils n'ont fait euxmêmes.
M. Duchatellier ne jette qu'un coup d^œil rétrospectif sur lés événements, depuis 1750 jusqu'à 1788, et s'enferme d'ailleurs exclusivement en Bretagne. D'autres s'enferment non moins exclusivement en Vendée. M. Crétineau lui-même, qui a seul embrassé les cinq provinces, n'ouvre son récit qu'à rinsurrection de 1793.
Pour nous, uu contraire, la Révolution, prise ab ovoy date^ en Bretagne, non pas de 1793, ni même de 1789, non pas du règne de Louis XVI, ni même du r^ne de Louis XV, mais de la grande querelle des Ëtats et de la
' Il en est quatre à qui nous devans une mention particulière. Pour les faits de la fiévolution proprement dite, nous avons puisé des renseignements préoieux dans la belle HlSTOlBl DE Nantis, du docteur Gaépinj dans laevrieuse HiOTOlBB UB LA Bévolution bn Bibtaonb, de M. Duchatellier; et dans rHi»> TOlBB DB LA MiLlGB IT DB LA COHMUNB OB Nantbs, véritable monument auquel M. Mellinet a consacré sa vie entière. Si ce laborieux et intègre annaliste trouvait des imitateurs dans nos grandes villes, notro histoire nationale ferait un progrès immense. Quant à l'insurrection de l'Ouest, nos plus grandes obligations sont h l'histoire partiale, mais complète et si attachante, de la Vbndbb hilitaibb, par M. Crftineau- Joly. Cet hommage loi sera d'autant moins suspect, que notre point de vue diffère hahitudlemeat du sien; qu'en lui empruntant beaucoup de faits, nous lui avons emprunté peu de jugements; que nous avons tftehé d'éire aussi lai^ dans nos opinions qu'il nous a semblé être exclusif dans les siennes, et de rendre notre style aussi simple que le sien nous a paru solennel. — Les autres sources de notre récit seront indiquées dans le courant de l'ouvrage, et nous attendrons la £n de la publication pour remeraier * MM. les bibliothécaires, les archivistes, et toutes les personnes qui ont bien voulu nous communiquer des documents vcrbaui ou manuscrits.
Cour, entamée sous le règne de Louis \1V. En retraçant, — depuis ceiie époque jusqu'au procès de La Ghaloiais, et depuis le procès de I^ Ghalotais jusqu'à raffaire des Cordeliers de Rennes, — l'histoire si importante et si inconnue des États, du Parlement et des Communes de Bretagne, nous prouverons quel rôle considérable notre province a joué dans les préliminaira^ de la Révolution. Nous montrerons comment cette lutte légale de la Noblesse et de la Magistrature contre la Royauté devait engendrer fatalement, sur les ruines de celle-ci, la lutte sanglante de la Bourgeoisie contre la Noblesse. En un mot, sous les États de Bretagne des dix-septième et dixhuitième siècles, nous verrons poindre les États Généraux de France de 1789; sous les orages du Parlement de Rennes, les tempêtes de la Convention nationale; sous les assemblées des Communes bretonnes, les clubs des Jacobins et des Sans-Culottes '.
Telle sera la première partie de notre histoire.
Voilà des assertions bien hardies et bien nouvelles ! nous dira-t-on. — Nouvelles, sans doute, pour ceux qui , acceptant les effets sans remonter aux causes, n'ont étudié la Révolution française que dans les histoires datées de 1789. Mais nous qui sommes descendus dans les entrailles du volcan pour y chercher les causes de son explosion, nous qui avons entendu cette révolution gronder, près de cent ans à Tuvance, dans les plaintes et dans les doléances des États, dans les remontrances et dans les arrêts des Parlements, dans les soulèvements populaires, dans les pamphlets libéraux, à
travers le développement des Communes et des Milices, et le mouvement
des idées et des mœurs pendant tout le dix-huitième siècle, — nous n avancerons pas un seul fait dont la preuve ne soit en notre main.
Nous prouverons que la Bretagne, qui avait servi si fidèlement la Monarchie française au dedans et au dehors, tant que celle-ci avait respecté les clauses de TUnion, devint, sans cesser de la servir au dehors, son plus funeste adversaire au dedans, du moment que les clauses de celte Union furent menacées.
Nous prouverons que les premiers et les plus terribles coups furent portés à Fautorité de Louis XV et de Louis XVI par la Noblesse des États de Bretagne ; par celte Noblesse, jalouse à tant de titres de sa vieille nationalité, gardienne incorruptible de ses privilèges, comme des franchises et des deniers du pays; par cette Noblesse qui ne pouvait se soumettre à Tunité française qu'au mépris d'un serment solennel, et aux dépens de ses plus chers intérêts liés à ceux de la Bretagne elle-même ; par cette Noblesse qui, — après avoir refusé le don gratuit aux vices de la Régence, après avoir
' San» doate, le même movvenient te faisait dès lors sentir sur tons les points de la France^ et en particulier dans les pays d'États et de Parlemcots. (Nous n'aurons pas la fulle prétention de chercher en Brv- ' tagoe toutes les racines de la Uévolution française.) Mais nulle part ce mouvement a^aulrcoureur ne fut aussi précoce, aussi sontenU) aussi décisif qnr dans notre pn^ince*, c'est là tout ce que nous voulons dire, H cela suffit à notre démonstration.
INTRODUCTION. o
livré à ses bourreaux quali-e létes illustres (Poncallec, Dueouêdic, Talhoûel et Montlouis), — après avoir résisté au duc d*AiguilloD, quand le Tiers et le Clergé se soumeltaient , — après avoir bravé la confiscation, Texil et Temprisonnement, — après avoir reproché tout haut à Louis XVI de. violer le serment de Louis Xll, — traduite enfin au pied du trône de ce prince en la personne de quatre députés, lui proposa la paix ou la guerre au milieu d'une armée de gardes, et laissa tomber la guerre de son manteau en se coiffant publiquement devant Sa Majesté.
