‹ Histoire des Jésuites composée sur documents authentiques en partie inéditsChapitre 12 sur 21 · NV · texte numérisé non relu

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DES JÉSUITES, Lh5 ne voulons plus suivre votre conduite, ni écouter vos maximes. » ; pe

Plusieurs écrivains se sont appliqués à démontrer par des faits, que cette prophétie ne pouvait convenir qu'aux Jésuites. Un de ces commentateurs est le pieux Lanuza, évêque de Balbastro, dont nous avons déjà parlé à propos de l'opposition qu'il fit au système de Molina.

Ce portrait hideux des Jésuites ne paraïtra pas exagéré lorsqu'on le rapprochera de nombreux faits de leur histoire. Plusieurs Jésuites célèbres, des papes, des évêques, des magistrats et des prêtres distingués par leurs sciences et leurs vertus, les jugèrent aussi sévèrement dès le premier siècle de leur existence. Nous allons ciler leurs témoignages en commençant par celui de Mariana, dans son livre : Les défauts du gouvernement de la Compagnie.

Le témoignage de ce Jésuite est d'autant plus digne de foi, que ses confrères le considèrent comme « illustre par son génie, par sa science et par les vertus religieuses dont il donna l'exemple jusqu'à l’âge de quatre. vingt-sept ans, qu'il mourut, »

Mariana, profondément affligé des abus qui défiguraient une Compagnie qui lui était chère, composa un mémoire touchant les défauts qu'il avait remarqués dans son gouvernement. « Je sais, dit le Père Cordara en parlant de ce » mémoire, je sais que nos Pères d'Espagne ont pensé que » ce petit livre avait été faussement attribué à Mariana par » quelque adversaire de notre nom. Je désirerais vivement qu'il en fût ainsi, mais je ne puis le croire. Je vois, en » effet, que notre Général Mutio (Vittelleschi) a eu con- » naissance de cet opuscule avant qu'il fût imprimé à » Bordeaux; je vois qu'il a écrit des lettres fort graves à ce sujet avec ordre de rechercher avec soin les copies » de ce livre qui seraient en circulation, et de les livrer

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k46 HISTOIRE

» aux flammes ; je vois enfin que, à l'époque où ce livre

» mortel fut imprimé en France, aucun des nôtres ne se

» plaignit de ce qu'il était faussement attribué au Père » Mariana. » |

Le livre de Mariana fut imprimé à Bordeaux en 1625. Les Jésuites de France ne réclamèrent pas alors, comme l’atteste le Père Cordara. Mais, en 1667, ils pensèrent qu'ils pourraient impunément contester l'authenticité de l'ouvrage. Letellier, archevêque de Reims, l'ayant cité, les Jésuites lui adressèrent une Remontrance dans laquelle ils prétendirent, non-seulement que le mémoire était d’un faussaire, mais encore que les Jésuites de ce temps-là s'inscrivirent en faux contre ce livre. Nous n'avons qu à opposer l'historien jésuite aux auteurs de la Remontrance, pour prouver la fausseté de leur assertion et l'authenticité du Mémoire de Mariana.

Le Père Cordara etles Jésuites qui eurent assez de bonne foi pour admettre cette authenticité, s’efforcèrent de faire croire que ceux qui avaient publié le livre y avaient ajouté certains traits défavorables à la Compagnie par haine contre elle. D'abord cette assertion est purement gratuite ; en outre, si on Ôtait du livre les traits qui déplaisent aux Jésuites, on ne comprendrait plus le zèle que mit le Général Vittelleschi à écrire en Espagne, pour faire brüler toutes les copies qu’on pourrait rencontrer; de plus, tout est si bien lié dans l’opuscule de Mariana, et il revient si souvent sur les mêmes choses, qu'il n'est pas possible d'en enlever une phrase sans que la liaison des idées soit rompue. Quelques Jésuites, et entre autres Feller, ont dit bien haut qu’on n'avait pu montrer l'original du livre de Mariana. D'abord les Jésuites de l’époque ne demandèrent pas à le voir, comme le constate Cordara ; en outre, 1lest facile de comprendre pourquoi l'original de Mariana n’au-

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| DES JÉSUITES. RAT rait pu être produit, quand bien même il aurait été demandé ; il suffit pour cela de connaître l’histoire de ce manuscrit. |

Il fut saisi au domicile de Mariana avec ses autres papiers, lorsque Philippe II fit mettre ce Jésuite en prison pour son traité sur le changement de la monnaie. Francois Sosa, évêque d'Osma, fut chargé d'examiner tous ses papiers et de détruire ceux qui seraient suspects. L'évêque d'Osma ayant trouvé le livre Des défauts du gouvernement de la Compagnie de Jésus, le lut avec curiosité, le communiqua à plusieurs de ses amis et leur permit d'en tirer des copies. Mais l'original dut lui être remis ; l’on comprend donc pourquoi il n'aurait pu être représenté, si on l'avait demandé; mais les Jésuites n'osèrent pas soulever cette question lors de l’impression du livre. Une des copies que l’on avait faites du manuscrit de Mariana tomba entre les mains du dominicain Nicolas Ricardius. D’autres pénétrèrent en France, en Allemagne et en [talie. Un libraire de Bordeaux fit imprimer le livre, non-seulement en espagnol, qui était la langue de l’original, mais aussi en latin, en français et en italien. Dès qu’il eut été porté à Rome, le Jésuite Floravanti, confesseur d'Urbain VIII, le lut et s'écria : « Hélas! hélas! » c'en est fait de nous Jésuites, car ce que contient ce » livre n’est que trop vrai. » Le Général des Jésuites n’épargna rien pour obtenir la condamnation de l’opuscule de Mariana; elle lui fut accordée en 1635.

Les extraits que nous allons donner feront comprendre le motif de cette haine que les hommes les plus religieux et les plus clairvoyants ont vouée à la Compagnie des Jésuites, depuis son établissement jusqu’à nos jours: On a voulu faire considérer cette haine comme le fruit malheureux des préjugés, de la jalousie, enfin des tendances

hérétiques ; les Jésuites ont toujours libéralement accordé ces motifs à leurs adversaires. Le livre de Mariana laisse apercevoir une tout autre cause de cette haine et des accusations élevées contre la célèbre Compagnie.

Dans sa préface, Mariana s'exprime ainsi !

