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LES PAPES ET LES EMPEREURS GRECS

Constantinople à Rome, à l'époque de l'élection de Jean VI, les Romains prirent les armes, et ne s'apaisèrent qu'à la prière du lOi. pape. Son successeur, Jean VII ne souscrivit pas les actes du concile in Trullo; mais il ne les désapprouva point ouvertement. Le pape Constantin les rejeta comme dérogeant au sixième concile œcuménique ; bien plus, en signe de vénération , il fit peindre les six conciles dans le portique de Saint-Pierre. Le peuple, à son tour, refusa son hommage à Justinien, empereur hérétique, renvoya son portrait, et ue voulut pas rappeler son nom à la messe ou dans les actes publics, ni même accepter les pièces de monnaie à son effigie.

Les pontifes n'avaient donc pas à se louer des empereurs , et le peuple inclinait à secouer leur joug; mais il était arrêté par la crainte d'ennemis plus dangereux, les Lombards. Ce peuple, dans les premiers temps de l'invasion , après avoir occupé une grande partie de l'Italie, la partagea, comme nous l'avons dit, entre divers ducs ; cette division, si elle servit à maintenir partiellement les vaincus dans l'obéissance, fut un obstacle à l'entière conquête. Le roi était élu parmi ces seigneurs ; mais, comme il n'avait aucun droit héréditaire, chaque vacance du trône produisait une révolution et suscitait les ambitions, au point que, sur vingt-cinq monarques, seize périrent de mort violente.

Les ducs, en favorisant l'un ou l'autre des prétendants, accroissaient sans cesse leur autorité au préjudice de la couronne. Les plus importants parmi les duchés étaient ceux de Spolète et de Bénévent : le premier séparait Rome de Ravenne et maintenait les communications de la haute Lombardie avec les provinces méridionales ; le second séparait Rome de la Campanie et des autres possessions grecques, et se servait du port de Salerne. Ces deux duchés agissaient avec une complète indépendance. Jouir de leurs revenus particuliers, faire la guerre pour défendre leurs franchises et leurs possessions, ou bien par caprice, telle était l'occupation des ducs. Les rois avaient beaucoup de peine à les rallier sous leurs drapeaux, soit pour réprimer les Grecs, soit pour repousser les Francs, qui, entraînés par leur naturel rapace ou les sollicitations des empereurs d'Orient, les molestaient continuellement. Les Lombards, dépourvus de marine, ne pouvaient empêcher les Grecs d'envoyer des secours, faibles sans doute, mais que l'on transportait facilement où ils étaient nécessaires, et qui servaient du moins à nourrir l'espérance (toujours accueillie par les faibles opprimés) que la domination des

étrangers serait éphémère, et que d'autres bras les affranchiraient.

Les Lombards , même après qu'ils eurent embrassé la religion catholique, ne cessèrent de se regarder et d'être regardés comme étrangers; ils ne se fondirent pas avec les Romains, et ne comprirent jamais combien il leur importait d'avoir les pontifes pour amis, s'ils voulaient réunir l'Italie entière sous une même domination, forte pour résister et organisée pour se faire aimer.

Nous avons vu que Rotharis avait substitué un code écrit aux coutumes lombardes; après avoir refréné les ducs par les lois, par une vigoureuse administration et de sévères châtiments, il les conduisit contre les Grecs, auxquels (unique conquête durable depuis les premières) il enleva le duché de Gênes, refuge des bannis de Milan.

Rodoald, son fils et son successeur, fut bientôt assassiné par un mari outragé, et la nation ou les grands attachés à la mémoire de Théodolinde , allèrent chez les Agilulfinges bavarois chercher un successeur au trône; Aripert, fils de Gunduald, autrefois duc d'Asti et frère de cette reine , commença une série de rois catholiques, étrangers à la race lombarde. Aripert fut enseveli dans l'Église de Saint-Sauveur hors Pavie, qu'il avait fait construire ; puis, comme si le royaume n'était pas déjà trop divisé entre les ducs, on voulut, à la manière des Francs et d'autres Germains, le partager entre Pertharite et Gondipert, fils d'Aripert : le premier résida à Milan, l'autre à Pavie (l). L'ambition fit naître la discorde, et Gondipert envoya Garibald, duc de Turin, demander au duc de Rénévent, Grimoald, des secours pour dépouiller son frère.

