‹ Histoire des institutions de Moïse, et du peuple hébreu (volume 4)Chapitre 13 sur 69 · ÉDUCATION · texte numérisé non relu

ÉDUCATION

âge , de sorte qu'elle aurait signalé la vingt* sixième année environ du long règne de Meïamum ; ce qui semble appuyé par l'impétuosité de caractère dont Moïse va nous donner des preuves. ^

Un jour, en allant visiter ses frères, il vit un agent du gouvernement égyptien , qui maltraitait indignement un Hébreu ; il s'élança sur l'oppresseur , le combattit , le tua, et cacha son corps sous le sable *. Le lendemain, il rencontra deux Hébreux qui se battaient : « Pourquoi frappes -tu ton frère? dit -il à l'oflPenseur. —

* Je dis un agent de la tyrannie égyptienne , et non pas un simple Égyptien. D*après le texte. Moïse alla vers ses frères et vit leurs travaux; il vit aussi un Egyptien qui frappait un Hébreu , un de ses frères. (Exod.^ ii, ii.) C'est donc parmi les indiyidus soumis aux travaux que les choses se passèrent. Qu^arri- Tait-il dans ces travaux? Le texte nous Tapprend.... < Et le service

qu'on exigeait des Heureux était plein de rigueur Et les exac"

leurs les pressaient et leur criaient : jéchevez vos ouvrages Même

les commissaires d entre les enfans d'Israël que les ex€u:teurs avaient établi sur eux furent battus, et on leur dit : Pourquoi n'avez-vous pas achevé votre tâche en faisant des briques aujourd'hui comme

auparavant? et les commissaires des enfans d'Israël crièrent €ai

pharaon de ce qu'ils étaient battus. > (Exod. i, v, 14» 16.) Les agens du pharaon avaient donc coutume de battre ; c^est donc un de ces agens que Moïse tua. De là le courroux du roi et l'inexactitude de ces paroles, attribuées à Tapètre saint Etienne : « Moïse voyant un de ses frères à qui l'on fusait une injure, le défendit et le vengea en tuant l'Egyptien. » (Act. des Apôtr., vu , i4*) Rien n'autorise k ajouter le désir de la vengeance au besoin de la défense j et l'expression, ^/«ure une injure, est bien douce envers un homme qui abusait de son pouvoir jusqu'à accabler un autre homme de mau.r^ vais traitement.

Que t'importe ! qui t'a établi prince ou juge sur nous? Veux -lu faire de moi comme de l'Egyptien? »

Cette réponse éveilla ses craintes et causa son salut; car Tévénement, présenté au roi sous les plus noires couleurs , avait déjà fait dicter l'ordre de le saisir et de lui ôter la vie **.

Il s'enfuit donc de l'Egypte , et il se retira dans une contrée à l'orient de la mer Rouge , non loin du Sinaï; laquelle portait le nom de Madian y comme le pays des Madianites , situé sur les confins de la Palestine.

Il y arrivait à peine, que, sous ses yeux, plusieurs bergers chassèrent quelques jeunes filles d'un puits où elles abreuvaient leurs troupeaux. Sans songer à leur nombre et à sa qualité d'étranger , Moïse vola au secours des jeunes filles , et seul , armé de son bâton , il fit quitter la place aux pasteurs.

Leur père , appelé Jéthro ' prêtre du pays , fut touché de son dévouement , l'accueillit *, et

* Diaprés les commentateurs mahomëtans. Moïse, introduit dans sa demeure, trouva le diner prêt. <r Assieds-toi, et mange avec nous, lui dit le vieillard. — Je n'accepte point ton offre, lui répondit THëbreu, comme le prix du service que j'ai rendu àUcs filles. Il est dans ma famille une loi inviolable : on fait le bien sans en attendre la récompense. — Et moi , répliqua Jéthro , j*ai conservé cette coutume, qui était celle de iti^^ pères, de bien ac* cueillir les étrangers et de les nourrir. » ( Coraii, traduction de M. Savipny, cb. xxviii. )

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lui donna bientôt pour épouse Séphora , dont il eut deux fils ^».