Nous prouverons qu aucun Parlement, même celui de Toulouse, même celui de Paris, ne fuC, dès 1760, aussi altier dans son indépendance que le Parlement de Rennes \ — que, placé entre sa fidélité à la Monarchie et sa fidélité à la Bretagne, il ne put défendre la seconde sans résister à la première ; — que, s'arrogeant dès lors en quelque sorte les privilèges des; États par son droit souverain d'enregistrement, ligué avec tous les Parlements de France dans un intérêt de corps, et avec la Noblesse bretonne dans un intérêt national, il dut combattre pied à pied la Cour, tout en protestant de son dévouement au prince, humilier de jour en jour ia Royauté sous ses remontrances prétendues très-humbles, et jeter ainsi au milieu des pouvoirs ébranlés cette confttsion qui les perdit les uns par les autres ; --que, frappé enfin sur sa chaise curule par les grenadiers de Rohan, comme l'ancien sénat romain par les soldats de Brennus, il laissa (en voyant trop tard Tablme creusé par lui*même) la Monarchie sans force et sans considération devant cette rude main du Tiers-État, qui allait broyer Monarchie et Parlement tout ensemble.
Nous prouverons que les Communes bretonnes, et surtout la Commune de Nantes, s^érigeant à leur tour en parlements an petit pied, adressaient aussi leurs remontrances à Louis XVI, et le forçaient quelquefois de leur donner raison.
Nous prouverons que, joignant Taction à la parole, et suivant une impulsion irrésistible, la Noblesse, la Magistrature et les Municipalités bretonnes, dès le milieu du dix-huitième siècle, tenaient au Roi, sous les formes apparentes du respect, le langage de la révolte et de Pinsurreclion ; — qu'à la même époque le vocabulaire de la bourgeoisie de Rennes et de Nantes n'était autre que celui des révolutionnaires de 1789; que les brochures et les pamphlets, dont Tinfluence croissait avec leur nombre, accusaient déjà le despotisme et la tyrannie^ invoquaient la constitution et la liberté, faisaient appel à Yopinion publique^ prêchaient aux citoyens la représentation nationale; — que les miliciens de Nantes, ayant depuis des siècles leur organisation électorale, leurs droits et leurs privilèges, sUntitulaient à bon droit les fils aines de la liberté ', etc., etc.
' Oltc ardeur u'volutionoaire de la %iUe de Nanti» est furt aneiennc, et ne s'est jamais démentir. Après avuir devancé la rébelliun sous la Monarchie, les Nantais Turent républicaines avant la république :
(i BKËTAGNK Kl \ ENDKK.
Nous proiivci'oiis que le Clergé breton lui même, du m^iins celui îles villes, se montra crabord favorable aux idées de la Révolutioi], s*a860ciant au mouvement des Communes, prenant part au.x (êtes |.opubiires; et qu*il fallut, pour le rendre hoslile, toute Tintolcrance de celle philosophie, queue impure de Voltaire et des LncyclopédistOK, puis toutes les fureurs de cette révolution même contre la religion qui lui avait fourni ses principes, inscrits à chaque page de TÉvangile.
Nous prouverons que la Bretagne avait commencé à donner, dès 1788, l'exemple de ces fédérations qui enveloppèrent la France comme d'un réseau, lorsque la Montagne et la Gironde furent aux prises.
Nous prouverons, enfin, que la plus grande part revient au Tiers-État breton, non-seulement dans l'explosion de 1789, mais dans les travaux de TAssemblée nationale; — que la révolution éclata réellement aux Ëtats et dans les mes de Rennes dès janvier 1789-, — que le signal de la révolte parlementaire fui donné par les députés de nos quarante-deux villes, qui réclamèrent le vote par tète et le nombre égal |)our les trois ordres; — que le signal de rinsurrection populaire fui donné par l'étudiant Moreau, général du Parlement^ et par ce jeune Omnes qui alla soulever la bourgeoisie nantaise; que, de là, la traînée de poudre remonta jusqu'au grand foyer psirisien; et qu'à Paris même le premier club important fut ce fameux Club breton qui iillait devenir celui des Jacobins.
Nous expliquerons cette initiative par l'ancienne organisation des Communes bretonnes (surtout de celles de Nantes et de Rennes), habituées de longue main au régime représentatif, aux assemblées d'États, aux délibérations municipales et aux luttes parlementaires.
Les mêmes raisons nous feront comprendre le rôle actif des députés de lâT Bretagne dans les discussions de la Constituante, et leur utile influence sur ses premières opérations.
