CHAPITRE XXUI
Des éinéraudes, des turquoises et des perles.
Toutes les pierreries qu'on trouvait dans le Pérou du tems des rois Incas , consistaient en turquoises, etcnémerautlesj il y avait outre cela quantité de cristal fort net , mais les Indiens ne savaient pas le mettre en œuvre. Les émcraudes viennent dans les mon^tagaes de la province appdieManta^ quiestde la juridiction du lieu qu'on appelle le Puerto Viejo^oix Vieux Port. Quelque peine que les Espagnols aient prise à chercher l'endroit qui les produit, il leur a été impossible
de le trouver, de sorte que dans toute cette province, il n*y a presque plus de ces émeraudes , qui étaient autrefois les meilleures de cet empire. Cela n'a pas empêche néanmoins que Ton n'en ait transporté de ce nouveau royaume une si grande quantité en Espagne, qu'on les en a méprisées ; et certainement cela n'esl pas sans raison 5 car outre l'abondance , comme c'est l'ordinaire^ en a fait ravaler le prix, il s'en faut beaucoup qu'elles ne soient aussi bonnes que celles de Puerto Vicjo. Le propre de l'émeraude est de se perfectionner dans sa mine, et de devenir peu à peu verte , comme le fruit vient à maturité sur l'arbre. Elle est blanche au commencement , puis clic lire sur le vert obscur, et commence à se rendre parfaite à l'un de ses quatre coins, qui est celui, sans doute , par oii elle regarde le soleil levant, comme fait le fruit, à qui je la compare. C'est aussi par ce même endroit que lui est comniuniquéc sa plus vive couleur, jusqu'à ce qu'enfin elle l'environne de toutes parts. Elle est telle qu'on la lire de sa mine. Je me souviens d'avoir vuquclf[ues(îmeraudesàCuzco, qui étaient comme <lc [)ctil<:s noix , parfailemenl rondes, et percées par lo milieu. Mais il y en avait une entre les autres, ([u'on j)ouvait appeler une véritable bizarrerie (le la nature. Car deux de ses coins étaient extrcniement beaux 5 mais les deux autres n'ap-
prochaient nullement de leur perfection ^ parce que la couleur n'en était pas entièrement verte ; on aurait dit que c'était une pièce de verre attachée à l'émeraude. Celui à qui elle appartenait fit tatUer ce coté-là , qui ne servait qu'à enlaidir tout le reste de la pièce ; quelques curieux l'en blâmèrent, ils disaient qu'il aurait fallu garder ce joyau tel que la nature l'avait produit , pour faire voir que l'émeraude mûrissait dans sa mine , comme le fruit sur l'arbre. L'on me donna la pièce qu'on en retrancha, que j'ai gardée jusqu^à présent , quoique ce soit une chose de peu de valeur. Les Indiens estimaient plus les émeraudes que les turquoises , dont les unes sont plus belles que les autres, parce qu'elles paraissent pi as azurées , comme on le peut voir en les comparant.
Quant aux perles, les Péruviens ne s'en servaient point quoiqu'ils les connussent \ car les Incas, plus soigneux de conserver leurs sujets que d^augmenter leurs richesses, ayant pris garde avec combien de travail, et de peine on les tirait de la mer , en défendirent l'usage. On en pécha depuis une si grande quantité , que cette abondance les a fait devenir communes, comme dit le P. Acosta, liv. IV, chap. i5. Voici ses paroles. « Puisque je dois traiter maintenant des principales richesses que l'on tire des Indes, il ne faut pas que nous oublions de parler des perles , que
les anciens latins appelaient mmyaritas. Elles étaient si estimées autrefois qu'il n'étaii permis d'en porterqu'aux seules personnes du sang royal. Mais il y en a une si grande quantité présentement, qu'il n'est pas jusqu'aux nègres qui n'en aient des garnitures et des colliers, etc. » Le même imteur, cliap. 3, après avoir rapporté plusieurs histoires fort remarquables touchant les plus belles perles qu'on ait vues dans le mondis , ajoute pour conclusion. « L'on pèche les perles en diverses contrées des Indes: mais il n'est point de lie u où il s'en trouve tant qu'en la mer du Sud, tout auprès de Panama , dans ces endroits qu'on appelle pour cet effet, les îles des perles ; quelques-uns néanmoins croyent que l'abondance en obt plus grande en la mer du Nord, près de la 1 ivicre qu'on appelle de la hacha^ et même qu'elles y sont plus fines et beaucoup meilleures. Ce fut l-j, que j'appris de quelle sorte on les pêche. De pauvres plongeurs nagent entre deux eaux, et vont quelquefois au fond jusqu'à douze brasses, j)our y chercher les huîtres qui s'attachent ordinairement aux rochers ou aux écueils de la mer. Ce leur est un travail incroyable, d'endurer la violence du froid , qui est grande dans le proi'ond de la mer. Mais ils ont bien pi us de peine encore à retenir leur haleine au fond de l'eau , où ils sont quelquefois prcs d'une demi-heure. Pour