Devenu pasteur de son beau - père , Moïse promena sa science et ses méditations dans les vallées du Sinaï et d'Horeb, et sur4es bords de la mer Rouge. La solitude et l'observation continuelle de la nature portèrent au plus haut degré son enthousiasme , le jetèrent dans de fréquentes extases et imprimèrent dans son imagination la teinte poétique qui se réfléchit sur toute sa vie . Alors il se proposa non-seulement de rendre la liberté à ses frères , mais de former un peuple qui deviendrait à jamais l'étonnement , peut-être un jour le type des nations.

Toutefois avant de mettre à exécution ses desseins, que de difficultés ne se présentèrent pas à sa pensée , que d'objections ne s'adressat-il pas à lui-même ? Il redoutait surtout un bégaiement auquel il était sujet depuis son enfance et qui le força de s'attacher son frère aîné Aaron, doué de l'organe sonore '° dont l'homme qui doit émouvoir des masses retire des avantages si grands. Il redoutait la puissance égyptienne, et l'indifférence avec laquelle les Hébreux accueilliraient ses énergiques paroles : enfin toutes ses incertitudes s'évanouirent, et il commença sa carrière, entraîné, comme malgré lui , par cette flamme intérieure dont le

buisson ardent et incombustible d'Horeb est rheureux symbole , et par la voix puissante qui, appelant à elle l'homme supérieur, lui impose d'illustres travaux. « As-tu entendu réciter l'histoire de Moïse ? s'écrie Mahomet dans le Coran ; il a dit en voyant le buisson : Voilà le feu sacré î Peut-être en emporterai- je une étincelle qui servira à me conduire^*. »

A rage de quatre-vingts ans , au plus cinquante ou soixante de notre époque , il rentra en Egypte. Combien sa position diffère de celle . de tous les ; législateurs ! Licurgue , Numa , Dracon , Solon , au milieu d'hommes réunis , déjà soumis à des lois et possesseurs d'une patrie, sont portés par le cours ordinaire des choses à leurs fonctions élevées : Confucius dicte paisiblement de sages préceptes à ses concitoyens : Mahomet enfin , ce puissant génie , après avoir médité quinze ans dans la solitude, présente à des peuples établis un code nouveau , mélange curieux d'anciennes sentences , qu'il approprie à leur imagination et à leurs mœurs , et dont il confirme la vérité par le succès de ses armes. Mais Moïse arrive seul , sans force matérielle à sa disposition : les hommes dont il va faire un peuple n'ont point de patrie : avant de leur proposer des lois, il faudra, pour ainsi dire, les conquérir eux-mêmes , triompher de leurs

oppresseurs , • du découragement dont ils sont saisis^ et d'une foule eflPrayante de eirconstances contraires ! . . .

SOATIE d'&GTPTE,

Moïse en Egypte se hâta de se découvrir aux anciens ou aux plus expérimentés des Hébreux. L'usage s'était conservé parmi ce peuple de soumettre ses diflPérens aux vieillards qui se réunissaient , comme un conseil de famille , autant que pouvait le permettre l'oppression dans laquelle ils vivaient. Le gouvernement avait établi des commissaires qui les forçaient à remplir leur tâche, et qui, choisissant à leur tour des agens inférieurs parmi les opprimés , les rendaient responsables , ainsi que les chefs de famille , de la négligence ou de l'insubordination des détachemens rangés sous leurs ordres ^\ Moïse exposa ses desseins aux anciens, leur promit la liberté , répondit à leurs objections ^^, commanda la confiance.

Mais les fils de Jacob avaient allié aux sages pensées de leurs aïeux , la plupart des superstitions égyptiennes ; mais la servitude qui pesait sur eux depuis tant d'années , avait , autant que la superstition , énervé leurs âmes ; car une longue servitude est cohime un trop long som-

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meil, qui, loin de ranimer l'homme, le dispose à dormir encore*