Voici ce que nous lisons dans un pamphlet publié k Nantes des les premiers joars ée I78t, pmphtetqqi n''suiiMÎt les opinions de ia bouiigeoisie : • Tous les hommes sont ^«k devant la l«i. Le roi de Matoc et les gentilshommes bretons no soupçonnent pas cette vérité. Ceux-ci admettent cependant «ne paritt^ ^ c'est entre eux et le roi. Il est le primai iuter pares. Si la branche dea Bourbons manque, il est clair qu'il n'y peut succéder qu'un G. H. de Bretagne... Hommes aussi ridicules que vains, quand reviendrai'vous h la nature et à la raison ? Soyex donc bien convaincus que le bouvier a deux jambea et un ventre comme tous j que le plus grand roi sur son troue n'est jamais assis que sur son c... a Les Sans- Culottes parisiens ne se permirent ces aménités qu'en 179 S. Deux ans après cette publication, le flS avril 1791, les envoyés de la Commune de Nantes k Paris parlaient ainsi h l'Assemblée nationale : • Nous avons renoncé an nom de Bretons, ë œ nom qui eut de l'éclat dans des temps de ténèbres, pour prendre le nom de Français, qui doit illustrer l'univers dans un siècle de lumières. Mais si vous fûtes les fondateurs de la libcrti^, nos concitoyens en furent les premiers soldats. Ce furent eux qui, huit mois avant la Révolution, formèrent la première assemblée de Commune; qui envoyèrent loin de leurs foyers le premier corps do citoyens armés pour la conquête de la liberté; qui donnèrent l'érâl et le premier mouvement à toutes les Communes de France ; qui envoyèrent auprès du trône la première députation qui ait réclamé les droits de Thommc' * Et rAssemblée nationale applaudissait, car .ces paroles étaient autant àc M'-nivs
INTUODUCÏION. 7
Est-ce à dire (|iic nous accuserons la Noblesse, le Parleincnl el tes Communes bretonnes de la chute de la Royauté, de Tassassinat de I^uis XVI et des excès de la Révolution? A Dieu ne plaise! La Bretagne, après ses franchises, n'aimait rien tant au fond que la Monarchie; et cette dernière n'avait qu'à ménager ces franchises chatouilleuses pour garder son alliée la plus sûre et la plus puissante. Nous attribuerions donc plutôt à la faiblesse de la Royauté elle-même sa propre perte et les. maux qui en furent la eonséquence, si un tel jugement nous était permis devant Téchataud du roi-martyr. Mais c'est ici le cas de rappeler que les hommes s'agitent sans savoir où ils vont, que la Providence seule connaît le but où elle les mène. Qui eût dit aux acteurs de 1789, et surtout à ceux de 1760, que la guillotnie de 1793 se dressait derrière le rideau? Qui eût cm que les États Généraux, appelés comme une famille autour de Louis XVI, renfermaient la Convention qui devait lui trancher la tète? En toute révolution, les mauvaises intentions se cachent derrière les bonnes, les méchants et les traîtres n'apparaissent qu'après les braves et les dupes. Ceux-ci se laissent compter au grand jour, quand ceux-là demeurent innombrables dans l'ombre. Gardons-nous donc de confondre sans justice et sans pitié les uns avec les autres,— les sages qui appelaèent une révolution nécessaire avec les fous qui bouleversèrent la France, — ceux qui demandaient la liberté à la Monarchie avec ceux qui firent une tyrannie de la République. Ce serait confondre La Chalotais avec Danton, le comte de Botherel avec le chevalier de Saint- Just, les admirables cahiers des Bailliages avec les horribles institutions de Tan II, Louis XVI lui*mème avec Robespierre. Gardons-nous surtout d'accuser la Bretagne, qui perdit tout en défendant ce qui lui restait, et qui expia si cruellement son courage et ses illusions ! pays originairement et essentiellement libéraP (tout notre premier ouvrage Ta démontré'}, la Bretagne devaît^lle, en 1760, se laisser enlever ses franchises sans proies*
* Cette application que nous faiaona do mot tib6ra1 montre asief qae nous le prenons dans le aena laiK»e et élevé de son étymologie, datas le sens général de libbe, d'iNDÉPKNDAiiT, d'AMi un i.k libkbtb, de l'iNDBPliiDÂNCB^ et non dans le sens étroit d'àNTi-MOXABCHiQUE on de QiiASi-DÈiiacRATioi K, inventé par nos politiques de l'école anglaise on américaine, ces impitoyables corrupteors do la langue. Nos ancîens baroBs de Bretagne n'avaient pas attendu les leçons de rAnglcterre ou des États-Unis, pour employer eette eipression dans les traités et dans les actes • co^seivtib db lbubs pbakciiks et libébales T0L0NTB8. » Entendu ainsi, le mot libéral s'applique aux monarchies comme aux démocraties, suivant que les unes et les autres accordent plus ou moins de liberté aux peuples. Or on a vu, par l'épigraphe de cette introduction, que l'avantage est donné sous ce rapport aux monarchies, par un des plus grands républicains de I7tl. — No vit-on pas, en 1790, les usements congéables de la Bretagne défendus par Tronchet, comme la coutume la plus libérale, et déclarés par la Société d'agriculture • tellement utiles au peuple, que la France entière devrait les adopter? » (Bbbtagke 4NCiB!«NB et modbbrb, p. 17 s.) Les gouvememcnis les plus démocratiques n'exhument-ils par chaque jour, au nom de la liberté, des institutions enterrées au nom de la tyrannie? Et n'en avons-nous pas un exemple frappant sous les yeux, en ce montent même, dans la résurrection des conseils de prud'hommes?
' Voir, dans la BBBTàUNB ancienne etmodbbnb : le chapitre I'^^, Obigines^ le rhap. II, Domination BO«ainb; lechap. VII, FÉonALiTÉ; lechap. XVII, Féodalité, monabcbie. Voir surtout, au rhap. XIII,
M BRETAliNK ET VENDÉE.
iation? Pouvait-cUc prévoir, en 1789, qu'une révolution libérale comme! elle-même enfanterait tant de désastres \ -— que cette révolution, réchauffée dans son sein, la déchirerait la première? — LHndépendance et la liberté ne ressemblent-elles pas à des sœurs?
De même que notre Noblesse et notre Parlement avaient rempli une mission nationale en défendant contre la Royauté les clauses du contrat de rUnion, — de même, une fois ce contrat déchiré, nos communes crurent accomplir un devoir patriotique en saluant des libertés qui venaient compenser leurs franchises.
Nous aurons donc à louer souvent les mêmes vertus de part et d auli^e, comme nous aurons à condamner les mêmes fautes et les mêmes erreurs.
On sait d'ailleurs comment nos geirtilshommes et nos magistrats périrent en embrassant cette royauté qu'ils avaient combattue, et comment nos Communes sortirent de leur rêve devant la guillotine de Carrier.
Ceci nous mène à ta seconde (lartie de notre histoire.
Cette seconde partie se divisera en deux périodes : l*' Oppression et désenchantement de la Bretagne; — 2» Soulèvement et lutte contre la République.