« Mon intention est, moyennant l’aide de Dieu, notre > Seigneur, de mettre par écrit en ce papier la manière » du gouvernement qu'observe notre congrégation, les » fautes en grand nombre et grièves qui y entreviennent, » les inconvénients qui en résultent, les moyens qu'on » pourroit prendre pour y remédier et en arrêter le COUTS. » Je vois bien la difficulté et le danger où je me mets, et » que tous n'approuveront cette entreprise... Je m’assure » qu'il y a des personnes qui ont claire connoissance que » tout ce qui semble or ne l’est pas, et qu’en notre gou- » vernement il y a des choses et des points auxquels on » peut remédier, d'où proviennent des maux et des incon- » vénients, lesquels je tâcherai de représenter avec tant d’évidence, qu’il n y aura personne de jugement rassis » et de capacité qui n’en avoue la vérité. |

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» Celui qui a écrit ceci est une des personnes les plus > anciennes de cette religion ; et qui plus, a passé son âge sans broncher {chose approchante de miracle, parmi tant de troubles et vacarmes qui se sont passés parmi nous autres), et, au bout de sa vie, il ne foudroit point » Ja flétrir, en faisant chose où Dieu fût offensé, et qui » poriât préjudice à sa propre religion. Davantage, il a » ruminé et pesé cette affaire et ces abus, et même en a, + dès plusieurs années en çà, conféré.en particulier avec

1 Nous suivons, à peu près litiéralement, l'ancienne traduction.

» les plus grands personnages de la Compagnie : et ès oc- » casions en assemblées et congrégations. Que si, pour le » présent, le fruit n'en est tel qu'on désire, il pourra arri- » ver que, par occasion, on sera bien aise de savoir les » causes par lesquelles ont été introduits les maux qui en » sont résultés, et quel a été le sentiment d’un personnage » par les mains duquel tant de choses sont passées, et qui » à vu tant de pays et de livres divers, touchant la ma- » nière et le modele selon lequel nous nous gouvernons à » présent. »

Après ce préambule, Mariana entre en matière et traite son sujet en vingt chapitres :

« Notre Compagnie, dit-il, combien qu’elle ait suivi un

» chemin bon, approuvé de l'Église et fort agréable à Dieu, » comme le montrent les merveilleux fruits qui se sont eueillis de cette plante ; elle était cependant fort nouvelle et extraordinaire, et par ainsi sujette à plusieurs mauvaises rencontres. Plusieurs des nôtres, pour ne paraître moines, se sont du tout séparés des coutumes et cérémonies régulières, même des mots usités dans les autres religions, dont par aventure ils se pouvaient servir avec humilité, et en faire leur profit sans préjudicier à leur institut.

» Je ne prétends pas révéler en cet éerit occulta dedecoris, attendu qu'il est tout évident que les fautes de ma mère me causeralent nécessairement de la honte et » de la peine. Mais aussi, il y aurait du mal au double si, » pour l’expulser, on ne découvrait ses plaies au médecin, » pour qu'il porte remède avant qu'elles se gangrènent et » deviennent incurables.

» S'il est aisé de choir en fautes et erreurs, il se trouve

» encore plus de difficulté à y remédier, surtout quand le

» gouvernement se réduit de tout point à une seule tête, d: 29

comme il se pratique en notre religion. Si celui qui a le gouvernement si indépendant et absolu en main comme notre Général, choisit un chemin pour le plus droit et assuré, il y aura bien de la peine à le lui faire quitter, quoique de vrai il se fourvoie. La cause de ceci est que chacun favorise son opinion et la tient pour la meilleure. Outre ce, d’autres en grand nombre, voire Le plus grand nombre, se joignent à lui et lui adhèrent, les uns pour être de même avis, les autres pour lui complaire, plusieurs aussi pour n'avoir pas le courage de contredire et s'opposer à ce à quoi incline leur supérieur ; soit pour ce qu'ils désirent de vivre en paix, soit pour éviter d'être moqués, et ne mécontenter celui qui a tant de pouvoir

et d'autorité. Je laisse à part les égards qu'ont ceux qui

possèdent les charges, de se maintenir en icelles; ou ceux qui y aspirent, de les obtenir. Contre un bataillon si grand et si serré, qui sera si hardi de se présenter en bataille ? Quand bien ce serait un saint Paul, il sera toujours estimé un extravagant, un turbulent, un perturbateur de la paix. Pour cette cause, je me persuade que ce sera merveille d'arrêter le cours des maux jusqu à ce que nous soyons dans l'eau jusqu’à la gorge. C’est une chose tout avérée qu'il y a peu de gens qui se gouvernent par prudence. Cela a encore plus de force ès communautés, à cause que, non les plus avisés, mais les plus hardis et Les plus intrigants, sont saisis du gouvernement. »

Après avoir constaté qu'il y avait, de son temps, un mé-

contentement profond au sein de la Compagnie, et que les plus vertueux eux-mêmes étaient atteints de cette maladie, Mariana en recherche la cause :

« Qu'on avise, dit-il, si d'aventure ce n’est point par faute de justice, pour n'être les charges départies aux

DES JÉSUITES. k51

» meilleurs, ains aux plus hardis, quoiqu'ils aient mille » défauts et peu ou point de qualités ; si aussi ce n’est » point faute de châtiment pour les mauvais et déréglés » (sur quoi l’on pourrait dire beaucoup de choses); si ce » n'est point pour avoir persécuté et maltraité quelques » gens de bien (je dis quelques-uns, et non un grand nom- » bre); si ce n’est point faute de récompenser les bons ; » si ce n'est point que le gouvernement est fondé sur cen- » sures et réprimandes, ce qui est un fiel répandu par tout » le corps et qui lui cause une jaunisse universelle : en » effet, nul ne peut se fier en son confrère, qui peut à » tout moment lui rendre quelque mauvais office de mouchard et espion, afin de gagner, à ses dépens, les » bonnes grâces des supérieurs et surtout du Général. » Qu'on avise si notre mal ne procède point de ce que le » (Général, avec trois ou quatre autres en chaque province, » se haussent excessivement, tirant à eux tout le gou-

» vernement, sans en faire aucune part à d'autres, quoi- » qu'ils soient personnages des plus graves et savants » qui soient en toute l'Église.