L'histoire de Grimoald est un roman. Les Avares ayant envahi le Frioul, Gisolfe, qui en était le duc, fortifia tous les passages et les châteaux, entre autres Cormona, Nimaso, Osopo, Arténia, Ragona, Gémona, Riligo, pour abriter les gens désarmés. Après avoir pris ces mesures, il affronta l'ennemi ; mais, quelque valeur qu'il déployât, il fut vaincu par le nombre et tué. Les Avait) Dans les actes du sixième concile œcuménique ( ap. Labbe, Concil. tome VI ) on lit une lettre de Mansuétus , archevêque de Milan, à l'empereur Constantin II, au nom du synode provincial : Qux in hac magna regia urbe convenu, sub felicissimis et chrisdanissimis et a Deo custodiendis principibus nostrisdominis Pertharit etCunibert,prxcellentissimis regibus, christianx religionis amatoribus, 679.

iOb LES KOIS LOMBARDS.

res se répaudirent dans la campagne pour la ravager , et assiégèrent Cividale où s'était renfermée Romilda, veuve de Gisolfe, avec ses fils Tason, Cacon, Rodoald, Grimoald et quatre tilles. Les défenseurs de la ville résistaient toujours; mais Romilda, lascive ou ambitieuse, ayant aperçu le kacan du haut des remparts, lui offrit, par un messager, de lui céder Cividale à la condition qu'il l'épouserait. H feignit d'accepter, mais aussitôt qu'il fut maître de la porte, il livra la ville au pillage et aux flammes. Après avoir joui de Romilda une nuit entière, il l'abandonna à la brutalité de douze de ses compagnons, puis la fit empaler, en disant : « C'est le mari qu'il te faut ». Les filles, bien différentes de leur mère, parvinrent à se soustraire à la lubricité des Avares en mettant dans leur sein de la viande pourrie, qui les éloignait par sou odeur fétide. Le kacan les dirigea, comme esclaves, avec leurs frères et les citoyens, vers la Pannouie ; mais le conseil des Avares décida qu'il valait mieux les tuer tous, à l'exception des femmes et des enfants. Les fils de Gisolfe, informés de cette résolution, se procurèrent des chevaux et s'enfuirent. Grimoald, le plus jeune, montait en croupe derrière un de ses frères; mais, ne pouvant se tenir à cheval, il tomba. Son frère, qui ne voyait en lui qu'un obstacle et ne voulait pas néanmoins le savoir esclave des barbares , brandit sa lauce pour le percer; l'enfant implora sa pitié, en lui promettant qu'il aurait la force de se tenir à cbeval, et son frère, ému, le reprit avec lui.

Les Avares surviennent; l'un d'eux s'empare de Grimoald, qu'il met en croupe sans lui faire de mal, et rebrousse chemin. L'enfant, au lieu de se désoler, songeait aux moyens de s'échapper; enfin, profitant de l'occasion, il lire le poignard de la ceinture de son ravisseur, et le lui enfonce entre les épaules. L'Avare tombe, et Grimoald, joyeux , tourne les pas du cheval vers ses frères ( 1 ) . Les sœurs vertueuses, bien que vendues plusieurs fois, restèrent sans tache, furent rachetées par leurs frères, et finirent par épouser des ducs étrangers. Tason et Cacon obtinrent

(1) Tous ces faits sont racontés par Paul Diacre, qui ajoute que, parmi les personnes enlevées , se trouvaient les cinq fils de Léofis, venu en Italie avec les premiers Lombards. L'un d'eux, après plusieurs années de servitude, parvint à s'enfuir en Italie; bien qu'il ne put recouvrer aucune des propriétés paternelles, il s'établit, aidé par ses parents et ses amis. Il engendra un certain Arigise, d'où sortit Warnefrid, qui fut le père de Paul l'historien.

LBS miH LOMBARDE». 107

de nouveau le duché du Frioul ; nous avons vu comment, pai la trahison de l'exarque, ils fuient tués à Oderzo.