Dans la première période, nous verrons notre province expérimenter celte République... Nous verrons nos cités, — associées naguère si chaudement aux espérances de la Révolution, à ses travaux, à ses clubs et à ses fêtes, — se refroidir de jour en jour, en recevant Tesclavage pour prix de leurs franchises immolées aux nouvelles idoles. Nous verrons nos campagnes, dès Fabord inquiètes et consternées, passer de la méfiance à Tindignation, puis arriver au regret du joug féodal sous le poids des libertés démocratiques. Nous verrons bientôt cités et campagnes livrées comme une proie choisie aux conventionnels les plus féroces, aux tribunaux et aux comités révolutionnaires, à la loi des suspects, aux dénonciations civiques, aux impôts et aux réquisitions forcées. Nous verrons les temples fermés, les autels abattus, la religion proscrite, les consciences violées, les prêtres déportés ou massacrés, la Raison adorée par la démence, TÊtre suprcnie dé-
le chant da BretoD Saint-Andri^, sur la Sbbvitude pba?içaise pendant les guerres du duc Joon IV i>i du roi Charles V :
Et si pensoient défendre fort
Leur liberté jusqu'à la mort !
De servitude avoient horrour,
Quand ils voyoient tout h Tcntour
Comment en France elle rcguoit.
Fou etoit qui paour n'en avoit.
[..es Bretons ne pouvaient oublier qu'il n'y avait eu chez eux, avant et depuis César, que des quasiesclaves, PENB 8BRV1 • et qu^aux temps les plus durs de la féodalité, ils avaient ignora le servage, quand la France entière y était soumise. Ce souvenir, toujours présent, fut le plus grand obstacle à l'Union; il poussa, en 17B9, les cités bretonnes au-devant de la Révolution, comme il souleva, en 179S, les villages contre cette même Révolution, — lorsqu'il fut démontré qu'elle mentait à toutes ses promesses, et qnr les libertés nouvelles n'étaient que la confiscation des libertés anciennes. — Quoi de plus conséquent, au fond, que ces apparentes inconséquences de la Bretagne?
INTRODUCTIOX. y
crélépar latliéisme, les cloches fondues en boiileU ou en gros sous, la cendre des morts jelée au vont, les républiuiins de SQ immolés comme arislocrates par ceux de 93, l'égalité comprise à la façan doTarquin, c'esti-dire l'égaliui de misère et non de jouissance, comme parie le Vieux Corâetier, vingt-cinq millions d'esclaves écrasés par cent mille tyrans, au nom (le cette effroyable plaisanterie : rbaternité ou la mort! la société tout entière gouvernée par la Terreur, le gouvernement tout entier personnillé dans lo bourreau !
Nous verrons lus populations bretonnes partagées en victimes liéroîipKs et en dupes ridicules, les comédies les plus burlesques à côt^ des tragédies les plus sanglantes : là, la noblesse et le clergé bornant leur courage à mourir, et s'élevanl au ciel par les degrés de l'échafaud ; là, la bourgeoisie coiffant le bonnet rouge, singeant les Romains du temps des Gracques, et balbutiant jusqu'à' Quimper le jargon des sans-culottes parisiens; là, le peuple, Rdèlcà ses croyances, au grand ébabissement de Camille Desmoulins, et criant aux commissaires de la Révolution : n Hàtez-vous de nous guillotiner, pour que nous ressuscitions dans trois jours ! »
Non-seulement la Bretagne, mais la France entière rappelftit alors le célèbre mot de Périclès : — Mon enfant gouverne la Grèce. — Eh , comr
ment cela? — Gel enfant gouverne ma femme, ma femme me gouverne, je gouverne Athènes, Athènes gouverne la Grèce; donc mon enfant gouverne la Grèce. De même, en 1793, on eût pu dire que le faubourg Saint- Antoine dominait la France ; car il dominait Paris, qui dominait les autres villes, qui dominaient les campagnes. Aussi verrons-nous les communes rurales de la Loire-Inférieure se plaindre amèrement de la nouvelle aristocratie des grandes communes , plus funeste que toutes les aristocraties d'autrefois.
Ges influences de la Révolution sur les diverses classes ne nous occuperont pas moins que les influences des diverses classes sur la Révolution. Ge serait méconnaître le sens même du mot révolution, que de négliger ou d'eflleurer une pareille étude. Les rôles, si contraires en apparence, de nos villes et de nos villages, avant, pendant et après la Terreur, nous fourniront surtout des observations très-curieuses. Que défendaient les villes contre la Monarchie, puis contre les villages? La liberté. Que défendaient les villages contre la République et contre les villes? La liberté. Le but était le même. Le point de vue seul diflerait. Tandis que les bourgeois voyaient naturellement la liberté dans Tégalité, qui les élèverait au niveau de> nobles, dont ils ne pointaient plus souflrir les privilèges; les paysans voyaient la liberté dans ces privilèges même de la Noblesse, qui étaient depuis si longtemps leur abri patriarcal '. Les premiers, champions de Tavenir, risquaient d'abandonner le corps pour Tombre , comme le chien de la fable; les seconds, soldats du passé, soutenaient, suivant leurs dictons prudents, qu'un tiens vaut mieux que deux tu Tauras, et qn*entre plusieurs maux il faut savoir choisir le moindre. I^ies uns puisaient leur force dans Tespoir, les autres dans l'expérience. Ghez ceux-là comme chez ceux-ci nous condamnerons la violence en excusant la bonne foi. Mais lesquels, en définitive, avaient tort ou raison? Ni les villages, ni les villes absolument. On ne peut nier toutefois une chose évidente depuis cette époque : — G'est que quatre révolutions successives ont donné tort an passé la veille de la bataille, pour lui donner raison le lendemain de la victoire ; c^est que les bourgeois, aujourd'hui les maîtres, ont renoncé à courir après Tégalité, et qu'ils rétablissent sous d'autres formes les privi* léges abolis par eux-mêmes. Gela prouve que les meilleures révolutions valent rarement le sang- et les larmes qu'elles coûtent, et que l'humanité.