» Un. autre indice que notre gouvernement n'est pas » bien ordonné sont les troubles et divisions qui ont eu » lieu depuis plusieurs années en la Compagnie. »

Mariana déclare qu'il ne veut point parler des divisions secrètes et des choses qui pourraient le faire rougir. Il ne parle même que des troubles dont 1l fut témoin en Espagne, et dans lesquels la tyrannie de quelques dignitaires est dévoilée au grand jour. Nous ne citerons de ce chapitre que ce passage remarquable, relatif à la querelle qui eut lieu entre les Jésuites et les Dominicains, au sujet du livre de Molina :

« D'où sont venues tant de querelles que nous avons » avec les Pères Dominicamns , lesquels nous devions plu-

» tôt reconnaître pour maîtres? Je dirai que ces Pères eus- » sent bien pu modérer leur rigueur, dont, à la vérité, les » nôtres leur avaient donné l’occasion ; mais le tout se » pouvait excuser. Je ne veux pas entrer dans le détail, et » je dirai seulement qu à l'occasion d’un livre qu'écrivit » le Père Molina sur le sujet de la grâce et du libre-arbi- » tre, les Dominicains s’émurent vivement, recoururent à » l'Inquisition et ensuite à Rome, où le procès continue » et se traite avec beaucoup d’opiniâtreté et de passion". » Quand nous en sortirions victorieux (ce qui est encore douteux), t/ aura toujours coûté plusieurs milliers et » l'inquiétude de plusieurs années. Je me souviens qu’un » personnage, qui avait quelque connaissance de ces » choses, donna avis aux nôtres qu'ils se gardassent de » s'embarrasser ou s'engager bien avant en cette affaire, » craignant ce qui est arrivé. Cela ne servit de rien, car le

» Général se trouva engagé à cause de la permission qu'il » avait donnée d'imprimer ledit livre, et en ces quartiers » de deçà les jeunes gens faisaient le tout fort aisé. Le » malheur voulut que, tant l'Assistant à Rome que le » Provincial en ces quartiers (par les mains desquels tout » passa), étaient hommes sans lettres, fourrés dans ces » charges par gens de même honneur et gaillardise. Il en » est arrivé ce qu'on a vu et ce qui arrivera toujours lors- » que des personnes téméraires et des supérieurs illet- » trés se mêleront des affaires. »

Mariana blâme ensuite la délicatesse avec laquelle on élève les novices ; 1l prétend que les maisons de probation sont contraires à l'esprit de l'Institut et aux Constitutions ; que les contemplations et les retraites auxquelles on

‘ Allusion aux congrégations de Auœiliis, où les Jésuites eurent le dessous, malgré leurs milliers et leurs inquiétudes.

DES JÉSUITES. 453 applique les novices seraient avantageusement remplacées par une vie active et dévouée aux actes de charité. Quant aux études, il s'exprime ainsi :

« Je crois et je tiens pour certain qu'une des princi- » pales sources du mal dans la Compagnie, estqu'elles'est » chargée d'enseigner les Humanités. 82 le monde savait » bien le préjudice qui en provient, je ne fais nul doute » qu'on nous Ôtât par arrêt public les écoles, comme on » en & déjà parlé: Comme les colléges sont grandement » multüpliés, on ne peut fournir à tous. Pour obvier à » Cela, on a créé dans la Compagnie des séminaires d'Hu- » manités ; mais je ne sais si cela peut réussir, à cause » que les étudiants s'occupent fort légèrement en ceci, » jetant d'ordinaire leurs yeux sur les charges de prédicateurs, et s'adonnant à cet effet aux études de théologie » Scholastique. Les études plus relevées se traitent avec » plus de soin, combien que le nombre de ceux qui s'y

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» avancent soit petit, eu égard à tant de bons esprits

» qui entrent dans la Compagnie: »

Après avoir parlé des frères coadjuteurs, Mariana s'occupe des biens temporels. Ce qu'il dit de l'administration et des entreprises agricoles de ses confrères est fort curieux et mérite de fixer l'attention de ceux qui nient, sans examen, les reproches adressés à l'esprit industriel de la Compagnie des Jésuites.

Au chapitre 10°, Mariana abandonne ces détails pour aller à la source même des désordres de la Compagnie, qu'il trouve dans la nature de son gouvernement monarchique : « La monarchie, dit-il, nous met par terre. C'est » un furieux sanglier qui ravage tout par où il passe. » Par monarchie, Mariana entend l’absolutisme, car il se déclare pour la monarchie tempérée, dirigée par de bonnes lois et par le conseil des hommes capables. Après avoir

k5% HISTOIRE indiqué la source du mal, il énumère les abus qui en découlent : |

« S'il y a des lois, dit-il, elles ne sont point observées » et chacun les interprète à sa fantaisie. Ces lois ne sont » pas pour tous. Z{ n'y a aucun châtiment pour celui qui » a failli en suivant son opinion et a changé ce qu'il a » trouvé établi, Je ne vis jamais châtier personne pour » ce sujet. On n’élève point aux charges ceux qui en sont » dignes, comme on le devrait, mais des gens de peu de » valeur. Ils disent que c’est pour les avoir à leur dis- » position et être certains de exécution de leurs ordres, » quels qu'ils soient. Il n'y a personne dont ils se don- » nent plus de garde que des gens qui excellent au-des- » sus des autres, et ils font tout ce qu'ils peuvent pour » les rabaisser. Quelqu'un a dit : Hæc vox tyrannx est : » quidquid excelsum est, regno cedat*. C’est une chose » déplorable qu'on ne puisse soulever une question de » réformes sans s’attirer des menaces. »

Le chapitre 19° est consacré à la justice, qui était profondément blessée dans le gouvernement de la Compagnie. Au chapitre 13°, Mariana s'élève contre les syndications, informations secrètes ou délations, adressées au Général par les Jésuites les uns contre les autres. Toutes ces syndications étaient renfermées dans les archives de la maison de Rome. « J’ose assurer, dit Mariana, que si les » archives de notre maison de Rome étaient épluchées, » il ne se trouverait aucun honnête homme, parmi nous » surtout qui sommes éloignés et inconnus personnelle- » ment au Général. Si nous ne sommes pas des ânes, 1l » faudra de toute nécessité que ces dangereuses archives

