DES PRINCIPES
donnant des fonctions à certains membres* incapables , anx dépens d'antres membres organisés ponr ces fonctions mêmes.
« Prend-on Israël pour un esclave ! » s'écriait donlonreasement Jérémie (15). « Les Israélites était parfaitement libres, dit Tabbé Flenry en termes qui n'ont rien d'équivoque ; il n'y avait pas cbez eux toutes ces espèces de suggestions
qui nous sont si ordinaires Ils jouissaient de
la liberté cbérie des Grecs et des Romains ; c'était l'intention de Dieu (16). » La nature même du bienfait que ce Dieu aime à leur rappeler, quand ils s'écartent de la route qui doit les conduire au bonbeur , sera pour le moment une dernière preuve : «C'est moi qui vous ai retirés de la Maison d'esclavage , et qui ai rompu le joug dont TOUS étiez accablés , pour vous faire marcber la tête levée <17). »
Les articles suivans renferment des prohibitions nécessitées par les mœurs de l'époque.
Tu fC auras point et autres dieux devant ma face*, car on adopterait avec eux d'autres principes que l'unité , l'égalité , l'utilité publiques. — Tu ne fe-
* On sait déjà que cette expression devant ma face sVmploie communément en hébreu , qull s^agisse de choses animées ou inanimées, pour la préposition devant, en présence. Je reviendrai plus tard sur la lo'cution par- 1er face à face.
ras point des images taillées , ni aucune ressemblance de ce qui vit dans les deux , sur la terre , ou dans les eaux sous la terre , pour te courber devant elles et les adorer.
Dans sa première ignorance ,en effet, l'homme divinisa toute sorte d'êtres , un crocodile , un bœuf, un autre homme, et s'humilia aux pieds de leurs autels pour obtenir leurs faveurs. Sans les * lâcheux résultats qu'il entraîne, ce genre de culte n'eût été que ridicule ; mais il pervertissait toutes les idées de politique et de morale. En se prosternant devant un être particulier et de peu d'importance , les hommes s'habituaient à croire que l'ensemble des choses était dans la dépendance de cet être , et à juger qu'une des parties , qu'un des membres pouvait l'emporter sur l'ensemble, ou sur toute la personne. Or ce principe d'idolâtrie, dès qu'il fut appliqué à l'ordre social, les rendit esclaves ou despotes , attendu qu'il leur fit admettre la possibilité que des masses d'hommes eussent été créées çxprès pour quelques hommes, et même pour un seul *. «De là les absurdités de l'idolâtrie , dit avec une précision des plusremar-
* Quel homme à ses égaux le premier osa dire : Tous sont faits pour un seul , respectez mon empire. Préjugé monstrueux! système criminel!
Que réprouve à la fois la nature et le ciel.
Pope. Epit m , traduction de Fontanes.
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quables Tautenr de la Législation primitiye , qui commença par faire un hom/me de Dieu, et qui finit par faire ses dieux des hommes (18). Veillez soigneusement sur vous-mêmes , de peur que TOUS ne vous abusiez au point de vous prosterner devant des figures représentant un homme , une fenune ou quelqu'animal que ce soit;... ou de peur que levant les yeux vers le ciel, et y voyant le soleil , la lune et les étoiles , vous ne soyez poussés à les adorer (19). »
Pour donner un plus grand poids à ces recommandations , le Décalogue les accompagne d'images énergiques, destinées à subjuguer les esprits. Tu ne te prosterneras f lis devant les idoles ; car je suis Jéhovah ton Dieu, fort, jaloux, qui visite Vvniquité des pères chea les enfans jusqtCà la troisième et la quatrième race de ceux qui me haissent ; et qui fais miséricorde , après mille gé" nérations , à ceux qui a/iment et gardent mes pré* eeptes.