ven4re pins propres à cela ces pauvres gens, on les accoutume à l'abstinence , et à ne manger que des choses sèches. L'on se sert des perles à divers usa* ges, dont le plus ordinaire est pour en faire des chaînes et des colliers. Au reste, i'abondahce en est devenue si grande , que je remarquerai sur le ' mémoire des marchandises qui furent apportées des Indes en iSSy , qu'il y avait pour le roi dixhuit marcs de belles perles, sans y comprendre trois autres cassettes qui étaient pleines ; que des marchands particuliers en avaient mille deu\ cent soixante-quatre marcs , ce qui eût passé autrefois pour une fable. » J'ajouterai a cela deux choses assez remarquables. La première , qu'en i564 ^^^ apporta des Indes au roi d'Espagne une si grande quantité de perles, qu'on les vendait par monceaux à Séville. Ces perles étant mises à l'encan pour être délivrées au dernier enchérisseur , un des officiers du roi^ afin de les faire monter bien haut, dit que si quelqu'un en offrait une certaine somme qu'il nomma, il aurait six mille ducats en présent. Il se trouva d'abord un marchand qui , connaissant la valeur des perles dont il faisait commerce , oifrit ce que l'officier en demandait^ cependant, quoique la somme fut fort grosse , il y eut un autre marchand qui surenchérit. Le premier enchérisseur se contenta de six mille ducats qu'il avait gagnés par son offre ^
mais celui qui acheta les perles (îit encore plus satisfait , parce que le nombre qu'il y en avait lui faisait espérer un gain incomparablement plus grand. On peut assez juger par les six mille ducats de présent , que ces perles furent vendues chèrement. Le second conte que je veux faire , est qu'en 1572 et jBj^ , j'étais logé à Madrid avec un jeune homme de bas lieu , et fort pauvre , qui, quoi qu'excellent orfèvre, était contraint de travailler à la journée, parce qu'il n'avait aucun fonds. Cet ouvrier aimait passionnément le jeu*^ 011 il perdait tout ce qu'il gagnait à travailler de son métier, je voulus un jour lui représenter que ce vice le réduirait enfin à de dures extrémités,*mais il me répondit froidement qu'il ne saurait tomber, dans un état plus fâcheux , que celui oîi il s'était vu*, car, disait-il, . je n'avais que quatorze maravedis, lorsque j'arrivai en cette ville. Telle était l'indolence de ce jeune homme. Cependant il se lassa enfin de sa misère , et résolut d'essayer, de s'en tirer à quelque prix que ce fut. Pour cet efiet, il fit quelques^ voyages aux Indes , pour y trafiquer en perles , qu'il connaissait très-bien : il trouva si bien son compte dans ce commerce, qu'en fort peu de tems il devint riche de trente mille ducats ; il se maria dans la suite , et fit faire à sa femme pour le jour de ses noces une grande jupe de velours noir, avec une
bordure de perles fines , qui se voyait par devant, et tout autour , extrêmement large , chose assez nouvelle et magnifique, puisque la seule bordure fut estimée plus de quatre mille ducats. J'ai rapporte ici cette histoire , pour faire voir qu'on a tiré des Indes une incroyable quantité de perles , sans y comprendre celles dont nous avons parlé dans notre Histoire de la Floride , liv. III, chap. i5 et 16, qui furent trouvées dans plusieurs provinces de ce grand royaume, et particulièrement dans le temple de la province appelée Cofachiqui. Quant aux dix-huit marcs que le R. F. Aeosta dit avoir été envoyés à Sa Majesté, il y a apparence que les perles en étaient toutes fines, aussi bien que celles dont les^trois cassettes étaient pleines : car c'est la coutume en certain tems de mettre à part les meilleures qu'on péçhe, pour les envoyer au roi catholique, qui les emploie pour le culte divin, comme on le voit en une robe de Notre- Dame de Guadalupe, et en d'autres ornemens d'église , tels que sont des chapes , des chasubles^ des étoles, des fanons , des voiles de calice, etc. , qui en sont tout semés. Il est facile de juger qu'il n'y avait que le roi des Indes qui fut en état de faire les ornemens de cette robe. Car le champ oii les endroits qui doivent être blancs , sont tout couverts de perles de haut relief -, et ceux qui doivent être noirs sont remplis d'émeraudes et de
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riibîs enchâssés dans de Tor , avec quantité d email d^applique, le tout si bien mis en œuvre, qu'il parait bien que les ouvriers ont fait à l'envi pour étaler l'excellence de leur art.