* Un écrirain qu'on n'aocnien pu At défendre U Féodalité, M. TKien luinnème, eonvient qu'elle était anui douce à la Bretagne qu'elle avait été dora au reste de la Franee. • Le régime féodal, dit^il, s'était empreint, en Bretagne et en Vendée , d'un caractère (oiil patriar^, et la Réfolution, Mm de froduWe une réforme vAiU dem» ee Tpaye, y hletta lee plue dtmeet hahiitudeM et y fai reçv^e comme mm perUcution.... Les seigneurs entretenaient avec les paysans des rapports continuels et faciles.... Us faisaient la cfaaase en commun.... Les prêtres, d'une grande pureté de nuBurs, exerçaient un ministère tout paternel.... On subissait l'autorité du seigneur, on croyait k la parole du curé, pa/ree qu'il n'y or ait ni oppreuiom ni eoandoU. • (Thiers. Histoibk m la Rkvouttion, tome IV^ pagp 7 s.)
ea général, est comme Thomme en particulier : — Un malade, impatient et capricieux, qui veut que ses médecins changent de temps en temps Tapparence de son régime et le nom de ses maladies. — Espérons que les méde^ cins politiques de Tavenir supprimeront du moins la saignée dans le traitement des peuples.
Au milieu des premiers excès de 1793, le Fédéralisme breton, -^ qui espérait sauver la tête de I..ouis XYl sans perdre la République, qui voulait Tunion, dit Mellinet, et non pas la séparation, la centralisation administrative, et non pas le despotisme parisien, — nous oiirira, dans sa lutte contre les Jacobins, des scènes d'une admirable énergie.
L^attitude de la Commune de Nantes sera particulièrement remarquable. Menacés à la fois par les Vendéens prêts à tomber sur. eux, et par la Montagne prête à leur vomir Carrier, les Nantais feront face aux deux périls avec le même courage, et chargeront Sotin et Morel d'aller porter à la Convention la mémorable adresse rédigée par Peccot : « Citoyens représentants, nous venons vous dire la vérité... Vos débats scandaleux ont retenti dans tous les coins de la France... Ijq peuple vous avait envoyés pour faire des lois, et vous ne savez pas vous en imposer à vous-mêmes! » Puis, entendant les cgorgeurs et les tricoteuses murmurer dans les tribunes populaires : « — Trembleriez-vous devant ces tribunes, ajoutera le député nantais? C'est à elles de trembler I Qu'elles nous écoutent, qu^elles frémissent, mais qu'elles soient en silence! »
Une vigueur semblable, et peut-être plus grande encore, se retrouvera chez ces vingt-six administrateurs du Finistère, présidés par Kergariou, in*, corruptibles défenseurs de la Gironde, qui se laisseront décréter sans peur, juger sans défense et décapiter sans regret. I^s Quimperois eussent payé ce courage aussi chèrement que les Nantais, si la basse populace de Quimper eût été disposée comme celle de Nantes aux massacres juridiques.
Alors Carrier, Pocholc, Bréard, et toute la bande des proconsuls ', accour* ront montagnardiser la Bretagne, c'esté-dire la régénérer par la guillotine, la fusillade et la noyade. Alors se déploiera, dans toute sa désolation, le tableau que nous esquissions tout à Theure. Alors on apprendra tout ce que ces trois mots : la Terreur en Bretagne, contiennent de lâches barbaries et de sublimes dévouements. Alors nos champs et nos forêts seront livrés à la flamme par les Colonnes infernales; nos populations, hommes, femmes et enfants, seront immolées chaque jour par hécatombes. — J'ai cru devoir tout égorger et tout brûler ^ dira naïvement Lequinio, qui n'en sera pas moins taxé de modération. Les eaux de la Loire, encombrées de morts, empoisonneront les vivants. Les Sans-Culottes porteront, en guise de cocardes, les
' S«uf la populace dont nous Tenoni de parler, on verra que lea abominations de laTerrenr en Bret^ne, même à Nantes, fnrent l'onvrage des émissaires étrangers, et non pas des habitants ; et qu'à ceax-ei, au contiaire, retient, quoique tardivement, tout l'honneur de la résistance à ces abominations.
oreilles sanglantes des royalistes. La cité de Nantes ne sera plus qu^une vaste guillotine, dont Carrier fera tomber le couperet sur douze mille tètes en quatre mois. Alors enfin on verra jusqu'où peuvent aller la perversité humaine et la patience de Dieu.
Cependant cette patience devait avoir un terme, et depuis neuf mois déjà le fléau vengeur était aux mains des Vendéens et des Bretons.
En voyant la République dépouiller les prêtres et les nobles, nos paysans avaient dit tout d'abord « que c*était là un vol, et que ce désordre ne conduirait à rien de bon ; » ils avaient ensuite chassé à coups de bâton les apôtres révolutionnaires ; Us avaient mis leurs seigneurs à la tète des gardes naticmales; ils- avaient déserté la messe des prêtres assermentés^ pour écou« ter, en pleine campagne, le genou en terre et Tarmc au bras, la messe des curés proscrits. Les gendarmes intervinrent, et les séditions commencèrent. — « Rendez-nous vos armes! » criaient les républicains aux paysans. Et les paysans répondaient : « Rendez-nous notre Dieu ! » Puis on croisait la fourche et le sabre-, la fourche avait nécessairement le dessous, mais le sang des nouveaux martyrs enfantait des vengeurs.
Telle fut. l'origine de Tinsurrection.