1 Cette parole est d’un tyran : « Que tout ce qui est élevé cède le pas à celui qui règne. »

DES JÉSUITES. h55 soient brülées ; elles ne sont qu'une source de perplexités pour un grand nombre de gens de bien dont la réputation est compromise. Îl n’y a nul remède contre le coup d’un sycophante ou détracteur. Il est juste et raisonnable que la délation soit bannie, autant que possible, de notre gouvernement. | » La récompense et le châtiment sont les deux nerfs de toute communauté. Je dis premièrement que je ne connais aucune communauté où l& vertu soit moins récompensée qu’en la nôtre. Il n'y a aucune récompense pour l'homme de lettres ; on lui préfère même l'ignorant, sous prétexte que les savants ne réussissent pas dans le maniement des affaires. De là il arrive que notre Compagnie fournit bien peu d'hommes savants et letitrés. »

Quant aux châtiments, voici ce qu'en dit Mariana :

« Que parmi nous, il se trouve un homme hardi, il pourra faire ce qu'il voudra sans qu'il lui en arrive rien. Je laisse de côté les délits fort graves dont on pourrait faire un dénombrement considérable. On les cache, on les dissimule, sous prétexte qu'il n’y a pas de preuve suffisante, ou bien pour empêcher qu’on en fasse du bruit et qu'on en parle dans le monde. Il semble que l'unique but de notre gouvernement est de couvrir les fautes, de les enterrer, comme s’il pouvait y avoir un feu qui ne produise pas de fumée. Les supérieurs n’exercent leur sévérité et leurs rigueurs que contre de pauvres misérables qui n'ont ni force ni appui. Les exemples ne manquent pas. Les supérieurs

-peuvent commettre de grandes fautes sans qu’on touche

seulement à leur robe. Un Provincial ou un Recteur fera des choses défendues, persécutera ses subordonnés, violera les règles et Constitutions, bâtira, démolira sans

» raison ni prudence, dissipera les biens, les donnera à » ses parents, on ne lui infligera d'autre châtiment que » de lui ôter sa charge au bout de quelques années ; et en- » core est-ce le plus souvent pour améliorer sa position. » Pourrait-on citer un seul supérieur qui ait été châtié » pour de tels actes? Pour moi, je n’en connais point.

» Je suis d'avis que ceux qui se conduisent en enfants » soient chéris comme des enfants; mais que l’on use de » rigueur envers {ous Ceux qui ne se comportent pas ainsi. » Pour cela, il faudrait d’abord que les supérieurs ne fus- » sent pas gens sans capacité, mais hommes de mérite, » énergiques et dignes de respect. C'est une chose déplo- » rable de voir que, pour des choses légères, les bons » soient persécutés et même MIS À MORT, tandis que les » méchants sont pardonnés : c’est que ces derniers se font » craindre, tandis qu'on est certain-que les autres n’oppo- » seront aucune résistance et ne diront rien. On pourrait » apporter de ces chätiments non mérités des exemples » lamentables. » |

Dans les derniers chapitres de son livre, Mariana dénonce les abus qui se commettaient dans les congrégations générales‘, les assemblées provinciales, l'élection des supérieurs, la multiplicité des lois que l’on faisait chaque jour, les professions, et dans toutes les affaires extérieures dont les Jésuites se r1élaient beaucoup trop.

Dans sa conclusion, Mariana indique plusieurs autres abus sur lesquels ils aurait pu s'étendre davantage, comme la pauvreté st peu pratiquée par les profés, les dépenses énormes faites par les Pères, les dons considérables qu'ils

{ On a publié un grand nombré de suppliques des diverses provinces de la Compagnie aux papes, (où les abus signalés par : Mariana dans le gouvernement central de la Compagnie, sont clairement indiqués.

DÉS JÉSUITES. 457 envoient à Rome. Il proteste qu'en éerivant son livre, 1l n'a été inspiré que par le désir de voir sa Compagnie accomplir la haute mission à laquelle elle était destinée. C'est l'unique motif qui lui à fait indiquer les réformes nécessaires.

« Je supplie Notre Seigneur, dit-il en finissant, de met- » tre la main à cette œuvre; autrement je tiens pour très » difficile dé femédier à tout. Quiconque lira ce livre » devra être persuadé que si je me suis trompé, mes in- » tentions ont été bonnes et que mon affection pour la » Compagnie est plus grande qu'il ne pourrait se l’imagi- » ner. Cette affection seule m'a fait passer par-dessus les criailleries que se permettront contre moi ceux que ne seront pas de mon avis. »

Ces extraits en disent assez; nous pouvons nous abstenir de toute réflexion.

Nous avons déjà fait connaître les jugements portés sur les Jésuites au premier siècle de leur histoire, par les papes Paul IV, Pie V et Sixte-Quint; par le docte et pieux Melchior Cano, évêque des Canaries ; par l'archevêque de Tolède, qui les frappa de suspense; par sàint Charles Bor- romée; par Eustache du Bellay, évêque de Paris; par l'Université et la Faculté de théologie de Paris; par les catholiques d'Angleterre ; par Lanuza, évêque de Balbastro; par Arnaud de Pontiac, évêque de Bazas; par les Jésuites Adorno, Vasquez et Henriquez ; par Hervet, docteur de Sorbonne; par des hommes graves comme du Mesnil, de Thou, A. Arnauld, La Martelière, Marion, du Belloi, Achille de Harlay, Servin, Dollé ; par la plupart des Parlements de France, composés de magistrats dont les sentimentsreligieux ne sont contestés que par les Jésuites.

Nous ajouterons à ces jugements des témoignages d'au-

158 HISTOIRE tant plus graves qu'ils furent plus désintéressés, et qu'ils émanent de personnages distingués par leurs vertus, Les Jésuites ont souvent affirmé qu'ils n'avaient été jugés défavorablement que par ies Jansénistes. Nous remarquerons que le jansénisme ne fut inventé par eux qu’au milieu du xvn° siècle, et que les témoignages défavorables, sur lesquels nous attirons l’attention, sont antérieurs à cette époque.

