CONCLUSION
qui TOUS est destiné ; mes yeux se contenteront de l'admirer du- haut de la montagne; je dois finir mes jours eu ces déserts '. »
Mais il ne renonça pas seulement à jouir du résultat de ses efforts. Pour leur épargner la douleur de voir insensible et décoloré son corps doué de tant d'énergie ; pour prévenir les effets de cette douleur profonde chez des hommes enclins au culte idolâtre , et dont Tadmiration, si grande pendant sa vie, doijt augmenter quand il ne sera plus; pour les laisser enfin dans une incertitude qui leur re{irésentât toujours le génie d'Israël veillant sur leurs destinées, il donna sa bénédiction solennelle à toutes les tribus, il leur fit de touchans adieux, et , après avoir embrassé ses fils pour la dernière fois, il franchit la montagne de Nébo^ sans leur apprendre en quel lieu ses ossemens seraient déposés. Les enfans d'Israël portèrent deuil , pendant trente jours , comme s'il avait expiré en leur présence.
La tradition publia qu'il ne s'était pas éloigné des contrées de Moab ; mais^on ne parvint jamais à découvrir sa sépulture. Sept cents ans après, Ljcurgue , ajant fait jurer aux Spartiates de ne rien changer à leurs lois, jusqu'à son retour, se sépara d'eux, comme Moïse , et ne les revit plus.
3jS LHFmB ▼.
Àioai cet homnne, dont Fàmè allia tout /Ce q«*on peut imaginer de plus tendre «t de plus terrible: dont l'inflexible. Jermeté ne se démentit jamais; qui (îit à la ibis chef d'année, législateur, moraliste , historien et poëte , ter* mina sa carrière politique ^ encore plein de santé; malgré sa vieillesse *. De tous les- sages <{ui s'étaient déjà occupés des lois , et de tous csuj: qui otit fledri depuis^ nul n'a si bien compris que l'ordre social avait pour principe Tordre du Monde, et pour but l'accomplissement libre des besoins naturels de l'homme , son indépen* dance et son repos.
Mais , dans le siècle barbare où il vécut , et dans les temps qui suivirent, la masse d'hommes à laquelle il avait donné des lois fut-elle capable de s'élever à la hauteur de son génie?
nullement : aussi les Hébreux ne cessèrent d'être agités. Tandis que la puissance de leur consti*tution les retenait dans le sentier de Moïse ^ l'ignorance, la superstition, des intérêts passa* gers et l'action inévitable des nations étrangères les en écartaient avec violence.
Sous les juges, j'ai dit les causes qui lès empêchèrent d'agir avec l'ensemble ordonné ; ils
* Cl Moïse était aJors âgé de cent vingt ans , disent les derniers chapitres du Deutcronoinei sa vue n'ëtait point aflaiblic; sa vigueur n'était point passée. •
coircLUsiQN. 379
adoptèrent les coutumes conti^ lesquelles le lé- ^slateur s'était élevé sans relâche, et la peine de cette faute lés atteignit. Sous les rois, c'est aux modifications apportées dans le gouyemement primitif, et à l'oubli de la partie solide de lar loi pour les formes extérieureset pour de vains témoignages d'un faux zèle, qu'ils durent leur mine. Mais le lien créé par Moïse était indisso^ lubie. La captivité de Babjlone finit ; la répu^ blique se releva , faible à la vérité et chancelante, jusqu'au moment où la famille héroïque des princes asmonéens, ou Machabées, la re^ plaça au rang des nations.
Mais cet heureux état de choses ne pouvait être que précaire ; et ici leur position géographique et la nature des circonstances j contribuèrent bien plus, encore que les fautes des Hébreux, Conmient n'auraieni-ils pas été fpulés dans les révolutions si fréquentes dont l'Orient fut le théâtre , dans lé choc prolongé des armées des successeurs d'Alexandre? Gomment RcMne, soumettant la Perse, la Syrie, l'Egypte, et étouffant en tout lieu le sentiment de la liberté, dont elle n'était plus digne, aurait-elle laissé debout un petit peuple qui xiédaignait les Césars, et qui prétendait ne relever que de sa loi et de son Dieu ?