Il fallait donc offrir aussitôt à leurs esprits un appât matériel et puissant : ainsi fit Moïse en leur promettant la possession d'une terre heureuse où coulaient des ruisseaux de miel et de lait« Il fallait ramener vers un même but leurs imaginations pleines de rêverie^ opposées , les pénétrer de la certitude du succès par la persuasion qu'ils étaient placés sous une égide invincible; captiver surtout l'attention d'une multitude ignorante, et mettre à sa portée les principes de la plus haute science et de la plus saine raison. Or il y parvint , en les assurant de la protection inmiédiate du Dieu qui s'était dévoilé à leurs pères ; du juste et du fort : en leur apprenant cju'ils étaient consacrés à ce Dieu même, en ce sens, qu'ils seraient le premier peuple dont l'institution reposerait sur le principe de l'unité universelle, et aurait pour dernier objet la conservation de ce principe éternel. Enfin il remplit toutes les conditions exigées , lorsqu'après avoir solennellement 4léclaré que la forme d'aucun des êtres qui couvrent la-terre ou qui se montrent dans le ciel n'était applicable à son Dieu , il le revêtit de formes vulgaires , et, selon les circonstances et les impressions qu'il avait à produire, il lui

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prêta des sensations y des actions et un langage ressemblant à ceux du commun des mortels.

« Pour qu'un peuple naissant put goûter les saines maximes de la politique^ a dit Jean- Jacques^ il faudrait que l'esprit social, qui doit être l'ouvrage de l'institution, présidât à l'institution même, et que les hommes fussent, avant les lois, ce qu'ils doivent devenir par elles. Voilà ce qui força de tout temps les pères des nations à recourir à l'intervention du Ciel... pour entraîner par l'autorité divine ceux que ne pourrait ébranler la prudence humaine . Mais il n'appartient pas à tout homme de faire parler les dieux... La grande âme du législateur est le vrai miracle qui doit prouver sa mission ^*. »

«N'avons-nous pas déjà vu, s'écriait vers le milieu du douzième siècle le plus savant des docteurs juifs dont je dirai bientôt le nom, que notre Dieu n'a aucune forme connue? Mais vous répondez aussitôt : A. quoi bon alors ces expressions de la loi qui nous parle de choses placées sous ses pieds , de choses écrites par son doigt , des mains de Dieu , de ses yeux , de ses oreilles ? Tout cela a pour but de se faire comprendre aux hommes. Ce sont des métaphores, des allégories, des paraboles. Etcroyez-vous, par exemple, que cette menace. Si f aiguise ma redoutable épée^ soit littérale? non. Les uns ont aperçu Dieu vêtu

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de blanc, les autres d'une manière différente. Dans la mer il apparaît à Moïse comme un vaiU lant guerrier ; sur la montagne^ comme un député à l'assemblée d'Israël ; de sorte que toutes ces formes et figures ne sont que le produit de* l'imagination et de l'extase du prophète. L'homme vulgaire ne comprend pas ces vérités ; il n'a pas l'esprit d'investigation nécessaire pour les saisir ; car il est écrit : Que celui-là qui aspire à sonder les profondeurs de notre Dieu , doit d'abord s'approcher lui-même de la perfection ^^ »

Bientôt convaincus de la mission de Moïse ^ tous les Hébreux témoignèrent la résolution de le suivre. Alors, appuyé des anciens qui représentaient eux-mêmes tout Israël, il alla supplier le pharaon, de la part du Dieu puissant et terrible , de briser des chaînes trop pesantes. Mais ce successeur de Ramessès-Meïamum, qui est le Ramsès Y des monumens et l'Amenophis III des chronologistes , donna l'ordre d'aggraver leurs travaux, afin qu'ils ne s'amusassent plus à écouter des paroles de mensonge ^^. « Je sais , dit Moïse à ses frères effrayés des conséquences fâcheuses de ses démarches, qu'il ne nous laissera point sortir de ce pays de plein gré , et que vous ne serez retirés de la servitude qu'à la suite de grands jugemens, qu'avec une main

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Jbrte et un bras étendu; mais abjurez vos craintes, l'heure de la délivrance est arrivée^^' . »

Cependant il reparut devant le monarque qui entrevoyait les dangers d'une révolte ouverte , et qui se sentait captivé par tout l'ascendant qu'un homme si supérieur peut acquérir sur un esprit vulgaire. Toutes les circonstances susceptibles de frapper les imaginations, furent utilisées par le sage Hébreu ; l'apparition successive des fléaux les plus redoutés dans ces climats ; insectes destructeurs , épidémie , épizootie , tempêtes , et autres choses sur lesquelles on n'a pas l'entière certitude de bien comprendre la pensée de l'historien , soit à cause du laconisme et de l'hyperbole du langage , soit même en raison de quelques unes des surcharges dont l'existence a été signalée d'une manière générale dans le Pentateuque. « Dans la partie des livres sacrés qui traite de cette époque, dit M. du Bois-Aymé, l'un des savans de l'expédition des Français en Egypte, il est plusieurs faits, qui, bien qu'extraordinaires, s'accordent néanmoins avec le récit des auteurs profanes et avec l'état actuel du pays ^* * »

