‹ Histoire des Italiens (volume 2)Chapitre 121 sur 169 · FAANQOIS 1*" ET CHARLES-QUINT · texte numérisé non relu

FAANQOIS 1*" ET CHARLES-QUINT

François I^', le héros de Marignan^ qu'il appelait son bon père. Le roi de France envoyait dire aux électeurs sdlemands de ne pas perpétuer dans la maison d'Autriche une couronne qu'elle possédait depuis 1438; que cdui-là serait insensé qui, à rapproche d'une grande tempête et devant les menaces des Turcs^ hésiterait à confier au plus vaillant le gouvernail du bâtiment. Mais c'était précisément à cause des talents dont il avait fait preuve que François P' se voyait repoussé par les électeurs, qui^ habitués à faire à leur guise^ craignaient qu'il n'apportât les habitudes du pouvoir absolu dans un État constitutionneU

Charles-Quint, quoique les hommes sages lui conseillassent de se contenter de TEspagne et de s'en assurer la possession menacée, et qui reçut en route la nouvelle que Fernand Cortez lui avait acquis dans le Mexique un royaume qu'il ne devait jamais voir^ sut mieux briguer que son rival. De son côté^ Léon X fit avertir les électeurs que le roi de Naples, en vertu de la pragmatique^ ne pouvait être en même temps empereur. Marguerite» tante de Charles, agit avec plus de succès; elle établit un marché régulier de votes^ dont furent le centre les Fugger d'Augsbourg^ banquiers aussi puissants que ceux de Florence et de Gènes, mais sans en avoir l'ambition, et qui se contentaient de faire de gros bénéfices et de garantir leurs créances. François P^ fie pouvait donner que sa parole de roi; Charles engageait les droits que les navires payaient en entrant dans l'Escaut, droits recouvrés par la ville d'Anvers, qui en versait le produit à la banque d'Augsbourg, laquelle soldait au comptant les promesses faites aux électeurs (1). Ce fut donc Tor qui valut à Charles d'Autriche la couronne impériale.

François I*' conçut un violent dépit de voir sa gloire précoce flétrie par la préférence donnée à ce jeune homme inconnu, mené par des ministres, soutenu par l'intrigue ; de là naquit la rivalité la plus fameuse et la plus meurtrière de Thistoire moderne, la plus acharnée parce qu'elle était d'amour-propre plutôt que d'intérêt ; en outre, comme elle se compliqua de la réforme religieuse, elle concentra sur deux grands États et deux grands hommes l'attention qui, dans le siècle précédent, s'éparpillait sur une foule de petits.

Des deux jeunes souverains, arbitres de l'Europe, l'un s'était déjà fait connaître comme guerrier, l'autre inclinait plutôt à la

(1) Voir les négociations autricbiennei, publiées en 1 SI 5 par le Glay«

BWr. DBS ITAL. — T. Vll« 24

370 FftAKQOIS 1~ ET CHÂRLES-Qinin*.

politique et aux manèges secrets, Francis, beau, courageui y

éloquent , aimable, tout Français par les qualités et les défauts, aimé pour ceux-ci non moins que pour celles-là, entouré, non de nobles, mais de favoris qui Tempéchaient de connaître ié peuple, tient encore des paladins du moyen Âge et ambitionne le titre de premier gentilhomme de France. Charles, privé des avantages pliysiques de son rivai , froid, positif, aux desseins à longue portée, représente un roi moderne ; avec des qualités diverses comme son empire. Flamand par la naissance, Allemand par la prudence. Espagnol par la gravité, Italien par le bon sens, il savait, au dire de Marin Cavallo, ambassadeur de Venise, plaire aux Flamands et aux Bourguignons par la familiarité, aux Espagnols par la fierté, aux Italiens par le génie et la discipline. François aimait Tétalage et l'éclat ; Charles voulait la réalité et ne cherchait que la réussite. Celui-là afiectait un point dlionneur scrupuleux , celui-ci la simple loyauté de la famille; mais ni Fun ni Tautre, en bons contemporains de Machiavel^ ne se faisaient scrupule d'y manquer quand il s'agissait de leur intérêt.