L'audacieux Grimoald, devenu grand, obtint le duché de Bénévent , et c'est à lui que Gondipert envoya demander secours. L'infidèle ambassadeur lui persuada sans doute de venir, mais en lui donnant le conseil d'exterminer les deux princes étrangers, et de s'emparer d'un royaume qui avait besoin dechampioas robustes, non d'enfants. La proposition était conforme au caractère de Grimoald, qui régna bientôt, Gondipert ayant été assassinépar le traître Garibald. Pertharite, à la nouvelle que Pavie s'était rendue au rebelle, s'enfuit lâchement, laissant à Milan sa femme Rodelinde et son fils Cunipert , qui furent envoyés à Bénévent par Grimoald. Pertharite se réfugia auprès du kacan des Avares, qui refusa un boisseau d'or que lui offrait Grimoald pour remettre son hôte entre ses mains; cependant il engagea le fugitif à quitter ses États. Pertharite osa rentrer en Italie et se confier à la générosité de sou ennemi; arrivé à Lodi, il l'envoya prier de respecter ses jours. Cet acte de confiance plut à Grimoald, qui lui promit sûreté et bien-être; néanmoins, le voyant bien accueilli des Lombards, qui accouraient en foule pour le visiter, il en prit ombrage et résolut de s'en débarrasser. Il le fit alors entourer par des soldats dans le palais qu'il lui avait assigné à Pavie; mais Unulfe, son fidèle serviteur, le travestit eu esclave, et, feignant de le chasser à coups de bâton, le fit passer au milieu des sentinelles, et le descendit du haut des murailles de la ville dans le Tésin, d'où il parvint à gagner Asti, puis la France.

Dans cet intervalle, le valet de la garde-robe, s'étant renfermé dans la chambre de Pertharite , priait les soldats qu'on avait envoyés pour l'arrêter, d'attendre qu'il fût sorti de l'ivresse où trop de vin l'avait plongé. Enfin cette fraude pieuse fut découverte ; Grimoald la pardonna et voulut même avoir Unuîfe parmi ses serviteurs, mais il apprit qu'il s'était retiré dans l'église de Saint-Michel. Après lui avoir donné sa parole de ne lui faire aucun mal, il le renvoya, avec le valet de la garde-robe et beaucoup de présents, à son maitre toujours regretté.

Grimoald, aussi brave que ferme dans ses résolutions, maintint l'ordre à l'intérieur. Ennemi déclaré des Romains, il détruisit la renaissante Oderzo pour venger la mort de ses frères, assassinés dans cette ville, et repoussa les Francs qui étaient venus pour rétablir Pertharite. Afin de s'assurer le titre de roi,

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il avait contraint une sœur de ses prédécesseurs à l'épouser, et concédé aux ducs de tels privilèges qu'ils les rendaient indépendants, au grand préjudice de la monarchie. D'un autre côté, la conversion des Lombards étant désormais complète, le clergé acquérait une prépondérance dont profitaient les papes, qui visaient à conserver ce que les conquérants tendaient à détruire, la nationalité italienne,

Grimoald avait cédé son duché de Bénévent à son fils Romoald. L'empereur Constant II s'était rendu odieux à Constantinople en persécutant les catholiques ; il résolut, pour se réhabiliter dans l'opinion publique, d'attaquer ce jeune prince et de tenter la délivrance de l'Italie; il se proposait de restaurer l'empire romain, et peut-être d'en rétablir le siège à Rome, qui semblait offrir plus de sécurité. Après avoir équipé une flotte en Sicile, il vint débarquer à Tarente, appela sous sa bannière les garnisons des villes impériales, et marcha à leur tête sur le duché de Bénévent. Le jeune Romoald se défendit vaillamment ; mais, réduit à l'extrémité, il entamait déjà des négociations, lorsque son père le fit prévenir par Sésuald, son bailli, qu'il venait à son secours. Sésuald tomba au pouvoir des Grecs, qui l'obligèrent d'aller dire aux assiégeants de ne compter sur aucune assistance. Il promit ; mais, au lieu de tenir parole, il exhorta Romoald à résister jusqu'à l'arrivée de son père, lui recommandant sa femme et ses enfants, assuré qu'il était de ne pas survivre. Constant, en effet, lui fit couper la tête, qui fut lancée dans la ville au moyen d'une arbalète ; puis il leva son camp à l'approche de Grimoald, qui repoussa l'ennemi jusqu'à Formia et le mit en déroute.