Divers philologues célèbres de l'Allemagne , parmi lescpiels Eichhom, se sont appliqués à démontrer que chacune des plaies d'Egypte était très-commune dans cette contrée; ce ne fut que l'intervertion des époques où elles arri-

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vaient ordinairement et leur succession rapide <jui frappèrent de terreur ^^. D'ailleurs^ la nature même des prodiges, faciles"pour les mages égyptiens, prévient à elle seule tout étonnement exclusif et généralise le problème. Quand des hommes changent devant d'autres hommes , aussi clairvoyans que Moïse et Aaron , une verge en serpent, de l'eau en sang, quand ils font naître à volonté des grenouilles ^", à quoi ne faut-il pas s'attendre ? « Si dans toute chose , comme l'observe Jean-Jacques , il n'y a que le premier pas qui coûte , ne doit-on pas , avant tout, être surpris qu'ils se soient arrêtés en si beau chemin? »

Sur ces entrefaites, ses frères, qui recevaient rapidement ses ordres, et qui lui communiquaient leurs pensées par le canal de leurs anciens , se procuraient des armes et s'organisaient avec assez d'ensemble , pour que leur chef connût aussitôt le nombre des hommes capables, de combattre .

Enfin , lorsque l'équité eut été vainement invoquée , les prières et les menaces vainement employées devant le pharaon, qui promettait et se rétractait sans cesse , le Dieu de Moïse lui commanda de frapper un coup décisif. L'ordre fut transmis aux Hébreux d'obtenir des Egyptiens, par force et non par ruse, des vêtemens

et des vases d'argent et d'or comme un faible dédommagement des longs travaux auxquels on les avait assujettis.

Qui s'imaginerait, en effet, que ce fut un abus de confiance de leur part qui les mit en possession de toutes ces choses? Les enfans d^ Israël sortirent en armes du pajrs d'^ Egypte ^\ Voilà le fait consigné dans le texte, reconnu par la Vulgate, et sur lequel il ne peut s'élever de contestation sérieuse *. Bien plus, le mot hébreu qui signifie emprunter, signifie aussi requérir ; et le texte nous apprend que les fils de Jacob butinèrent^^ ySdins résistance, les Egyptiens. Comment donc se fait-il que cette même Vulgate ait traduit en ces termes : « Vous direz à tout le peuple que chaque homme demande à son ami y et chaque femme à sa voisine, des vases d'or et d'ar-

* Bientôt après , Josué , dans le désert , fut chargé par Moïse de chasser les Amalécites ^ la pointe de l'épée. (Exod. xvii.) S'il plaSt à rhistorien Josèphe, qui passe, comme par oscillations, de la plus haute philosophie à la plus excessive crédulité, d^ajouter au miracle , en armant les Héhreux du fer des Égyptiens submergés , quoique le texte n'en dise rien, nous ne sommes pas tenus de le suivre, nous ne pouvons môme pas le suivre, à cause de ces mots expressifs : Ainsi les enfans d'Israël montèrent ceints de leurs épées. D'ailleurs, à part même cette expression du fait, comment eùt-îl été possible que des hommes qui étaient divisés en corps, commandés par un chef principal , qui emportaient des vétemens , des vases y des outils de toute sorte, et jusqu'à des drapeaux, qui étaient appelés enfin à faire une conquête sur des populations armées, eussent oublié la chose la plus indispensable pour eux, leurs armes ?