Voici l’opinion qu'avait d'eux Georges Bronswél, archevêque de Dublin, en 1558 : R |

« Il y a, dit-il, une fraternité qui s’est élevée depuis peu, et s'appelle Jésuites. Ils séduisent un grand nombre de personnes. Vivant la plupart comme les scribes et les pharisiens, ils tâcheront d’abolir la vérité. Ils en viendront presque à bout; car ces sortes de gens se tournent en plusieurs formes. Avec les païens, ils seront paiens ; avec les athées, ils seront athées; avec les juifs, ils seront juifs; avec les réformateurs, ils seront réformateurs, exprès pour connaître vos intentions, vos desseins,

vos cœurs et vos inclinations, et par là vous engager à-

devenir semblable à l’insensé qui dit dans son cœur : Z{ n'y «a point de Dieu. Ces gens seront répandus dans toute la terre. Ils seront admis dans les conseils des princes, qui n'en seront pas plus sages. Ils les enchanteront jusqu'au point de les obliger à leur révéler leurs cœurs et leurs secrets les plus cachés, sans qu'ils s’en aperçoivent; ce qui leur arrivera pour avoir abandonné la loi de Dieu et son Evangile. Néanmoins, Dieu à la fin, pour justifier sa loi, retranchera promptement cette société, même par les mains de ceux qui l'ont le plus secourüe, et se sont servis d'elle; de sorte qu’à la fin ils deviendront odieux à toutes les nations. Ils seront de pire condition que les juifs; ils n'auront point de place fixe sur la

Le

DES JÉSUITES,. k59 terre, et pour lors un juif aura plus de faveur qu'un Jésuite. » | (5

En 1564, les Jésuites ayant cherché à s'emparer du séminaire de Rome, le clergé de cette ville adressa à Pie IV des remontrances dont nous donnerons l'extrait suivant : ;

« Il n’est ni de l'honneur ni de l'intérêt de l'Eglise romaine de confier l'éducation de ses jeunes ecclésiastiques à des étrangers. Rome ne manque point de personnes d’un très grand mérite, plus capables que les Jésuites de former de jeunes clercs à la science et à la piété. L’instuction que ces religieux donnent à leurs élèves n’est point solide. Ils enlèvent les meilleurs sujets du séminaire pour les faire passer dans leur Ordre. Ils ne font qu'augmenter tous les jours les revenus de leurs colléges aux dépens du clergé. Si Sa Sainteté ne réprime leur cupidité, ils s'empareront au premier jour de toutes les paroisses de Rome, »

En 1571, un savant prêtre belge, Arias Montanus, ayant appris que Philippe IT envoyait aux Pays-Bas un gouverneur suspect d’attachement pour les Jésuites, écrivit à ce prince une lettre dans laquelle il lui disait :

« [l y a peu de personnes en toute l'Espagne qui connaissent, par des preuves plus convaincantes, quels sont leurs desseins et leurs prétentions à quoi ils butent, avec combien d'adresse et par quels moyens ils travaillent pour arriver à leurs fins.

» Je ne doute point qu'ils ne remuent ciel et terre pour venir à bout de leurs desseins.

» Je n'ignore pas qu'ils ont partout des espions pour pouvoir être informés de tout ce qui se passe, tant à leur égard qu'à l'égard des autres, et qu'ils ne manquent pas de faire des affaires aux gens qui n'ont pas beaucoup

d'appui, et de” garder contre eux une secrète inimitié , quand ils viennent à savoir qu'on s’est mêlé de leurs affaires d’une manière qui ne leur plaît pas. »

Le même savant parle encore des Jésuites dans ses prolégomènes de la Bible Royale d'Anvers :

« Ils se veulent faire croire les seuls sages, les seuls vivant bien, les seuls dignes de suivre et d'accompagner Jésus-Christ, et ils s'en vantent publiquement.

» Ils font leurs affaires dans un secret profond qu’ils ne confient à personne, mais que les hommes droits et qui font profession d'agir avec simplicité et candeur, n'ont pourtant pas de peine à pénétrer, et qui sera un jour découvert à tout le monde, par la puissance de celui qui mettra au grand jour les secrets des cœurs et les ténèbres les plus obscures. » | |

Catherine d'Autriche, reine de Portugal, aimait les Jésuites; mais comme elle avait été témoin de toutes leurs intrigues, elle s’en plaignait en ces termes, dans une lettre confidentielle à François de Borgia, du 8 juin 1571 :

« Révérend père en Chriit,.

» Par une lettre précédente que je vous ai écrite le 19 mars, et dont je joins ici la copie, j'ai commencé à vous donner avis de l'état où je me trouve, ct de celui des affaires de ce royaume. Je vous y marquais aussi la perte de la réputation de votre Compagnie et du bien spirituel des âmes. Tous le monde sait que les maux dont ce royaume est affligé ont pour auteurs quelques-uns de vos Pères, qui ont eu la méchanceté de conseiller au roi mon petit-fils de me faire enlever et de me chasser de ses États. Je vous ai mandé ces fâcheuses nouvelles avec les mêmes sentiments que jai toujours eus pour la Compagnie. Je n'ai jamais cessé de lui donner des preuves de mon amour

par les faveurs et les grâces qu'en général et en particulier elle a toujours reçues de moi. Je suis encore dans la disposition de faire sentir à vos Pères mes bontés plus que jamais, s’il y avait moyen de faire rentrer en euxmêmes quelques-uns de cette province, à la vue du danger où ils ont mis le roi, son royaume et moi-même, et l'honneur d’un Ordre dont l'institut est si saint.

» Louis Gonzalez de Camara est le principal auteur de tous les maux dont je me plains. Je l'avais choisi pour précepteur du roi mon petit-fils, qui faisait toute l'espé- “rance de ce royaume, et la mienne propre, dans le besoin que javais de consolation, après toutes les peines que je m'y suis données, et tous les maux que j y ai soufferts. Mais ce Jésuite, abusant de la place dont il m'est redevable, s'est, par l'effet de son génie et de son imagination, ; ou par l'imprudence de son zèle, conduit, à l'égard du roi, de telle sorte que ce prince est devenu tout différent de ce qu'on devait attendre de son näturel, bon, chaste, ami de la vertu. Ce religieux l’a précipité dans des mœurs si peu réglées quil a autant éloigné de lui le cœur de ses sujets, qu'il s’est écarté de l'amour qu'il me doit. Ses actions ne le prouvent que trop, et sa conduite est envers moi bien éloignée des sentiments que la loi de Dieu ordonne d’avoir pour ses parents. Gonzalez s’est imaginé, comme on n’en a que trop de preuves, que l'autorité du roi-croîtrait à proporüon du mépris qu'il aurait pour la mienne. Il lui a fait croire, comme un principe très sublime, qu'il serait d'autant plus estimé, que son estime pour moi serait moins grande. Ce prince, en conséquence, me témoigne un grand mépris ; il n’a aucun égard pour mes remontrances et nulle confiance en mes avis; il ne me témoigne aucune tendresse et marque une grande

aversion pour toutes les personnes aflectionnées à mon

service. Il lui échappe une infinité d’autres choses dont tout ce royaume peut vous rendre témoignage, si vous ne voulez pas vous arrêter aux discours du petit nombre de gens qui approuvent les imaginations de Louis Gonzalez, et qui veulent se dissimuler les maux que ses conseils, ou du moins sa tolérance, ont causés, pour ne parler que des bonnes qualités que Dieu a données au roi, ou des choses qui se font avec quelque apparence de bien.