Les Bénéventins conservaient encore des rites superstitieux ; ils adoraient des images de serpents, et attachaient à un arbre sacré un morceau de cuir, sur lequel ils lançaient des dards en courant à bride abattue ; ceux qui réussissaient à en détacher un lambeau le mangeaient par dévotion. Le pieux Barbatus, qui plus tard fut évêque à Bénévent, prêchait contre cette idolâtrie, et Romoald lui promit de l'extirper, si Dieu lui donnait la victoire. Après avoir délivré le duché, il tint parole, et Barbatus abattit l'arbre sacrilège de ses propres mains. Ayant appris néanmoins que Romoald conservait encore dans son cabinet un serpent d'or, il persuada à Théodorade, sa femme, de le lui livrer, et en fit faire immédiatement un calice et une patène. Romoald, loin de le punir, lui offrit d'immenses domaines ; mais

Barbatus les refusa, se contentant de lui demander qu'il joignît à son diocèse Siponte , où se trouvait la grotte de Saint- Micliel.

Constant II, qui n'avait pas su vaincre ses ennemis, voulut dépouiller ses sujets désarmés, et se jeta sur Rome, d'où il enleva ce qui avait échappé aux déprédations des barbares. Non content des dons que lui offrit le pape Vitalien, il prit tout le bronze du Panthéon, sans épargner sa riche toiture, et emporta son butin en Sicile ; mais/ tandis que les navires faisaient voile pour Constantinople, ils furent assaillis par une escadre sarrasine, qui transporta ces objets d'art à Alexandrie, d'où quelquesuns peut-être avaient jadis passé à Rome.

Cet empereur resta six ans à Syracuse, dont il fit le tourment par * ees. ses caprices , jusqu'au moment où un certain Mézence l'assassina, dans la persuasion que le meurtre d'un hérétique était une œuvre méritoire (1). Constantin Pogonat, son fils , ayant recruté une armée dans l'Istrie, la Sardaigne et l'Afrique, vint attaquer Syracuse, tua Mézence qui s'était fait proclamer empereur et envoya sa tête à Constantinople avec celle des autres conjurés. Romoald, dans cet intervalle, avait résolu de se venger de l'agression de Constant ; à la tête d'une bande de Bulgares, il prit à l'Empire les villes de Bari, de Tarente, de Brindes et le territoire d'Otrante, conquêtes qu'il ne put conserver.

Les Bulgares étaient restés quelque temps soumis aux Avares ; après s'être affranchis de leur joug, ils ravagèrent l'empire, vendait leurs services à quiconque voulait les acheter. Quelquesunes de leurs bandes avaient obtenu les territoires déserts de Supino, de Bojano, d'Issernia, avec juridiction seigneuriale, mais sous la suzeraineté de Béuévent, et conservaient leur langue nationale. Les Avares, appelés par Grimoald contre le duc du Frioul, qui s'était révolté, voulaient aussi s'établir dans la haute Lombardie; mais le roi les repoussa.

Après la mort de Grimoald, les ducs turbulents déposèrent son fils Garibald, et rappelèrent Pertharite de l'exil pour le mettre sur le trône. Les églises de Sainte-Agathe et de Sainte-Marie à la Perche (2), qu'il éleva dans Pavie, attestent sa reconnais-

(1) Grégoire II, en 726, écrivait ; Mezentiiis ab episcopis Sicilke certior faclus kœreticumeum esse, ipsum... tniciclavU. Ap. de GiovANNr, Cod. Diplom. SiciL, tome I, n. 272.

(2) Ce nom lui \int, selon Paul Diacre d'un usage lombard que voici: Quand un individu mourait dans une contrée lointaine, ses parents dressaient

110 CUiVlPERT.

sance envers Dieu, qui l'avait sauvé de tant de périls; il régna quinze ans, fidèle observateur de la justice, bienfaisant, instruit par le malheur à ne pas abuser de la prospérité. Mais le royaume

686. était continuellement troublé par deux factions , l'une contraire, l'autre favorable aux princes bavarois. Cunipert, fils de Pertharite, ne sut pas se conduire avec habileté ; les ducs de Spolète et de Bénévent s'affranchirent de tous liens de sujétion.

Les ducs du Frioul, sentinelles avancées contre les nouveaux envahisseurs d'Italie, agissaient aussi avec une entière indépendance. Ferdolfe, l'un d'eux, plein de confiance dans le succès, provoqua les Esclavons, qui vinrent enlever les troupeaux. Le scultasque Argaïde, noble et vaillant guerrier, sortit à leur rencontre, mais ne put les rejoindre ; le duc lui reprocha de les

6»4. avoir laissés échapper, en lui disant que som non dérivé de arga qui veut dire poltron en lombard, lui convenait fort bien. Argaïde répliqua : « Dieu veuille nous offrir une occasion pouJ* faire connaître qui de nous deux est le plus poltron! » Quelques jours après, les Ksclavons revinrent en grand nombre et s'établirent sur une hauteur. Ferdolfe rôdait au pied de la montagne, songeant aux moyens de l'assaillir, lorsqu'Argaide vint lui rappeler son outrage : « Maudit soit de Dieu celui de nous deux qui attaquera le dernier l'ennemi ! » Il gravit alors la montagne, et Ferdolfe l'imita; mais les Esclavons, faisant roulei' de grosses pierres, les tuèrent tous les deux avec les nobles qui les suivaient. C'est ainsi que le point d'honneur, comme tant d'autres fois, occasionna la ruine du pays.