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•gent ^^? » Quoi! les Hébreux, si horriblement opprimés, auraient eu chacun un ami égyptien, et ils étaient six cent mille hommes au-dessus de vingt ans !... Quoi! six cent mille hommes, et même soixante mille capables de combattre, demandent au même jour , à la même heure par tout le pays , les choses les plus précieuses que possèdent leurs oppresseurs , et on les leur accorde de plein gré! Ils les demandent^ après que neuf plaies sont tombées sur l'Egypte , et la Vulgate cite cela comme un prêt amical ; et elle ne voit pas que le mot hébreu signifie non- «euleihj^t un ami^ mais le prochain, ]e voisin, de sorte que Tordre fut donné à chaque Hébreu de butiner FEgyptien qui serait le plus près de lui, le mieux à sa portée. De nos jours encore , toute armée conquérante invite les habitans des pays qu'elle traverse à lui délivrer de l'argent et des Tivres. C'est une invitation de ce genre que firent les six cent mille hommes à qui l'on devait la plus large compensation pour tant d'an-, nées de travaux, Sil y eut miracle, il consista en ce que l'âme des Egyptiens, surnaturellement énervée, leur céda de bonne grâce.

Mais prenons garde à ceci : le style hébraïque ne met pas en scène Dieu , la nature et l'homme ; il ne parle que de l'homme et de Dieu. Tout ce qui se rattache au développement général de

rhumanité vient de Dieu , tous les faits vrais et nécessaires dérivent de lui. Il produit l'enthousiasme du grand homme et le vertige du despote, la force et la faiblesse de cœur. En conséquence , il ne faut pas confondre des langages très-diflPérens et chercher un accident surnaturel partout où ce nom est prononcé. Pour ne l'avoir pas fait , des philosophes eux-mêmes sont tombés dans des erreurs singulières, et ont donné quelque poids à des déclamations railleuses, dont le législateur, s'il les eût entendues, aurait bien eu le droit à son tour de se railler.

Manéthon, à qui l'on ne conteste plus sa bonne foi , raconte , d'après les annales sacrées de l'Egypte, qu'il avait à sa disposition, et d'après les traditions populaires , deux événemens remarquables , séparés par deux siècles environ, et entre lesquels on avait à choisir celui qui s'appliquait à la sortie des Hébreux. L'un et l'autre présentent la chose sous l'aspect militaire ; mais, dans le second, elle est enveloppée d'un conte que l'amour-propre national avait propagé, et que Josèphe foudroie en deux mots.

Voici le plus ancien , qu'il a puisé dans les annales sacrées. « Sous le règne de Timaiis, l'un de nos rois, dit-il en substance, Dieu, irrité contre nous, permit qu'une grande armée ve-

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nue de l'Orient se rendît sans peine maître de notre pays, le dévastât, le réduisît en servitude, et établît un roi nonuné Salatis. Ce nouveau prince, arrivé à M emphis, imposa un tribut aux provinces tant supérieures qu'inférieures , et y mit de fortes garnisons. Ayant trouvé dans la contrée de Saïte, à l'orient du fleuve Bubaste, une ville nommée Avaris, dont la situation lui parut très -avantageuse, il la fortifia, et y renferma, ainsi qu'aux environs , deux cent quarante mille hommes. Ce roi et ses successeurs régnèrent cinq cent onze ans. On les nommait hycsoSy c'est-à-dire rois pasteurs ; car hjc , en langue sainte , signifie roi , et sos^ en langue vulgaire , signifie pasteurs. Quelques uns disent qu'ils étaient Arabes.

» Ce temps écoulé, les rois de la Thébaïde et de toutes les parties de l'Egypte qui n'avaient pas été domptées leur déclarèrent la guerre.

Enfin Alisfragmoutophis les vainquit et les chassa du territoire. Ce qui en resta fut se ré-fugier dans le canton d'Avaris, qui contenait dix mille mesures de terre. Thémosis, fils du vainqueur, les attaqua avec quatre cent quatre-vingt mille hommes; mais, désespérant de les forcer, il leur fit cette condition , qu'ils sortiraient librement de l'Egypte. Leur nombre était de deux cent quarante mille. Ils emportèrent tous.