» Personne ne regardera comme un jugement téméraire ce que j avance ici; car, en convenant même de ce qu'on peut vous dire des bonnes inclinations du roi et de son bon esprit, susceptible de raison, on ne disconviendra pas qu'il obéit en tout à Louis Gonzalez comme à “son maître et son confesseur, et même plus que s’il était son supérieur. On sera de même obligé d’avouer qu'il ne remplit point ses obligations royales, ni ce qu’il me doit à moi-même, aussi bien que ce quil doit à sa propre personne et à sa dignité. On ne peut imputer tous ces manquements qu'à ce Père; car, quelque chose qu'il puisse dire, il est certain qu'il n a jamais fait paraître la moindre peine de me voir maltraitée par le roi. Il s’est aussi peu embarrassé du mécontentement qu'il donne à tout le royaume, ni de la conduite que le roi tient ; ce qui fait voir que ses conseils ou sa connivence sont la seule cause de tout ce que le roi fait contre la raison, contre moi, contre ses sujets et contre soi-même; car de la façon dont il vit, avec l'approbation de ce Père, sa santé est beaucoup plus faible qu’elle ne devrait l'être, et il court risque de ne pas vivre longtemps. Mais on le laisse faire, afin que Louis Gonzalez et son frère Martin Gonzalez, à qui il a donné la place la plus importante du royaume, soient les maîtres absolus de l'État et du roi, ce qui jette un grand mécontentement dans tous les États, et remplit le royaume

DES. JÉSUITES. kG3

de désordres. Tout cela fait dire de grandes horreurs de la Compagnie, C'est la faute de quelques-uns de ses membres ; car personne ne peui supporter que, sous prétexte de sainteté et de dévotion, on se soit emparé si despotiquement du roi et de tout le royaume. Ils en sont venus jusqu'à empêcher le roi de se marier, ce qui est contraire à la volonté du pape et de tous les princes chrétiens, aux intérêts mêmes du royaume, et au désir de ses sujets.

» Îl est encore tout notoire au dedans et au dehors de ce royaume, au grand scandale de tout le monde, que le roi mon petit-fils, mon frère le cardinal et moi, ayant eu tous trois des confesseurs de la Compagnie, parfaitement et intimement unis entre eux, nous n'avons cependant pu être unis ensemble, le roi, mon frère le cardinal, et moi. Cela fait soupçonner à tout le monde que nos trois confesseurs s'entendent tellement entre eux par les intrigues de Louis Gonzalez, qu'ils entretiennent exprès la désunion qui est entre nous. D'une part, ce Père inspirait au roi de se conduire dans le gouvernement du royaume-et à mon égard, selon sa fantaisie; de l’autre, le Père Torrès, mon confesseur, m'obligeait à tout souffrir patiemment, afin que Louis Gonzalez demeurât paisiblement en possession de l’autorité souveraine et du despotisme avec lequel il s'était rendu maître du roi et de l'État Il me faisait ainsi traiter comme il le jugeait à propos, sans que personne osât le contredire. |

» Tout le royaume se plaignait de moi, parce qu’on croyait que j'approuvais le despotisme de ce Père, On me voyait aller à confesse à son meilleur ami. On en concluait que j'approuvais tout ce qu'il fait, quoique j'en fusse très éloignée. Enfin, pour mettre en repos ma conscience et celle des autres, j'ai ordonné au Père Torrès de n'être plus mon confesseur. Je veux bien croire qu'il

hGh HISTOIRE

était touché de la manière dont j'étais traitée. Je l'ai été moi-même, je l’avoue, d'être chligée de me séparer de lui, après avoir été mon père spirituel pendant plusieurs années. Mais, malgré cela, Louis Gonzalez est demeuré tellement aîtaché à ses idées, que, bien loin de se corriger en rien, il n'a fait que s’y affermir de plus en plus, et qu'augmenter son despotisme. Plus il voit que je délibère sur ma sortie du royaume, plus 1l montre insolemment l'empire qu'il a usurpé sur l'État et sur le roi. Il s'appuie du cardinal en lui faisant accroire que, par son moyen et le crédit de son frère, il deviendra le maître du gouvernement.

» La gloire et le service de notre seigneur exigent-ils donc que ce Père et son frère tiennent le roi dans cet esclavage, et qu'ils soient les maîtres de ce royaume? Voyez si c'est l’esprit de la Compagnie qui inspire cette ardeur pour le gouvernement, et qui donne tant d'ambition pour avoir du crédit dans ce monde ? Est-il nécessaire à ses intérêts de scandaliser les habitants de tout un royaume, et: de jeter une infinité de désordres dans le gouvernement ? Faut-il sacrifier à tant d'ambition l'honneur même de la Compagnie, le fruit qu'elle pouvait produire dans les âmes, et la consolation que semblaient mériter mes années et mes peines ? Le bien de cette Compagnie exige-t-il que je quitte un royaume dont j'ai été la reine, au risque de causer sa perte, et d'y voir naître les plus grands maux? Est-ce enfin l'intérêt de votre Compagnie, que je m'éloigne du sépulcre du roi mon seigneur et de mes enfants qui sont dans la gloire, et que je me sépare du roi mon petit-fils si cher à mon cœur?