Ces scènes se répétaient depuis le commencement de 1793 dans la Bretagne, dans le Poitou et dans TAnjou, lorsque la conscription vint combler la mesure. Nos villageois pouvaient se laisser tuer par les ennemis de leur Dieu ] mais aller combattre dans leurs rangs, jamais ! ils se levèrent donc en masse, à Fontenay, à Challans, à Machecoul, à Saint-Florent-le-Vieil, etc. Et comme il leur fallait un drapeau, comme leurs adversaires criaient : Vive la République! ils adoptèrent la cocarde blanche, et commencèrent à crier : Vive le Roi !
. Quand ce mot, ou plutôt ce symbole, le Roi, n'eût pas été le représentant naturel de leurs principes attaqués par les républicains, les hommes de rOucst n'eussent pas manqué de suivre, en cette occasion, la vieille poliquo de la Bretagne, — associée tour à tour, suivant l'irrésistible intérêt de son indépendance, aux Grands-Bretons contre les Romains , aux Romains contre les Franks, aux Franks contre les Normands, à l'Angleterre contre la France, à Ja France contre l'Angleterre. Nos paysans auraient probablement crié : Vive la République, s'ils avaient vu, dans la Monarchie, en 1793, l'ennemie de leurs libertés, comme notre Noblesse et notre Parlement Ty avaient vue en 1760.
Nous reconnaîtrons donc, dans l'insurrection de TOuest, un soulèvement libéral et populaire, si jamais il en fut ! Des paysans défendant leurs églises et leurs chaumières, armés de faux, de bâtons et de fusils rouilles ; voilà les soldats! Un perruquier de village, un voiturier regardé comme un saint , un garde-chasse; voilà les premiers chefis! Les uns et les autres s'ap|iellent en sonnant le tocsin ; ils s'en vont en guerre avec une croix sur la poitrine et
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un morceau de pain dans la poche ; ils s'agenouillent et prient avant la bataille ; ils sautent à grands cris sur les soldats républicains qu'ils désarment; ils s'élancent à la gueule des canons pour les empêcher de faire du mal; ils se rallient autour d'un chêne après la victoire, et ils retournent chez eux faire la moisson; Toilà leur, science militaire!
ViiH)n jamais rien de plus simplement admirable, et ces hommes ne rappelltint-ils pas les ap<ttres, allant conquérir le monde, l'Évangile à la main ? Dieu se plait à confier les œuvres les plus sublimes aux instruments les |^us modestes.
■ Pourtant il fallait des généraux à cette armée villageoise. Où les eùt-elle tiXHivés, sinon dans les manoirs? 11 y avait surtout quatre gentilshommes qui avaient appris à dôtester la République en voyant aux Tuileries les massacres du 10 aoAt : c'élaicnt Chnrctle, Harigny, Lescurc et La Rochejaque- Icin. Les paysans vont les prendre dans leurs châteaux.
(Ais quatre htros en attucnl cent autres l.c commindemcnl est imposé •«us |H.mL de nioil \ ecu\ qui 1 ufuscnt Mai': de )ieiir que I insurrection
ne perde son caractère, Gathelineau le voilurier sera généralissime, tant qu'il vivra. Voilà la grande armée catholique et royale organisée. Voilà la Bretagne et la Vendée aux prises avec tout le reste de la France. Voilà cette guerre si justement appelée par Napoléon la Guerre des Géants.
Pour rester à la hauteur de ce merveilleux sujet, il nous suflira d'appeler les hommes et les choses par leurs noms, de laisser aux chiffres et aux faits leur inimitable éloquence. Quelles ligures de rhétorique [lourraient rendre ces multitudes fidèles allant au combat, le fusil d'une main et le chapelet de Tautre, se faisant absoudre sur le cliamf» de bataille comme les anciens croisés, joignant la prière et le chant des psaumes aux détonations de la mitraille, s'emparant des canons ennemis, à coups de bâton, quand il ne leur restait pas d'autres armes: — ces femmes, agenouillées le long des chemins, sur le passage de leurs époux et de leurs frères, ou priant pour eux dans les églises désertes, au pied des croix mutilées; — ces autres femmes, nobles brigandes, amazones aux sièges des chAteaux , sœurs de charité dans les chaumières ; — MM. de Montdyon et de Langerie, courant, à douze ans, au-devant des balles; — La Rochejaquelein, grand capitaine à vingt ans, et qui offrait le combat corps à corps aux prisonniers républicains; — Lescure, qui en sauva plus de vingt mille, et qui les défendait contre ses propres soldats; — Bonchamps, dont le dernier soupir fut : Grâce et pardon ; — Gharette, fusillé devant cinq mille hommes, et commandant le feu, au cri de : Vive le Roi, etc., etc. Quelles phrases représenteraient dignement cette lutte titanique de la Gonvention nationale contre l'insurrection bretonne et vendéenne; — les fureurs et les épouvantes de celle-là devant le calme religieux de celle-ci ; — cette suite de lésions et de généraux, vainqueurs à toutes nos frontières, venant se broyer sur un coin de la France, contre une armée de paysans multipliée sous leurs coups ; — cette armée de paysans faisant trembler la République qui faisait trembler l'Europe; lui imf)Osant une capitulation ignominieuse après avoir fatigué ses soldats et ses bourreaux; — vaincue à son tour, mais survivant à son propre épuisement; poursuivant la guerre de buissons et d^embuscades après la guerre en rase campagne; traquée au fond des bois comme les bêtes fauves et obligée de se battre à leur manière; cachant ses derniers fusils dans les sillons et dans les chênes ' pour défendre un reste d'existence ; ne cédant qu'au génie de Hoche, le seul adversaire qui fût à sa taille; abandonnée à son heure suprême par les rois qui n'avaient qu'à lui tendre la main.... et vengée enfin par la chute de cette République à qui elle avait laissé le fer mortel au cœur.