Pour connaître plus particulièrement les grandes richesses du roi d'Espagne, on n'a qu'à lire l'ouvrage du P. Acosta , et surtout le quatrième livre oîi il décrit en détail les choses de valeur inestimable qu^on a trouvées dans la découverte du nouveau monde. Je me contenterai d'en décrire une des plus remarquables que je vis à Seville l'an iS^g; c'était une perle que don Diego de Termes apporta de Panama , et qu'il présenta lui-même au roi Philippe II. Cette perle, faite naturellement en poire, avait le cou assez long , et était aussi grosse que le plus gros œuf de pigeon. Elle fut estimée douze mille poids qui font quatorze mille et quatre cents ducats; mais Jacques de Treco , natif de Milan , excellent ouvrier et lapidaire de sa majesté catholique, qui était présent lorsqu'on Testima , dit tout haut qu'elle en valait quatorze mille, trente mille, cinquante mille et cent mille, pour montrer par là qu'elle était sans prix, pour n'avoir point sa pareille dans le monde ; c'est pourquoi elle fut appelée en es{)agnol la Peregrina , qui peut se traduire , à mon avis, Tincomparable. Aussi allait-on la voir à S''*vilK' comme une curiosité. 11 v a^ail
Aois »u PÉROU. ayS
alors dan» la même ville un gentittioiiime italien qui achetait pour un grand seigneur toutes les plus belles perles de compte qu'il pou^i^ait troiin ver 9 dont il avait une très-belle garniture; mais le» plu» grandes, comparées à eelle-ci, ne parais* saient pas plus que des grains de sable auprès d'une grosse pierre. En un mot, tous les lapidaires et cettx qui se connaissent le mieux en perle» éà^ saieaft , pour en exprimer la valeur , qu'elle surpassait de vifigt- quaiire carats toutes les autres perleo du monde. Ge fat un petit nègre qui la pecba ; et) a ce que disait son maître , la co^ille en était si petite, que n'y ayant pas d'appareoee qu'il si'y dût rien trouver de bon , ni qui valut cent réaies , tm fiit sur le point de la jeter dans la mer. L'esclave fut mis en liberté pour avoir fait une si bonne rencontre , et on donna à son maître pour récompense la charge de grand prévôt de Panama. U faut remarquer ici qu'on ne touche atix perles que pour les percer , et qu'on les laisse d'ordinaire comme on les tire de leurs coquilles. On ne peut pas les mettre en œuvre , parce qu'elles sont naturellement couvertes d'écailles ou de feuilles tendres, comme les oignons le sont de pelures. Il y en a de fort rondes, d'autres qui le sont moins , d'autres longues et d'au* très à moitié plates ; maïs celfe» qui sont faites en pohies , Àanft plus rares , sont le plus estimées. 3. i8
â^4 HISTOIRE DES INCÀS,
Une perle de cette figure , ou même des rondes, vaut le double de son prix lorsqu'on trouve lapa^ mile, parce qu'elles peuvent servir toutes deux à faire des pendans d'oreille , qui est ce que l'on estime le plus. Mais il ne faut pas oublier de remarquer que les perles , comme toutes les autres choses du monde , perdent leur éclat avec le tems , et se couvrent d'un certain nuage obscur et comme enfumé; on leur ôte alors leur première feuille y au-'dessous de laquelle l'on en trouve un autre avec son lustre onlinaire. Mais quelque arth lice qu'on y apporte, cela ne se peut faire sans beaucoup de perte, et sans leur ôter du moins le tiers de leur grosseur; il faut pourtant excepter de cette i^gle générale celles qui sont les plus fines.