leurs biens, traversèrent le désert de Syrie, el craignant les Assyriens, qui dominaient alors dans toute l'Asie , ils se retirèrent dans un pays que l'on nomme aujourd'hui Judée , où ils bâtirent une ville assez grande pour contenir cette multitude , et qui est Jérusalem. Remarquez, ajoute Manéthon , que j'ai trouvé dans d'autres livres, que ce mot hjcsos ne signifie pas rois pasteurs, mais pasteurs captifs; car hjc , en langue égyptienne, et hac, quand on le prononce avec aspiration, doit signifier captif; et cela paraît plus conforme à l'ancienne histoire '*^. » Or le motif qui ferait adopter cet événement pour celui qui correspond à la sortie d'Egypte , est , que l'Ecriture semble placer la retraite des Hébreux peu de temps après le nouveau roi , dont Joseph n'était pas connu ; en con • séquence , il faudrait rejeter la presque totalité des quatre siècles qu'ils passèrent dans ce royaume , sur les cinq cent onze ans déjà cités ; et Moïse , loin d'être né dans le seizième siècle , appartiendrait au dix-huitième. Mais d'après M. ChampoUion, deux cent soixante ans forment toute la durée 3es rois pasteurs , et deux cent quarante huit ans la durée de la dix-huitième dynastie, par laquelle ils furent expulsés; de sorte que c'est sous les derniers règnes de cette dynastie, aux époques déjà marquées, qu'arri^

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vèrent etTexode et le second événement dont Manéthon parle comme d'une ancienne' tradition. Le roi Aménophis ambitionna ^ à l'exemple d'un de ses prédécesseurs, de 7)oir les dieiix. Un prêtre des plus savans lui déclara qu'il fallait pour cela chasser tous les hommes atteints de lèpre et de maladies semblables. On en compta quatre-vingt-dix mille, parmi lesquels plusieurs prêtres , et on les envoya travailler dans des carrières à l'orient du Nil. Ils obtinrent bientôt pour demeure la ville d'Avaris ; ils s'y fortifièrent , levèrent l'étendard de la révolte, et reçurent des secours des pasteurs qui habitaient la Palestine. Le roi marcha contre eux à la tête de trois cent mille hommes ; mais, sur la foi d'une prédiction qui leur assurait la domination de l'Egypte pendant treize ans, il n'osa pas risquer la bataille , et il se réfugia en Ethiopie. Les insurgés se livrèrent à toutes sortes de violences : ils eurent pour législateur un prêtre d'Héliopolis, qui leur apprit à mépriser les simulacres des dieux et les animaux sacrés , et dont le nom d'Osarsiph fut changé en celui de Moïse *^.., Mais quelle étrange armée pour épouvanter trois cent mille hommes, qu'une armée de lépreux ! El; ce qui est bien plus étrange, dit l'historien juif, c'est que le chef de ces masses lépreuses aurait commencé par

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faire des lois qui éloignaient du camp et de l'assemblée tout individu seulement soupçonné de cette maladie.

De tout cela cependant résulte la connaissance des mouvemens dont l'Egypte a été le théâtre. Et en rappelant toutes les circonstances : le roi nouvellement porté au trône, et qui n'avait pas entendu parler de Joseph; la crainte de voir les pasteurs captifs se joindre aux pasteurs du dehors ; les prétendus lépreux livrés aux travaux des carrières; leur révolte; le mépris que leur dicte leur chef pour les dieux du pays et les animaux sacrés; leur résistance à trois cent mille hommes ; les conditions qu'un roi égyptien aurait accordées aux guerriers qu'il n'avait pu vaincre ; les conditions que Moïse voulutobtenir du pharaon, et le soulèvement unanime des Hébreux pour échapper à l'esclavage , on reste convaincu de l'existence absolue du fait principal et du caractère guerrier qui renforçait la puissance intellectuelle à laquelle cette révolution était due , de la même manière qu'on distingue très-bien la masse d'un édifice placé hors de la portée ordinaire des yeux , sans pouvoir se rendre un compte exact de tous les détails et de ses rapports avec les objets qui l'entourent.

Mais pour opérer avec quelque sûreté la rc-

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traite , il fallait produire une stupeur profonde chez les Egyptiens accessibles à des terreurs superstitieuses. En eflTet, au même instant, dans tout le pays , une foule de pre miers nés furent immolés par représailles aux mânes des enfans hébreux. Qui pourrait dire conmient les choses se passèrent? Mais un cri affreux retentit au loin : « Sortez ! sortez ! » Et ils quittèrent leurs demeures dans les premiers jours du printemps, armés, organisés, ayant sur les épaules leurs sacs avec des vêtemens et des vivres et précédés par les bestiaux et les bagages ^^. Ramessès fut le lieu où ils se réunirent des différens points de la contrée, au nombre de six cent mille hommes au-dessus de vingt ans , d'après le texte actuel du Pentateuque; au nombre de deux ceiit quarante mille, si on leur applique le récit de M anéthon ; de soixante mille environ, si dans ce récit on applique le nombre indiqué aux individus et non pas aux hommes de guerre, ou enfin de six mille seulement , de l'avis de Volney *.