Quoi ! s'est-on écrié , le dieu de Moïse participe donc -à toutes les passions humaines? En aucune manière. Ce législateur a déjà recommandé de ne jamais prendre pour un homme, Tétre qu'il invoque. Toutefois, dans le discours, il «st forcé de présenter aux Hébreux des imagés palpables et de leur faire entendre des mots qui leur soient familiers. Alors il a recours aux locu-
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lions figurées qu on a nommées anthrapomorphis^ mes , c'est-à-dire qu'il exprime les lois les plus importantes de Tordre général^ dans ses rapports avec la société politique , au moyen d'épithètes applicables à la personnalité humaine. Son dieu est le fort par excellence; attendu qu'aucune force particulière ne peut lutter contre la force des choses. Sa paroles est la vérité^ Véquité; l'un des premiers résultats politiques de son existence est la liberté. Or en lui donnant à lui-même les diverses qualifications qu'emportent ces idées dès qu'on les personnifie, il est aélé, car la vérité exige du zèle chez l'homme qui aspire à la découvrir et à la répandre; il est jaloux comme l'équité et la liberté , sous ce rapport qu'elles ne transigent jamais; qu'il faut choisir, sans balancer, de les abandonner ou de les suivre, d'être injuste ou équitable , de rester esclave ou de passer à l'état d'homme libre.
Mais l'arrêt qui fait ressentir les iniquités des pères aux enfans , n'est-il pas une barbarie? Non. Il ne dicte ici ni une loi politique ni un précepte de morale , au contraire , sa loi dit : u Les pères ne seront point punis pour les enfans , ni les enfans pour les pères; mais chacun sera responsable de sa propre faute (20). » 11 proclame une vérité naturelle , un fait qui se renouvelle chaque jour.
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Dans sa langue ^ haïr Jéhovah et sa parole, c'est haïr l'unité, l'utilité commune; c'est s'exposer par suite à toutes sortes de malheurs. Or , . ces malheurs, qu'ils arrivent dans le particulier ou en général , se feront naturellement ressentir aax enfans mêmes de ceux qui les ont occasionnés ; surtout si ces enfans , comme le dit la paraphrase chaldaïque , s'enfoncent dé plus en plus dans la fausse route qu'on leur aura tracée. Estce que les fautes d'une nation n'ont pas toujours pesé sur les générations suivantes? Est-ce qu'un père qui détruit follement la prospérité de sa maison, ne cause pas d'inévitables infortunes à ses fils? « Que prétendez-vous , s'écrie Ézéchiel, qui, sans rien changer à la nature du fait signalé par Moïse, développe, sous le rapport du droit public et de la morale, cette menace , objet du blâme de quelques uns de ses contemporains ; que prétendez-vous , vous qui faites au pays d'Israël l'application du proverbe, Les pères ont mcmgé le verjus , et les dents de leurs fils en sont ngctcées^ Écoutez. L'homme juste vivra: si son fils est un méchant, ce fils mourra; si le fils d'un homme méchant n'imite pas son père, il vivra certainement. La pureté du juste rejaillira sur lui-même ; l'iniquité du méchant sur le méchant : si le méchant devient juste , il vivra à cause de sa justice; si le juste se pervertit, il sera puni à cause de son iniquité (21). )f
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Enfin, le livre des Rois nous fournirait , au besoin , une nouvelle preuve de l'exactitude du sens de la loi citée , et de Tinconséquence des reproches adressées au législateur, u Lorsqu'Amatsia se fut affermi sur le trône , il fit mourir les meurtriers de son père, mais il ne fit pas mourir leurs enfans ; attendu qu'il est expressément écrit au livre de la loi de Moïse , que Jéhovah a commandé qu'on ne punirait pas les pères pour les enfans, ni les enfanspour lespères , mais que chacun supporterait le poids de sa propre faute * n. Dans le même esprit, la miséricorde, après mille générations , signifie que le peuple ou rhomme, quels que soient les maux auxquels ses erreurs l'auront condamné, renaîtra toujours au
* II. Rois. XI7 , 16. Dans le récit de la punition d^Hacan, 80U9 Josué , il faut observer que ces mots, alors fa colère de Dieu s'embrasa et Hacan ne mourut pas seul pour son iniquité, ne s'appliquent en aucune manière à sa famille , mais aux guerriers morts dans le combat dont le mauvais succès fut attribué à la violation , par Hacan , de la discipline jurée. Une peuts^élever aucun doute sur ce point : le texte est précis. De même il indique trèsbien qne Hacan subit seul le châtiment judiciaire : ic Et tout Israël le lapida et on brûla les choses qu^il avait dé^ rohées , et on les couvrit de pierres , et on éleva sur lui un grand tas de pierres. » (Josué, xxn, 20. vu , 25 , 26.) Je parlerai plus loin de la mort de Cor é, qui fut une lutte politique.
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bonheur, dès qu'il sera rentré dans le sentier de la sagesse.