688, Le puissant Alachis, duc de Brescia, ingrat envers Cunipert,

trama une conspiration avec Aldon et Granson, citoyens influents, et s'empara de la couronne ; mais il déplut bientôt à i'évèque de Pavie et aux autres seigneurs lombards. Un jour, comptant des pièces d'or, il en laissa tomber une, et dit au jeune fils d'Aldon qui s'était empressé de la ramasser : « Ton père eu a beaucoup comme celles-là, mais elles m'appartiendront bientôt. » Le jeune homme rapporta ces paroles à son père, qui prévint les menaces de l'usurpateur en rappelant le roi détrôné de la petite île du lac de Côme. Cunipert vint , et, rencontrant Alachis à la Coronata vCornate), près de l'Adda, il le défia en combat singulier. Alachis répondit : « C'est un ivrogne ; mais il

des perches avec une colombe à l'extrémité, tournée du côté où le déftint avait terminé ses jours.

OUNIPERT. III

a une force prodigieuse. Du vivant de son père, des moutons d'une grandeur démesurée se trouvant dans le palais, il les soulevait à bras tendu, et je n'en pouvais faire autant. »

Alachis allégua une excuse plus légitime, lorsque, à une nouvelle provocation, il répondit qu'il apercevait sur les étendards de son ennemi Teffigie de l'archange Michel , devant lequel il lui avait juré fidélité. Ce refus détacha de lui beaucoup de ses partisans , pour qui l'unique mérite était la force. Cunipert, au contraire, avait gagné l'affection des siens, au point que Zenon, diacrede l'église dePavie, voulutrevêtir ses habits , afin d'attirer sur lui l'attention et les armes de l'ennemi ; en effet, il périt victime de son dévouement. Les Lombards se battirent avec courage ; Alachis fut tué, son armée se noya dans l'Adda, et Cunipert victorieux remonta sur le trône.

Cunipert , qui se méfiait d'Aldon et de Granson, avait résolu de leur ôler la vie; il songeait, d'accord avec son écuyer, aux moyens d'exécuter son projet, lorsqu'une grosse mouche vint se poser sur sa fenêtre, et le roi lui coupa une patte d'un coup de couteau. Les deux frères, comme ils en avaient l'habitude, se dirigeaient alors vers le palais, quand un individu privé d'une jambe les avertit du danger qu'ils couraient, et ils se réfugièrent dans une église. Le roi, soupçonnant qu'ils avaient été prévenus par quelqu'un de ses courtisans^ leur envoya promettre la vie sauve, s'ils faisaient connaître la personne dont ils avaient reçu l'avis, et les deux frères répondirent que c'était d'un boiteux inconnu. Cunipert, se souvenant alors de la grosse mouchi-, comprit qu'elle était un esprit malin, qui avait épié ses secrets pour les rapporter.

Paul Diacre fait ce récit avec le plus grand sérieux, et c'est d'après de pareils chroniqueurs que nous devons composer l'histoire. Agnello, qui écrivit les Vies des archevêques deRavenne, rapporte des faits de la même valeur. Un seul exemple : Jean, abbé du monastère de Saint-Jean près de Ravenne, molesté par Texarque, se rendit à Constantinople et se plaça sous le palais en chantant des versets de psaumes jusqu'à ce que l'empereur le fit appeler ; après avoir entendu ses plaintes, il lui donna une lettre de recommandation pour l'exarque. Le terme assigné aux moines pour fiiire valoir leurs raisons expirait le lendemain même ; l'abbé cherchait donc à s'en retourner au plus vite, mais il ne trouva point de navire. Il se promenait sur le rivage, plongé dans la tristesse, lorsque trois hommes, vêtus de noir, se présen-

H2 HISTORIENS GROSSIERS. ANSPRAND.