La réaction thermidorienne et ses conséquences en Bretagne ne forme-
' Il y a quelques années, on a bt>uvé dans le creux d'un arbre le squelette d'un do ces derniers VcndfVns, morts au bout de leur force et de leur sang. Les restes des bras s'enlaçaient encore an fusil ; les grains du rhapelct se mêlaient aux dt^bris des os.
ronl pas le, chapitre le moins intéressant de notre histoire. Ce réveil des idées monarchiques, après le sanglant cauchemar de la Terreur, sera surtout curieux dans la ville républicaine de Nantes, au milieu des retours montagnards provoqués par les derniers succès vendéens. Comment Tesprit calculateur des Nantais n'eût-il pas perdu toute illusion en établissant le bilan de la République : — Cinq à six milliards gaspillés en trois ans, la fleur ^ de la (lopulation décimée sous toutes les formes, les bienfaits et les réformes de 1789 annihilés, le plus pur des libertés municipales, commerciales et morales confisqué ; — le tout pour aboutir à des hontes et à des misères telles que celles-ci : Les propriétaires mourant d^inanition au milieu de leurs domaines, les rentiers réduits au trente-cinquième de leurs revenus, les pauvres n'ayant plus même la ressource de la charité publique, la France entière criant : J'ai faim ! comme autrefois Charles VI, les plus grands fonctionnaires départementaux recevant pour tout salaire une livre de pain par jour, l'armée sans subsistances, le gouvernement sans autorité, la société sans foi et sans mœurs, la ruine et l'abîme partout, l'espérance et le salut nulle part. Alors on verra le jargon révolutionnaire frappé d'horreur ou de ridicule, les Terroristes et les Maratistes dénoncés et poursuivis, les bourgeois revenant aux belles manières avec affectation, les gouvernants découragés sortant des affaires, les orateurs du forum, les magistrats du tribunal, pour s'enfermer dans la vie de famille, les arbres de la concorde substitués aux arbres de la liberté, des Vendéens étalant en pleine rue les couleurs royales à la faveur de l'amnistie, et ce cri de : Vive le Roi ! qui faisait naguère tomber les têtes, autorisé dans un banquet au nom de la franchise des opinions.
Grâce aux hésitations de la Monarchie absente, et grAc^ à la corruption du Directoire, le puissant génie d'un capitaine s'emparera de ces réactions providentielles. Pareil à ces colosses qui « se montrèrent sur la terre après le déluge, au berceau de la société % » Napoléon se dressera sur les débris de l'ancien monde, à rentrée du monde nouveau* Ce grand homme ralliera nos forces dispersées autour de son épée victorieuse, et domptant au nom de la .gloire un peuple disposé par la Terreur à subir le premier joug, il substituera, sous des apparences libérales, le despotisme militaire au despotisme républicain; — jusqu'au jour oti la Monarchie proscrite (mémorable enseignement!) reviendra, la Charte à la main, comme la colombe de l'arche avec le rameau d'olivier, et se fera pardonner les fautes d'une émigration de vingt-trois ans et les désastres d'une double invasion étrangère, — en réalisant enfin les immortelles promesses de 1789, en achevant l'œuvre
' Noos n'entendons point pur ce mot la portion la plus 6hdwé«y niaia la meiUeare, en général, fie la population ; car il est démontré aajourd'hui (puisse le peuple s'en souvenir ! ) que la très-grande majorité des victimes de la Terreur fut plébéienne.
' Expression de M. de Chateaubriand (ÉTiiDls HISTOMIQUBS. — Dernier chapitre).
46 BRETA(;NE et VENDÉE.
des Élais Généraux et de TAssemblée nationale, en réparant les maux faits à la liberté par la République, en rattachant Tavcnir au passé, sur Tablme comblé de 93.
Est-il nécessaire de démontrer, après cet enchaînement des faits, que la Vendée rentre dans celte seconde partie de notre histoire, sans en rompre d^aucune façon Tunitéf Tous les mobiles et tous les caractères de l'insurrection de rOuest (nationalité et religion, principe populaire et moral, défense de l'autel et du foyer, de la foi publique et de la liberté individuelle) ne disent-ils pas assez haut que cette insurrection s'est allumée et entre* tenue au foyer des idées bretonnes, que la Vendée est la sœur, sinon la fille de la Bretagne, que Tune n'aurait point existé sans Tautre, ou n^aurait existé qu^un moment? Nous ne saurions trop le répéter, et nous y reviendrons sans cesse : Toutes deux repoussèrent, par leurs paysans, le despo* tisme républicain, comme la Bretagne avait repoussé, par sa Noblesse el son Parlement, le despotisme monarchique. Les motifs du combat étaient donc au fond les mêmes; les armes, le champ de bataille et Tennemi étaient seuls changés.
Les efforts et les résultats parlent encore plus explicitement. Suivez, en effet, la marche de la Vendée depuis 1793 jusqu'en 1799. Va-t-elle à Paris attaquer les Goliaths de la Convention? Elle y songe à peine. Mais elle ne cesse de remonter vers la Bretagne, et d*aller y chercher sa force. Si notre géant ne touche point le sol breton, il perd, comme Antée, ses avantages. Toutes ses espérances sont au delà île la Loire. Charette, le César de l'Ouest, n'aspire qu'à passer ce Rubicon. Quand la Vendée tiendra Nantes, c'està-dire la Bretagne, elle bravera Paris; elle aura trouvé le point d^appui d'Archimède , elle fera sauter la République. Nantes lui échappe-t-il, voyezla s^élancer sur Dol et sur Pontorson. Qui la ressuscitera des tombeaux du Mans et de Savenay? Ce sera la Chouannerie, sa sœur, cette insurrection toute bretonne , — dont nous étudierons le caractère particulier. Où irontelles ensemble verser leur dernier sang? Sur la plage de Quiberon, toujours en Bretagne !