François !•' se livrait à l'oisiveté toutes les fols qu'il n^éttit pas poussé par la nécessité et par un péril immédiat; Charles ne se reposait jamais, et, par ses voyages continuels, rapprochait ses États disséminés, fhrofond connaisseur des hommes, dédaignant Tadulation autant qu'il est favorable au mérite, il s'attache les généraux sans leur laisser des pouvoirs arbitraires : les femmes ont sur lui si peu d*influence qu'on ne connut jamais la mère de ses bâtards ; il se montre môme étranger aux sentiments de la nature, au point de négliger sa mère atteinte de folie , d'enlever l'autorité à sa tante qui l'a élevé, et de cacher ses propres enfants. François accable d'impôts ses sujets , afin de prodiguer l'argent en magnificences et de satisfaire un libertinage sans délicatesse, et confie les commandements aux moins dignes; sous l'influence d^intrigues de femmes ou de rancunes de cour, il mécontente le connétable de Bourbon, Doria, le prince d'Orange, que son ennemi avisé se hftte d'atti er sous ses bannières. Les guerres les plus heureuses de Charles furent faites par ses généraux; mais ce fut sa politique qui les dirigea toujours, politique d'mtérét et non de sentiment : aussi Bernard Navagero disait-il qu'il fut tour à tour l'appui et Tennemi de tous les autres souverains. Dans l'art de mener une intrigue, de promettre, d'éluder, de corrompre, il surpassait de beaucoup le roi-soldat, qui» en voulant oom-

unjE ïïPfàurt. 371

hMte en penonne, compliqua et compromit les destinées de son ptys.

Réflédii dès Boa jeune ftge et de perception prompte , Charles s'entoura d'hommes de cabinet^ sans toutefois s'abandonner à personne; ineiLorable^ circonspect^ il ne se guidait que d'après son av«fltâge persomsel , et savait attendre , conformément à sa devise : Nondum* Les faciles conquêtes de rAmérique devaient Pexidter, au point de lui faire embrasser F univers dans son ambitim ; se trouvant le plus graad potentat de TËurope^ en con* tact avec tous les pays, auxquels il se rattachait par quelques points 5 il pouvait donc ambitionner une nM>narcbie universelle , Binon comme domination immédiate , au moins comme supré* matie. Cette idée fut nourrie par des victoires plus heureuses que méritées, qui éblouirent les contemporains et jetèrent ses sujets dans cet étourdissement où Ton répute héroïsme Tobéis^ sance aveugle du soldat^ et honorables tous moyens quelconques pourvu qu'ils rapportent profit et gloire au maître (1).

Mais Charles ne représentait pas l'empereur sacré du moyen âge, et n'était point encore le monarque constitutionnel des t^ups modernes; il trouvait d'ailleurs un obstacle dans l'étendue naéme de ses États, qui, séparés les uns des autres, de nature diverse, et jouissant tous de quelque liberté, lui mesuraient avec tme grande parcimonie l'argent et l'obéissance» François avait un royaume compacte, avec des seigneurs plus dociles, un pouvoir plus concentré, une infenterie nationale au lieu de mercenaires, un cierge soumis 9 une administration organisée de la manière la plus propre k lui donner de l'argent en grevant les sujets le moins possible ; aussi, Charles lui ayant demandé combien lui rendait son royaume, il répoudit : Autant que je veux (2). N'oublions pas ce fait, comme révélation de l'époque, que François î*' fit aUianoe avec les Turcs, exposant l'Europe h une invasion de ees barbares, contre lesquels Charles fut toujours sur ia brèche*

(1) Laissant de 4wt6 le flaUear Jove, le trop sévère Sleidan, les autres histo* riflDa et Robtrt8<m lai«'méme , trèsr|mparfiBit| depuis que Ton couuait taut de noiiTeaux documeuts , le docteur Vehse a éqrit une vie de Charles en le dénigrant ; mais ce prince est mieux jugé dans des œuvres postérieures, parmi lesquelles mérite une attention particulière la Correspo/tdenz des Kaisers Cari f , atu den K. Jrcfih. und der BibCiotlièque de Bourgogne ztt Brûsselle mUtgttheilt pon Dr Car/ Lanz; Leipzig, t844.

(2) Relation de Jean Ck)mer à la Seigneorie vénitienne, dans les Rûlat, dos

372 FRANÇOIS l**^ ET CHAIiLES-QULNT.

Dans le traité de Noyon , Naples se trouvait confirmée à Vtor pagne; les autres droits étaient passés sous silence moyennant le mariage de Cbarles-Quint avec une fiHe du roi de France. Hais il restait trop d'éléments de désaccord entre les deux rivaux ambitieux. Pour ne citer que l'Italie , François I** se trouvait soumis, pour le duché de Milan ^ au haut domaine de rempereur^ son rival, qui le réclama bientôt comme fief vacant^ de même que la Bourgogne; il demandait pour lui la couronne des Deux- Siciies, qui, d'après les conventions papales , même dès le temps de la maison de Souabe, ne pouvait être réunie à celle de Tem* pire. Léon X, bien que des morts nombreuses eussent fait disparaître les objets de son ambition domestique , s'efforçait de signaler son pontificat par quelque acquisition , celle de Ferraie entre autres ; à l'exemple de Jules II , il rêvait d'affranchir l'Italie des barbares, ce qu'il espérait obtenir en laissant tes deux rois s^épuiser mutuellement.