tèrent à lui; ayant appris la cause de son chagrin, ils lui promirent de le remettre dans son couvent le lendemain, s'il voulait faire comme ils lui diraient. Ils lui donnèrent une verge pour dessiner sur le sable une barque avec sa voile et sa chiourme ; puis ils l'obligèrent de se coucher dans la sentine, en lui recommandant, quelques rumeurs qu'il entendît, de ne point s'effrayer et de ne pas faire le signe de la croix. Il fit ainsi, et le bruit fut épouvantable; mais à minuit il se trouva sur le toit de son monastère. On peut s'imaginer quelle fut la surprise des moines et de l'exarque ; l'abbé raconta l'aventure à l'archevêque, qui lui imposa une pénitence.

Ce qu'on voit au fond de ces contes, c'est que les Italiens n'étaient pas mieux sous les Longbards que sous les Grecs. Cunipert, après avoir régné dix ans, transmitla couronne à son jeune fils Luitpert, sous la tutelle du noble et sage Ansprand, Mais il fut bientôt ^^^- détrôné par Ragimpert, duc de Turin , puis fait prisonnier et tué par Aripert II, fils et successeur de l'usurpateur ; Aripert luimême dut lutter continuellement contre d'autres ducs. Ces règnes courts, ces successions orageuses empêchaient la monarchie d'acquérir de la force.

Ansprand, tuteur de Luitpert, s'était réfugié dans l'île de Comacine ; mais, attaqué par Anspert, il passa en Bavière. Anspert, exaspéré contre les amis d' Ansprand, fit crever les yeux à son fils, couper le nez et les oreilles à sa femme etsa à fille. Ansprand repassa les Alpes avec les Bavarois, et vainquit Ari- 712. pert, qui se noya en traversant à guéleTésinà Pavie; ce fut le dernier des Agilulfinges en Italie. On dit qu'il sortait travesti pour entendre ce qu'on disait de lui ; il se montrait aux ambassadeurs étrangers dans un costume négligé, avec des fourrures communes, et ne leur offrait que des repas modestes, afin de ne pas les allécher par les délicatesses italiennes. Mais il aurait mieux valu les défendrepar le courage et l'union que de les celer avec une astuce pusillanime.

Les Lombards proclamèrent d'une voix unanime le sage Ansprand, qui ne régna que trois mois (1) ; mais il eut pour

(1) Épitaphe de Luitprand :

Ansprandus, honestus moribus, prudentia pollens, Sapiens, modestus, patiens, sermone facundus, Singulis qui dulcia, flavi mellis ad instar, Adstanlibus promebat de pectore verba.

Cujus ad aslhereum spirilus dum pergeret axem.

ANSPRAND.' ii'3

successeur son fils Luitprand , qui, pendant un règne de trentedeux ans, rendit son éclat à la domination lombarde. II s'appliqua d'abord à réformer l'État, et comprima les révoltes fréquentes par le supplice de quelques dues. Il enleva plusieurs châteaux aux Bavarois, qui peut-être méditaient de recouvrer le pouvoir; il se maintint en bonne intelligence avec les Francs et les Avares, et publia des lois sages, entête desquelles il s'intitule roi chrétien et catholique des Lombards bien-aitnés de Dieu. Luitprand était brave jusqu'à la témérité. Ayant appris qu'un certain Rotharis , son parent, avait résolu de le tuer dans un banquet, il le fit appeler ; après l'avoir palpé, afin de savoir s'il portait la jaque de mailles sous ses habits, il repoussa avec son épée celle que Rotharis avait tirée, et donna l'ordre de le tuer. Informé que deux gasindes en voulaient à ses jours, il les invite à une chasse, et, s'éloignaut avec eux à l'écart, il leur reproche leurs coupables projets; puis, jetant ses armes : •< Voil^ votre roi, leur dit-il ; faites-en à votre gré. » Vaincus par cette action hardie et généreuse, tous deux tombèrent à ses pieds, et lui, non content de leur pardonner, les combla de bienfaits. Il vécut aussi en bonne intelligence avec l'Église, à laquelle il confirma le don, fait par Aripert II, de plusieurs domaines dans les Alpes Cottiennes. Lorsqu'il eut rétabli Tordre et l'obéissance, extirpé tous les germes des guerres civiles, il tourna ses pensées vers le projet, déjà conçu par ses prédécesseurs, de réunir toute l'Italie sous le même sceptre, en expulsant les Grecs. La fortune parut lui offrir une occasion favorable.

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