* L'étendue des vallées où campa toute cette population qui ^ dans la première hypothèse , devait s* élever à plus de deux millions , d'âmes, la difficulté de lui faire traverser l'espace dont je parlerai bientôt, dans quelques heures de la nuit ; l'accroissement extraordinaire accordé à une famille de soixante-huit ou soixante-dix hommes dans les temps que semble indiquer le Pentateuque, sont les principaux argumens avancés pour on montrer l'exagération . Suivant Wallace, le nombre des desccndans d'un seul couple au.

Une foule d'étrangers les suivit et fut incorporée à la nation ^^. Cette masse se divisait en douze corps principaux , dont chacun faisait remonter son origine à l'un des fils de Jacob et portait son nom. La première tribu était celle de Ruben^ fils aîné de ce patriarche; sesmembres s'appelaient les Rubénites ; la seconde, celle de Siméon ou desSiméonites ; la troisième, de Lévi ; la quatrième, de Juda ou des Juifs, dont, par extension et par abus , le nom a été donné à tous les enfans d'Israël • Les autres tribus étaient celles de Dan , de Nephtali , de Gad , d' Azer , d'Issachar, de Zabulon, de Joseph qui fut divisée en deux tribus , Ephraïm et M anassé , et de Renjamin.

Cependant les Egyptiens revenus du coup qui les avait frappés , brûlèrent d'assouvir leur vengeance . « Eh quoi ! s'écria le pharaon , nous avons laissé partir Israël , nos esclaves ! » Mais tandis qu'il assemblait son armée et ses cha-

bout de 433 ans et un tiers, est de 24,576 personnes \ivantes; de sorte qu*il trouve plus de 1600 mille individus lors delà sortie d'£frypte , parmi lesquels 6ùo raille hommes. Mais Wallace uc eomptc en général qu*une femme pour chaque individu , et un enfant et un vieillard pour trois couples, ce qui est en opposition directe avec la bas6 même du calcul. Je ne parle pas du Pore Pctau , qui marche aussi vite dans l'accroissement des populations que dans les mulliplicalions on chiffres. Michaëlis s'étaie, comme les rabbins, des mariages précoces, de la longévité, de la {Polygamie et de Textes sive fécondité des femmes en Egypte Le lecteur jugera.

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riots (le guerre , les Hébreux se hâtaient à travers un pays coupé de montagnes , ayant en tête, pour éviter que les diverses bandes ne prissent de fausses routes , un grand feu de matières résineuses, qui, de nuit, faisait apercevoir une vive flamme, et de jour, une épaisse vapeur .Les Arabes en usent encore ainsi ; Alexandre eut recours à ce moyen ^ , et l'historien sacré , lui-même , nous forcé à prendre cette idée de la colonne conductrice ; car loin de marcher seule , elle était dirigée par les hommes qui connaissaient le mieux le pays. « Je t'en prie, dit-il à son beau-frère Hobab de Madian^ ne nous quitte point , tu nous serviras de guide , attendu que tu connais tous les lieux où nous aurons à camper dans le désert. Nous te récompenserons plus tard de tes soins. ^^ »

On ne suivit pas le chemin des Philistins, qui était le plus court pour aller dans la terrepromise , afin de ne pas se placer aussitôt entre deux puissans ennemis ; et après avoir remonté vers l'isthme de Suez , on fît comme un crochet qui ramena au midi, vers la mer Rouge, La première pause fut dans un lieu nommé Succoth (tente), à cause des tentes qu'on y dressa; la seconde fut à Etam. Moïse commanda ensuite un nouveau ci/cuit, pour donner le change à l'ennemi, en lui suggérant que les Hébreux

s'étaient perdus dans le désert ^'^^ et il portar son camp assez loin de Pi-hahiroth , à côté de Migdol, et vis-à-vis de Baal-Zéplion *, dans un espace compris entre la mer Rouge et la chaîne de montagnes qui se prolonge sur les bords de cette mer ^\ Sa position était d'autant plus favorable qu'elle devait empêcher l'armée du pharaon et ses chariots de guerre de s'étendre et faciliter, en cas d'attaque subite , la défense de la partie du peuple qui ne combattrait point.