Ici s'arrêtera notre histoire de la Révolution proprement dite. Mais nous la compléterons par le récit de Tinsurrection de 1815, et par un coup d'œil sur la Bretagne et la Vendée depuis cette époque jusqu'à la nôtre.
Ainsi donc, pour nous résumer : Influence démocratique de la Bretagne contre la Monarchie, depuis 1675 jusqu'à 1789; réaction monarchique de la Bretagne et de la Vendée contre la démocratie, depuis 1793 jusqu^à nos jours; et, dans l'un et dans l'autre cas, principe également libéral, conséquence parfaite de la Bretagne avec elle-même. Voilà tout notre livre.
Il va sans dire que le point de vue politique d'un tel livre (si politique
INTRODUCTION. a
il y a) sera exclusivement iii>éral et chrétien? La cause des Bretons et des Vendéens sera notre cause, avant comme après 1789, parce que nous sommes pour les opprimés contre les oppresseurs, quel que soit le drapeau de ceux-ci ou de ceux-là, — et pour la liberté contre la tyrannie, que l'une ou Faufre s'appelle Monarchie ou République. Les insurgés de TOuest seront nos amis et souvent nos héros, — non pas pour avoir relevé la bannière de tel ou tel prince, de tel ou tel seigneur ' (ceux qui les ont méconnus à ce point les ont rapetisses de toute la tête), mais pour avoir soutenu la plus samte des guerres, pour avoir combattu pro aris et focis^ — pour avoir défendu, au péril de leur corps, leur âme elle-même, attaquée dans son for intime et sacré.
De cette hauteur, inaccessible à toutes les passions contemporaines, nous apprécierons les hommes et les choses avec indépendance et bonne foi. Libre de tout lien dans le passé comme dans Tavenir, animée d'une sainte horreur pour tout ce qui ressemble à Tenrôlement, n'ayant rien à craindre ni personne à ménager, notre histoire ne reconnaîtra d'autre loi que notre conscience, d^autre parti ({ue la vérité, d*autre devise que la devise biietonne, c'est-î^-dire la franchise quand même. On l'a déjà vu, toutefois, par l'exposé qui précède, Timpartialité de nos jours, ce fatalisme sans cœur, ne sera point notre muse. Au nom de l'honneur, principe éternel et immuable, nous oserons flétrir le mal et glorifier le bien partout où ils se trouveront.
N'oubliant jamais que libéral veut dire généreux, quand nous relèverons les morts sur le champ de bataille, nous ne regarderons pas s'ils sont blancs ou bleus, pourvu qu'ils soient blessés par devant. Nous saurons admirer l'indépendance des Communes bretonnes comme l'indépendance de la Noblesse , le courage de La Chalotais comme celui du comte de Botherel, le génie de Hoche comme le génie de Charette, les La Rochejaquelein, les Bonchamp, les l^scure, les Cadoudal du camp républicain comme ceux du camp royaliste (quelle armée française n'a pas ses héros?). — Mais nous condamnerons les fautes de la Monarchie aussi bien que les crimes de la Convention, les chauffeurs de la Chouannerie aussi bien que les noyeurs de la Loire, la pusillanimité des princes ou les intrigues des gentilshommes aussi bien que l'ineptie ou la cruauté de leurs adversaires.
* Lu meHleare preuve que VinldrM monarehiqtte et uoMUaire était un moyen bien plus qu'on but, un drapeau bien plus qu'un mobile pour nos payMua, c'est qu'abandonnés de la grande majorité de leurs seigneurs qui sTaient émigré à la suite des princes, — et délaissés (pour ne pas dire trabis) par les princes eux-mêmes qui furent ingrats depuis le commencement jusqu'à la fin, — ils n'en continuèrent pas moins de se battre en héros, avec le petit nombre de nobles qu'ils araient mis à leur |éte ou que leur eoToyait l'armée de Condé. U y avait donc en eux-mêmes un sentiment supérieur i l'amour de cotte noblesse et de cette monarchie dont ils recevaient si peu de secours; et que pouvait être ce sentiment sinon l'instinct de leurs libertés, — libertés religieuses, civiles et morales, et jusqu'à In liberté de vivre, — que la République venait leur faire abjurer, le couteau sur la gorge !
IH BKHTAliNE ET VKNDÉE.
Ëiilhi nous coiisidéierons les fatls en historien et non ^s en partisan, en philosophe et non pas en journaliste; nous jugerons les hommes sur l'intention de leur cœur et non sur la couleur de leur drapeau. Nous Il < iili'ndons pas autrement le vrai libéralisme, et cette politique est celle le l'Évangile.
Avis à ceux qui cherchent des pamphlets dans Thistoire, et qui veulent attacher des cocardes à toutes les plumes !
Nous ne terminerons pas cette Introduction sans y joindre un témoignage '|nc nous recueillons à Tinstant même, et qui vient ajouter Tautorité du ^(•nie à celle de nos humbles convictions sur les guerres vendéennes. C'est une page de M. de Chateaubriand, — c'estrà-dire un chef-d'œuvre en quelques li^'nes, — que tout le monde lira un jour dans les Mémoires d'Outre-Tombe^ et que nous sommes glorieux de pouvoir transcrire ici.
L'illustre écrivain n'a-t-il pas dit quelque part : « Il ne s est rien fait de grand dans Thistoire ancienne sans qu*il s'y trouvât un Gaulois ; il ne s'est rien fait de grand dans Thistoire moderne sans qu'il s'y trouvât un Francais? » Nous dirons à notre tour: On ne peut aborder aucune grande <]uestion religieuse, politique, morale ou littéraire, sans rencontrer M. do Chateaubriand.
Le passage des Mémoires que nous citons termine un parallèle enti*e la r.'voUition d'Angleterre et la révolution française, entre les royalistes anglais et les soldats vendéens. Après avoir raconté le dévouement des paysans de I^scobel, et surtout des cinq frères Pendrill, au prétendant Charles II, l'auteur poursuit ainsi :