Jérusalem s'écroula donc, mais avec gloire^
et tandis que Ul plii|>art des autres péuples^^plië' rent sans rëaistatifce derant le yainqveuv; les Hébreux conservèrent sous les chatnes dont on les chaifiea et sur^ les- 'marchés oà^ on osa les Tendre, Tespoir de la liberté* Denx rérolies presque générales , du temps de Trajan et d'Adiien, inutiles etsangHtntss protestations contre les destructeurs de leur patrie, montrèrent qnlls pensaient, avoir le droit de reconquérir par* la force , ce que la force- leur avait enlevé. -
Là se termine, après seize ràècles , leur existence politique. Une autre carrière, longue et toute pleine d'amertume , où des victoires de quelques jours ne lesdédommageront jamais de siècles de revers, va s'ouvrir devant eux.
Une institution , appelée à se foire une vaste {dace sur le globe , avait pris naissance dans leur sein ; d'iiné part , elle agrandissait la doctrine de Moïse, de l'autre, elle la détournait de sa ligne positive ; d'une part , elle facilitait la marche nécessaire de l'espèce humaine, de l'autre, elle semait des entraves , qui devaient associer beaucoup de mal à beaucoup de bien.
A l'inimitié naturelle qui s'élève entre le tronc et les rameaux entés sur une croyance primitive, s'ynissait chez les Hébreux le ressentiment de se voir arracher le droit de la conscience, et non-seulement d'être abandonnés à l'heure de
COKCI^USION. ^ 38 1
leur infoFtuney mais d'entendre qu'on le3 accusât d'un crime y jus<|u'alors inconnu^ dont le nom seul leur paraissait le comble du blasphème.
Un membre d'Israël jugé et frappé par la loi aurait été Dieu lui-même; le .Dieu étemel et unique, qui, restant tout entier dans les ciéux, serait passé tout entier^ sans cesser d'être unique, sous une enveloppe mortelle, pour recevoir le coup fatal de la main de son peuple chéri !
C'est dans ses propres livres, fruit des inspirations de ses pères, dont ils s'étaient emparés comme par droit dq conquête, et qu'ils avaient expliqués avant lûême de savoir les lire *, que les défenseurs de la nouvelle institution prétendaient montrer la .preuve d'assertions aussi étranges aux yeux du peuple d'Israël.
Ainsi germèrent entre eux les premières semences de discorde, qui, tout aggravées qu'elles furent par l'ignorance et par le fanatisme communs, ne produisirent sous la domination des Ro-
* On sait que saint. Jérôme, dans le quatrième siècle, fat le premier père de l'Eglise qui s*0€cupa d^une manière particulière de la langue hébraïque, et qu*il fut obligé ^our rapprendre de recourir âi deux Juifs deTibëriade. C*cstà lui que |a VidgaU est due. On se servait auparavant des traductioj;is faitc:i sur la version des Septante; cette version écrite par ordre de Ptolémée Philadelphe, au sujet de laquelle on nous a transmis beaucoup de contes , et qui, >ortant des mains des Juifs d*Ale^andrie , a dû nat^ellement se ressentir des opinions de la secte Essénienne et du Platunisme.
38ft UVRE ▼•
mains que des> attaques particulières^ et beaucoup de témoignages de dédaia et de haine.
Mais dès que les disciples de la nouvelle loi, si humbles dans le malheur; eurent été mis à l'épreuve de la prospérité ; dès qu'ib eurent £ait une alliance offensive et défensive avec le des* potisme politique qu'exigeaient momentanément les circonstances, et auquel ils portèrent en dot de nombreux avantages , entre autres, l'obéissance passive des nations; les choses changèrent de face : d'opprimés ils devinrent tout à coup oppresseurs; et c'est aux Juifs qu'ils firent principalement sentir le poids de leur puissance •
On a vu que Moïse avait secoué les doctrines de l'Orient ;>qu'il avait brisé la division fondamentale des castes, et ce système de tliéocratiey qui consiste dans le droit exclusivement réservé à une classe privilégiée, de faire parler la céleste intelligence , et de soumettre de sa propre autorité les classes inférieures à cette volonté même. 11 les avait remplacés par la Nomocr(iUe y si l'on veut me passer cette expression , c'est-à-dire par le gouvernement de la loi; laquelle loi était tout entière dans l'intérêt positif du peuple; laquelle consacrait à chaque mot le droit de ce peuple, qui l'avait lui-même librement sanctionnée ; laquelle confiait enfin
COIfGUISK>N« 3B3
U. charge de la développer aii|: hommea du peuple revétua de ces trois conditions : las plus savons ) les plus prudens^y f^ les plus riehe^ en bonne renommée. •
L'institution laouveile. sans oser abandonner le prophète 9 qui faisait sa véritable force , r^ constitua les sociétés théocratiques du Nil et du Gange, avec les modifications imposées par le temps; elle fit voir une effrajante disparate entre ses théories et sa pratique ; et pour n'être pas inoomniodée des cris de l'ancien législateur, elle jPerma la bouche, d'une manière terrible^ à ses plus légitimes organes. * ■ \
Que lui importait que ce peuple eût été pendant vingt siècles l'objet avoué des affiections de son propre Dieu ! Que lui importait l'existence qu'elle avait puisée, dans son sein, et qui lui commandait à perpétuité' le genre de respect qu'on doit à une mère, lors même qu'elle' serait coupable ! il fallait, sinon détruire, c'était audessus de son pouvoir, du moins écraser une opposition partout présente, qui,' à chaque instant, la loi et les prophètes à la main, était à même d'en signaler le sens naturel^ et de dévoiler l'abus^ qu'on ne craignait pas d'en faire !