» Faites encore attention aux discours auxquels Louis Gonzalez donne lieu sur mon compte dans le monde, quand il veut faire regarder comme un avantage pour le

roi de n'avoir plus avec moi ni société, ni communication ; ni même d'amitié pour moi; n'est-ce pas porter le monde à dire que l’on a craint que ce prince ne se gâtât l'esprit et le cœur en conservant de l'attachement pour moi ? Ce Père aurait dû avoir plus d’égard pour les grandes miséricordes que Dieu m'a faites, quand, en me préservant de tout ce qui aurait été capable de nuire à mon honneur, il m'a fait la grâce d'être ce que je suis, et de. mettre en moi des qualités capables de m'’attirer quelque respect et quelque amour. On n en aura plus, et ce religieux aura à s’imputer d’avoir fait dire que la Compagnie, si pleine de serviteurs de Dieu, a jugé que je ne mérite plus aucune considération; que c’est pour cette raison qu'on m'arrache d'auprès du seul petit-fils qui me reste de tous les enfants que Dieu m'avait donnés; qu’on me chasse tout éplorée de ce royaume, que je laisse tout entier dans les larmes, exposé aux plus grands périls et aux plus grands maux, et qu'on me fait courir le risque de mourir de chagrin, en me faisant sortir, à l’âge où je suis, d’un royaume que je regardais comme mon pays natal. » Si vous jugez le crédit et la puissance de Louis Gonzalez et de ses adhérents, plus digne de vous intéresser que Ja gloire du roi et le salut du royaume, je n’ai plus rien à vous dire. Il ne me restera autre chose à faire qu'à m'humilier sous la grandeur des jugements de Dieu. Si, au contraire, votre caractère et vos sentiments sont tels que je le pense, si le bien public vous est cher, si vous désirez d’ôter les scandales, je vous prie instamment, pour l'amour de Notre Seigneur Jésus-Christ, d’ordonner, puisque vous en avez le pouvoir, que cet homme s'éloigne du roi, de la manière que vous jugerez la plus honorable pour lui et la moins capable de faire de la peine au roi et du déshonneur à la Compagnie. Je vous prie avec les F 30

mêmes instances de faire sortir de la cour vos autres religieux, que l'ambition a aveuglés, et qui, par tous les maux qu'ils ont faits à la Compagnie, au roi, au royaume et à moi, ont occasionné un si grand nombre de péchés, avec toute la bonne intention qu'on voudra leur supposer. Il est surtout besoin en ceci de promptitude et de secret, afin que personne ne sache que j'y ai part. J'en charge votre conscience. J'ai déchargé la mienne en vous faisant savoir le peu de cas que vous devez faire des lettres et mémoires où, quoique tout aille ici de mal en pis, on vous mande que tout est en bon état. Que Dieu apporte à tant de maux le remède nécessaire pour le bien général et le salut de tous.

» Jubregas, le 8 juin 1571. »

P.S. de la propre main de la reine. « Je suis réduite à un état si triste que j'ai un besoin infini de vos prières. Ce pays est perdu par les raisons que je vous ai dites. Si votre santé vous le permettait, il serait grandement utile pour le service de Dieu que vous vinssiez faire une visite ici; vous verriez par vous-même la vérité de ce que je vous dis, et vous y pourriez remédier. Que Dieu me donne à moi-même le secours dont il sait que mon âme a besoin au milieu de si grandes épreuves.

| » Moi la Reine. »

L'Université de Padoue jugeait les Jésuites comme celle de Paris. En 1591, elle adressait au doge de Venise des plaintes dans lesquelles on lit :

« Il se trouve à Padoue une sorte de gens qui, y ayant établi un collége de leur propre autorité, à l'envi du vôtre, ont déjà perdu le vôtre, et l'ont entièrement ruiné. Autant que vous faites en un jour pour sa grandeur, autant font-ils en un Jour pour sa ruine : vous lui donnez des exemptions, des priviléges pour l'agrandir et le peu-

DES JÉSUITES. h O7 pler ; eux, au contraire, avec leurs inventions, ne pensent qu’à diminuer le nombre d’écoliers que vous vous efforcez d'y attirer.

» Ils ont, de leur propre autorité, contre les lois de Vos Seigneuries, établi clandestinement à Padoue, à l’envi du collége de la seigneurie, un autre collége auquel ils ont donné leur nom.

» Ces Pères vinrent d'abord comme pauvres et en apparence d'humilité. Peu à peu, ayant amassé des richesses on ne sait comment, et gagnant pied à pied, ils en sont venus jusqu'à vouloir se faire à Padoue les monarques de la science (si néanmoins ils se contentent de si peu), et triompher des écoles de la seigneurie, en les ruinant. »

Les Jésuites procédaient partout de la même manière dans l'établissement de leurs colléges. Ils annonçaïent, à grand bruit, des cours gratuits; ils devenaient riches d'une manière clandestine, et faisaient aux Universités une concurrence déloyale, qui ne tournait au profit ni des pauvres, ni de la science, ni de la vertu.

Vasquez, Henriquez et Mariana n'étaient pas les seuls Jésuites qui attaquaient les vices et les défauts de leur

Compagnie. Nous avons déjà fait allusion à une critique fort grave qu'en a faite le troisième Général de la Compagenie, saint Francois de Borgia lui-même. Cette critique n'a pas été du goût des Jésuites ; car, après l'avoir fait imprimer exactement dans la première édition des Lettres annuelles de leurs Généraux, ils en adoucirent les termes dans une seconde édition, de manière à lui enlever la plus grande partie de sa sévérité. Cette falsification mérite d'être connue, Nous mettrons donc en regard les deux textes :

L'un est tiré de l'édition d'Ypres de 1611; l’autre, de l'édition d'Anvers de 1635. Ces deux éditions ont été

- faites par les Jésuites eux mêmes.

Edition d’Ypres de 1611.

Profecto si nulla habita ratione vocationis et Spiritus, quo quisque accensus veniat, litteras modo adspectamus et opportunitates, habilitatesque corporis curamus, venlet tempus quo se Societas multis quidem occupatam litteris, sed sine ullo virtutis studio intucbitur, in qua tunc vigebit ambitio, et sese efferet solutis habenis superbia, nec a quo contineatur et supprimatur habebit : quippe si animum converterint ad opes et cognationes quas habent, intelligent 111 siquidem propinquis et opibus affluentes, sed omnino virtutum copiis destitutos.

Itaque hoc primum esto consilium, et in capite libri scriptum, ne tandem aliquando experientia doceat, quod mens demonstratione concludit. Atque utinam am non ante hoc tolum ex perientiu ipsa sæpius testata docuisset !

Edition d'Anvers de 1635.