A peine avait-il fait ses disposi tions,;que l'armée égy tienne, dont la marche avait été plus rapide, parce qu'elle ne se composait que de guerriers , arriva et sembla lui fermer toute retraite. A cet aspect , le grand nombi^e d'hommes faibles , de vieillards, de femmes et d'enfans qui remplissait le camp hébreu , fut saisi d'épouvante et murmura contre son chef. « N'y avait-il pas assez de sépulcres en Egypte; pourquoi nous amener mourir au désert? » Mais Moïse leur répondit avec calme y<< Ayez bon courage, vous obtiendrez bientôt votre délivrance. »

La mer Rouge , ou mer de Suph , est un golfe

* Le mot désert est employé ici pour solitude. Migdol et Baal- Zéphon, qui signifient une tour et le dieu du septentrion, ou l'idole deZéphon , ont été pris ainsi que Pi-hariroth, pour des villes» des montagnes, des anfractuosités de la mer.

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de rOcéan qui s'avance du midi au nord , dans «ne étendue de plus de quatre cents lieues , depuis le treizième degré environ de latitude boréale jusqu'au trentième. Elle ressemble à un large canal placé entre l'Arabie, au levant, ï'Abyssinie et l'Egypte , au couchant . Sur ses rives occidentales vivaient les anciens Troglodites, ou habitans dés cavernes. Elle se termine au nord par deux petits golfes, sujets de tout temps à de fortes marées, et que je comparerai, pour la forme, à deux doigts de la main écartés l'un de l'autre. L'oriental s'appelait chez les anciens siniLS HeropoUieSy et l'occidental, qui n'est séparé de la Méditerranée que par l'isthme de Suez , sinus jElaniteSy du nom de la ville à' JElanuy bâtie sur ses bords.

A l'extrémité du golfe occidental Moïse s'était campé dans une situation difficile à déterminer aujourd'hui, à cause des grands changemens qu'une longue suite de siècles a fait subir à ces rivages ^\ Le sinus JElanites n'offre encore à sa pointe qu'une largeur d'une ou deux petites lieues. Les marées y sont d'environ deuxmètres, dit l'ouvrage sur l'Egypte ; et dans les tempêtes, lorsque le vent du sud souffle avec violence, elles s'élèvent quelquefois à trois ou quatre mètres , ce qui est plus que suffisant pour noyer une armée nombreuse ^\ Le général en chef de l'expér

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dition, revenant un jour des fontaines de Moïse, situées sur la rive orientale, voulut profiter de la marée basse , et traverser la mer Rouge à pied sec; mais il fut surpris par la nuit, et, s'étant égaré au milieu de la mer montante, il eut à peine le tenips d'échapper au reflux des eaux ^^.

Moïse, qui avait étudié ces parages pendant tout le cours de sa vie pastorale , fit passer le soir, sur les derrières , les feux qui jusqu'alors étaient restés à la tête du peuple, soit pour cacher aux Egyptiens , au moyen d'une vapeur épaisse , les mouvemens de son camp , soit pour leur montrer, à la lueur de la flamme, une partie de ce camp immobile , tandis que l'autre exécuterait sa marche en silence *•

Bientôt le flux, aidé par un vent violent, commença; et les eaux, en se retirant, offrirent une disposition remarquable , qui rend raison des faits postérieurs d'une manière bien plus satisfaisante que l'explication naturelle proposée par Josèphe , suivie par saint Thomas , Grotius , et plusieurs savans rabbins, d'après laquelle les Israélites auraient décrit une ligne demi-circu-

* Le texte dit ; La colonne de vapeur partit de devant eux, et se tint derrière, et elle vint entre le camp des Egyptiens et le camp d*lsraël, et elle était pour les uns une vapeur et une obscurité, et pour les autres elle éclairait la nuit : et Tun des camps n'approcha |)as de l'autre de tout le soir. (jKxcxi. xiv , 20. )

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