Après ces choses, le Décaloguc prescrit de respecter le nom sacré de Jéhovah, non-seulement, comme on a coutume de le dire, pour que les citoyens s'abstiennent de l'invoquei- à l'appui d'un faux serment, mais dans le même sens que les moralistes de nos jours pourraient recommander de ne pas prononcer avec témérité certains mots qui renferment de généreuses pensées et que l'ambition personnelle détourne trop souvent à son avantage. Tu ne prononceras pas en VAIN (c'est-à-dire avec imprudence , par orgueil, dans un intérêt personnel , comme on le verra mieux quand il s'agira des lois qui mettent ce précejpte en action) le nom de Jéhovah, ton Dieu; car il ne tiendra pas pour innocent celui qui aura pris son nom en vain,
La deuxième série des préceptes du Décalogue traite de l'institution du jour de repos , appelé sabbath , de la racine hébraïque chabat, se reposer.
Dans ses élégies touchantes sur les malheurs de son pays, Jérémie s'écriait: « Nos ennemis
tressaillent de joie en nous voyant abattus
et ils tournent en dérision nos jours de sabbath (22). » Au premier aspect, en effet, cetteinstitution semble des plus bizarres : il n'en est
pas ainsi dès qu*on connaît sa nature et son but.
Après s'être occupés pendant six jours de leurs affaires privées , les Hébreux consacrent le septième , non pas à un repos stérile , mais au Dieu de la patrie; ce qui veut dire qu'ils ramènent leur pensée vers les principes , les lois et le bien commun.
C'est en ce jour que l'assemblée publique se forme devant la principale porté de toutes les villes de l'État *; làon lit, on explique les lois, on s'entretient des intérêts de ces villes ^ de la tribu, de tout le pays, et on prête une oreille attentive aux hommes doués de sagesse et d'éloquence, qui prêchent avec d'autant plus de ferveur contre tous les genres d'abus , que le droit de la parole était illimité; et que la vraiemanière de vivre noblement , pour me servir des expressions d'un auteur religieux, consistait à conserver soigneusement sa liberté, à n'être sujet qu'aux lois et à la puissance publique (23),
Les femmes, dont l'influence est si grande sur les mœurs des citoyens , et les enfans eux-mêmes assistaient a ces réunions de chaque semaine, pour se pénétrer de bonne heure de l'esprit na-
♦ Les mots synagogue et église sont dérivés du grec et signifient également assemblée. Mais on sait que celle-ci s'occupe des intérêts spirituels , tandis que Tautre s'occupait des intérêts nationaux et temporels.
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tional. De là Tordre qui fut donné sous le climat chaud de la Syrie, de ne pas allumer en ce jour le feu dans l'intérieur des demeures, afin que les femmes, ayant préparé les alimens dès la veille, restassent , comme les hommes , exemptes de tout travail domestique (24).
Cette institution offre donc dans son origine un grand caractère d'utilité nationale ; elle fait aussitôt concevoir pourquoi les prophètes et les docteurs Font considérée , comme le plus puissant moyen de conservation pour l'esprit public, durant la vie politique dlsraêl, pour l'esprit religieux depuis sa dispersion. Enfin , c'est cette institution même qui semble avoir inspiré h Rousseau , nourri de la lecture des livres sacrés, les paroles suivantes du Contrat social : « Outre les assemblées extraordinaires que des cas imprévus peuvent exiger, il faut qu'il y en ait de fixes et de périodiques que rien ne puisse ni abolir ni proroger , tellement qu'au jour marqué le peuple soit légitimement convoqué par la loi sans qu'il soit besoin pour cela d'aucune autre convocation formelle (2o). »
Mais le législateur ne regarda pas comme une mesure suffisante, que le peuple, toujours paresseux pour la chose publique , fût convoqué. Il favorisa de tous ses ipoyens.la tenue des assemblées, en faisant bientôt adopter laloi sévère
LIVRB I. — GHAP. I.
qut ordoDbe a tous les individus , sans exception, et sous les plus redoutables peines, de suspendre en ce jour les travaux privés auxquels régo'isaie aurait le plus souvent sacrifié Tintérét général*.
Quanta la forme même du précepte, elle convenait à Tesprit du temps. Il ne se borne pas à déclarer Tutilité du septième jour ; il ne dit pas que rÉternel eicige impérieusement que Ton con- <r sacre ce jour au repos ; il frappe au contraire les imaginations par le rapprochement le plus flatteur. Après avoir travaillé six jours à produire le Monde , Jéhovah se reposa le septième et contempla son œuvre : que le peuple dlsraël imite ce Dieu puissant (26)! ! !....