Qui redijirait to^t ce que les Juifs eurent à aouffîrir? Quelle âme assez courageuse consentirait à retracer en détail quinze siècleis de per-
384 uviutiV.
sécutions? Saos doute la nature même des choses en occasionna Une partie, mais le .fanatisme excité chez les peuples j joua le principal rôle. Us se préiâpitërent avec fureur sur les hommes désarmés qu'ils accusaient d'avoir tué leur Dieu; comme si cette mort que leur Dieu n!avait jp^ voulu éviter, et qui, dans leur doctrine, était indispensable à leur salut, pouvait être imputée à crime à ceux qui n'en furent que les instrumens fragiles [ Le sang coula ; les bûchers s'allumèrent; une hideuse servitude, l'outrage, la dégradation , tous les maux prédits par Moïse, et beaucoup pins encore, tombèrent sur ce peuple infortuné. Certes, quelle étrange preuve on lui donnait qu'ils étaient arrivés les temps du Messie, ces temps de bonheur et de paix, où la violence serait expulsée de la terre; où tous les hommes se reposeraient, sans craindre personne, sous leur vigne et sous leur figuier; et marcheraient, chacun sous la bannière de leur Dieu, comme Israël, au nom du Jéhovah !
Mais tant d'injustice ne fit que les confirmer dans l'opinion que leurs adversaires n'étaient pas les vrais serviteurs de la Sagesse : en même temps, les observances que leurs docteurs avaient multipliées, pour graver dans leurs âmes, dès leur enfance, des impressions profondes ; la conviction qu'il existait sur tous les points du globe
coKCLUfiioif. 385
unetmultitiide de leu;rs frères qui . ré|K>adUdeBt à .lems xœwf. ; rhèimeBr -readu. par^ leurt^'adTersfidres euxHùaéïkieB à^lai anémoio^^ i YevrS' pncétres y ha .prediftction écrite ^e tèus les- Aàsuix «qui les accablaient ; l'espoir d'une félicité future^ au-dessus de toutes les disgrâces présentes ; en<^ fin l'aspect des désordres déplorables et des déchiremens perpétuels auxquels étaient livrées les nations répandues autour d'eux^ soutinrent leur existence, et les ont fait arriver jusqu'à l'ère nouvelle.
Alors de grandes pensées d'équité , d'humanité , de droits et de devoirs communs, se sont emparées de tous les esprits ; ajôrs la volonté de tout examiner à fond, et de mettre chaque chose ; chaque homme, chaque renommée à sa place, est devenue universelle : et de même que ' la loi chrétienne, primitivement destinée à exciter les plus tendres sentimeniC avait annoncé qu'elle venait non pour détruire, mais pour accomplir la loi hébraïque, qui lui semblait trop occupée des besoins extérieurs , et trop circonscrite dans ses formes ; de même la philosophie s^est élevée, comme une troisième loiy non pourdétruire, mais pour accomplir l'œuvre des temps anciens, en donnant à la raison tous les développemens dont elle est susceptible; en confondant tous les hommes dans sa sollicitude ;
iti. aS
rivRB v;
en travaillant à l'alliance générale <les peuples; en déployant enfin tons ses efforts, pour assarer à respèce" hun^pne sa plus haute dignité , et pour Fentourer des plus douces jouissances.