Placé au milieu d'États affaiblis par les guerres passées, tandis que le sien se trouvait accru par les conquêtes d'Alexandre VI, de Jules II et ses acquisitions personnelles, arbitre de la république florentine, riche des contributions de toute la chrétienté, Léon aurait pu tenir la balance entre les deux rivaux et assurer l'indépendance italienne: mais, ambitieux sans élévation, il la mit en péril en fomentant la guerre ; puis, entraîné par sa manie de vouloir agrandir sa maison, et craignant que les deux rois ne s'entendissent pour opprimer l'Église et Florence, il pensa qu'il vaudrait mieux faire alliance avec l'un d'eux. Il j^féra le roi de France, en stipulant que, une fois qu'il aurait acquis le royaume de Naples, il céderait à l'Eglise la partie jusqu'au Garigliaoo, et donnerait le reste à son fils cadet, de manière à ne pas rompre Téquilibre de l'Italie.

François 1«% caressant le pontife, le priait de tenir sur les fonts baptismaux un enfant qui venait de lui nattre, et mariait une princesse du sang à Laurent II de Médicis; cependant il différait de restituer Parme et Plaisance, dont Léon ne pouvait supporter la perte. L'aversion primitive du pape contre les Français se réveilla donc, et, tandis qu'il donnait des promesses à François, il fit alliance avec Charles, en lui permettant de réuli^-V ^^^ ^^ couronne impériale à celle de la Sicile. Il fut convenu que le Milanais serait donné à François Sforza, Parme et Plaisance à l'Église, ainsi que Ferrare, qui serait enlevée au duc d'Esté ; que l'on créerait dans le royaume de Naples un État pour Alexandre,

8 mai.

LEUR EIYALins. 373

bâtard de Laurent de Médicis. Ces stipulations étaient tenues secrètes^ et la guerre devait éclater subitement à Côme, Gênes, Parme^ partout. Néanmoins Alphonse de Ferrare, dont les soup* çons étaient réveillés^ se tint si bien sur ses gardes qu'il fut impossible de le surprendre ; le Parmesan Manfred Pallavicini^ qui^ d*accord avec les Gibelins et quelques aventuriers, devait surprendre Cdme (1)^ tomba au pouvoir de Tinexorable Lautrec^ qui le fit écarteler avec un grand nombre de nobles milanais , ses partisans. Léon jette alors le masque y et déclare la guerre à lancée.

Depuis le sac de Brescia et la bataille de Marignan^ les Milanais étaient devenus très-hostiles aux Français. De lâches poètes comparaient Gaston de Foix à une colombe (2) ; de lâches historiens soutenaient que François P' était mattre légitime de Milan parce que le Gaulois Bellovèse l'avait fondée et les belles dames se trouvaient flattées de se voir peindre par commission du roi français (3) ; mais le peuple abhorrait ceux qui

(1) Molinîy dans let Doeumênti di storia Uaiiana^ a publié la lettre de Sforzn, qui donne cette commission i Pallavicini.

LesPallaTicini, seigneurs de Gortemaggiore , Castiglione, Busseto et autres lieax dans le Lodigian, figurent beaucoup parmi les partisans des Français.

Christophe combattit avec les Français à Marignan ; néanmoins la haine de Uutrec le poursuivit jusqu'à ce qu'il fût tombé entre ses mains ; puis, en quittant la liOmbardie, il le' fit décapiter. Galéas et Antoine-Marie, ses frères, ser- Tireot les Français avec fidélité.

Antoine-Marie aima la belle Catherine Leopardi, admirée de tous et de Louis XU, qui anoblit et enrichit sa descendance. Jérôme , fils de Christophe , eombaUit contre les Français en Flandre, et, après la paix de Cateau-Cambrésis, il revint à Busseto, et voulut épouser la première femme qui viendrait mendier à la porte de son château. Ce lut une montagnarde placentine, qui n'oublia jamais son origine, et se fit ensevelir avec ses habits de pauvresse.

C'était une race forte de corps et d*âme. Christophe, appelé à Rome pour justifier sa neutralité auprès de Jules U , investit son frère Octavien, dont il ne fut pas content ; il le souffleta pour le cbàtier. Galéas épousa Éléonore Pico; comme elle se leva de bonne heure, le lendemain de son mariage, pour entendre la messe, il la chassa et reprit Bianchino, sa maîtresse. Charles Sforxa Pallavieîni fut un saint évèque de Lodi ; c'est de cette famille qu'est sorti le fameux kistorien du concile de Trente.

(2) E una pura colorolMi

Nel conversar paria.

DlOHtUI DD Pa

(3) Par Amhroise Noguet , dans le précieux recueil de portraits de la bibliotkèque Trivulce.

Page 1