Outre les assemblées de chaque semaine , la loi en établit plusieurs autres à temps fixe, les assemblées du premier jour du mois lunaire, ou
* On a souvent exagéré les exagérations mêmes des Juifs, dont les malheurs avaient accru les superstitions. Les talmudistes reconnaissent plusieurs cas dans lesquels c'est non-seulement chose permise , mais c'est un devoir de rompre le sabhath : s'il s'agit de la défense de l'État , du service du prince, de porter dp secours dans ui^ incendie, de sauver un homme , quel qu'il soit , du moindre danger. Si dans cette dernière intention , disent-ils , vingt pcrsonucs rompent le sabhath , pour une chose qui n'en exige qU'une seule , elles ne fout point mal, au contraire. {Manus foftis, ou Abrégé du Talmud, tom. ii , 78 , 80. )
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les néoméniea , et trois grandes assemblées générales et annuelles dans la ville capitale de l'État.
Isaïe, se plaignant de la conduite de ses concitoyens dans ces assemblées diverses, indique en peu de mots leur nombre, leur nature et les intentions du législateur. « Qu'ai- je besoin , dit Jéhovah , de tant de sacrifices , de vos oblations et de votre parfum ? Toutes ces choses m'obsèdent et me font trouver de l'ennui a vos nouvelles lunes, à vos jours de sabbath , à la publication de vos convocations et. à vos assemblées solennelles Recherchez le droit , redressez celui
qui est foulé , rendez justice à l'orphelin : soulenez la cause de l'étranger et de la veuve ; alors Sion méritera d'être nommée Cité juste et fidèle (27). »
tt Honore ton père et ta mère afin que tes jours soient prolongés sur la terre. Tu ne tueras point. Tu ne commettras point d'adultère. Tu ne déroberas point. Tu ne porteras point de faux témoignage. Tu ne convoiteras point la maison de ton prochain *, ni sa femme ^ ni son serviteur,
* Le mot maison est pris ici pour Tétat de la famille , comme on disait la maison d^Israêl. Il y a une variante dans la répétition du Décalogue que renferme le Deutéronome ( chap. v ) : la femme est nommée d'abord « Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain. Tu ne souhaiteras pas la maison de ton prochain , ni son champ, o
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ni sa servante , ni son bœuf, ni son âne ,.ni rien qui lui appartienne (28), »
Il n'est pas besoin d'observer que ces préceptes, énoncés avec d'autant plus de laconisme quils sont d'un intérêt plus immédiat, consacrent le principe de la liberté positive des individus , et prescrivent que chacun soit respecté par tous les autres hommes séparés ou réunis , dans sa personne, son rëjpos et sa propriété.
Les grands principes et les recommandations générales renfermés dans le Décalogue se réduisent donc aux suivans :
Principe fondamental de Funité, dont les premières conséquences politiques sont, égalité, li* berté. Unité universelle ou TÊtre^Dieu , Jého- VAH. Unité nationale ou Tétre-peuple , Israël. Nous parlerons plus tard de Tunité individuelle ou de rhomme.
Devoir pour Thomme de ne jamais accorder à ses semblables ni à d'autres créatures , le genre d'hommages qui n'appartient qu'à la Divinité.
Droit pour le peuple de s'assembler tous les sept jours , dans l'intérêt des lois et de la prospérité du pays. Devoir pour chaque citoyen de partager son temps et ses pensées entre les intérêts privés et les intérêts publics, dans la proportion au moins de six jours à un.
Enfin , devoir de respecter les personnes et les propriétés ; droit d'être respecté soi-même.
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Telle est la déclaration des principes. On aura remarqué que la possession de la terre-promise n^est nullement présentée comme une obligation fondamentale qui dirige sur elle Taffection exclusive des Hébreux. Un sol peut devenir la proie d'ui^e force ennemie. Faudra-t-il avec cette portion de la terre abandonner les principes qu'on y professait ? Faudra-t-il que ces principes même s'anéantissent sous les remparts abattus ? «Non, dit le législateur ; si ton courage a succombé dans leur défense , ta voix te reste pour célébrer leur sagesse , et ton cœur pour les aimer. »
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