Sane si nulla habita ratione vocationis et spiritus, quo quisque impulsus accedit litteras modo spectemus, et alia talenta et dona, veniet tempus quo se Socielas #ultis quidem hominibus abundantem, sed spiritu et virtute destitutam moœrens intuebitur, wnde existet ambitio, et sese efferret solutis habenis superbia : nec à quoquam contineatur et supprimatur habebit. Quippe si animum converterint ad opes et cognationes quas habent, intelligent 1lli siquidem propinquis et opibus sbundan-

tes, sed solidarum virtu- . tum, ac Spiritualium do-

norum COplis egenos ac vacuos. Tiaque hoc primum esto consilium, et in capite hbri scribatur, ne tandem aliquando experientia doceat, atque utinam nunquam docuisset, quod mens demonstratione concludit.

Voici la traduction du texte de 1611 :

François de Borgia, après avoir dit qu'il fallait nlutôt considérer la vocation, que certains avantages temporels et la science, dans le choix des sujets que l’on admettait dans la Compagnie, en donne cette raison : « Si cela se fait, dit-il, le temps viendra que la Société se verra fort occupée à l'étude des lettres, mais sans aucune affection pour la vertu : et alors l'ambition y régnera, l'orgueil s'y élévera sans retenue, et il n’y aura personne qui puisse ni l'arrêter, ni le supprimer. Que ce soit là le premier conseil que je vous donne, et qu'il soit écrit à la tête du livre, de peur que l'expérience ne nous apprenne ce que la raison fait assez comprendre, et plût à Dieu que l'expérience même ne nous eût pas déjà trop souvent appris tout cela! »

Ne nous arrêtons pas aux falsifications de peu d'importance, et notons seulement quelques-unes des plus graves :

Saint François de Borgia avait dit que si les considérations humaines guidaient les supérieurs plutôt que l’esprit de Dieu, il viendrait un temps où la Compagnie, préoccupée d'études littéraires, ne pratiquerait plus la vertu, mais serait tellement guidée par l'ambition et l’orgueil que personne ne pourrait plus l'arrêter ni la modérer.

Les supérieurs Jésuites savaient bien, en leur conscience, qu'ils n'avaient pas suivi les conseils de François de Borgia dans le choix de leurs sujets ; ils craignirent donc que ses prévisions ne fussent appliquées à la C'ompagnie, dont ils ont toujours voulu faire un être abstrait, distinct de ses membres ; voilà ce qui leur fit ajouter ces mots : « Qu'il viendrait un temps où la Compagnie, possédant un nombre considérable de membres, hominibus abundantem, se désolerait en voyant que c'est de ce

nombre excessif que lui sont venus l'ambition et l’orgueil. » | ef + |

Les Jésuites, en se rejetant sur le grand nombre, se réservaient un moyen de répondre, à ceux qui leur citeraient le témoignage de François de Borgia, que, si dans le grand nombre de ses membres, il y en avait d’orgueilleux et d’ambitieux, la Compagnie les condamnait et n’approuvait que ceux qui étaient exempts de ces vices et qui existaient dans son sein.

Par ce procédé, ils arrivaient à n’appliquer le reste du texte de la lettre qu'à ces Jésuites désavoués par la Compagnie, tandis que François de Borgia indiquait l'abus qu'il signalait, comme un principe d’orgueil et d’ambition, qui désolerait la Compagnie elle-même, comme un vice qui la rongerait dans sa racine.

Les Jésuites ont, non-seulement changé le sens général du passage de la lettre de François de Borgia, mais ils en ont supprimé les dernières lignes : « Plût à Dieu que l'expérience même ne nous eût pas déjà TROP SOUVENT appris tout cela. » [ls ne voulaient pas qu'il fût dit qu’un orgueil effréné et indomptable et l'ambition eussent trop souvent manifesté leur existence au sein de la Compagnie. Us ont donc fait une seule phrase des deux dernières du passage indiqué, et ils ont remplacé les mots cités plus haut par ceux-ci : « utinam nunquam docuis- ‘set, » sur lesquels ils passent avec une rapidité qu'il est impossible de ne pas remarquer.

Les Jésuites n’ont donc pas craint de commettre wn faux pour échapper à la critique de François de Borgia, un des Généraux qu'ils exaltent le plus.

Un autre général Jésuite, Claude Aquaviva, reproche à ses confrères l'amour du monde et la courtisanerie avec autant de franchise que François de Borgia l'orgueil

effréné et l'ambition : dans sa lettre de 1587, il parle ainsi aux supérieurs de la Compagnie :

« L'amour des choses du siècle et l'esprit de cour (secularitas et aulicismus) qui fait que l’on s’insinue dans la familiarité etles bonnes grâces des gens du dehors, est dans notre Compagnie une maladie dangereuse, qui fait sentir ses dangers au dedans et au dehors, de la part de ceux qui en $ont attaqués.

» Presque à notre insu, le mal se glisse peu à peu sous le beau prétexte de gagner les princes, les prélats, les grands, et de concilier à la Compagnie ces sortes de personnes pour le service de Dieu et du prochain. Mais dans le vrai, ce sont nos propres intérêts que nous cherchons, et c’est ce qui nous incline peu à peu aux sentiments du siècle. »

Le même Aquavyiva reproche aux Jésuites de se mêler, d'une manière excessive, aux affaires du dehors. Dans son : Instruction aux supérieurs (ch. 1%) il s'exprime ainsi :

« [Il y a dans notre Compagnie une autre source de maux bien plus pernicieuse, et d'autant plus dangereuse qu’on la croit moins nuisible :

» C’est cet empressement excessif à se mêler des affaires du dehors auxquelles se livrent la plupart des supérieurs, par différents motifs. Sous prétexte de gagner des amis à la Compagnie, ils s’'adonnent à des visites sans nombre, sans nécessité, sans même d'utilité, et ils y emploient un temps si considérable qu'ils prennent des mœurs toutes semblables à celles des gens du monde. »

Mutio Vittelleschi, successeur d’Aquaviva dans le généralat de la Compagnie, reproche à ses confrères leurs mauvais principes de morale. Voici comment il s'exprime dans sa deuxième lettre du 4 janvier 1617 :

« Il est bien à craindre que les opinions trop libres de

quelques-uns des nôtres, principalement en ce qui regarde les mœurs, ne perdent pas seulement la Compagnie mais ne causent aussi de très grands maux à toute l'Église de Dieu. Que les supérieurs travaillent donc de tout leur pouvoir à empêcher, que ceux qui enseignent où qui écrivent n'usent point de ces règles et de ces manières dans le choix des ‘opinions : On le peut soutenir : Cela est probable. Cela n'est pas sans défenseur ; mais qu'ils s'attachent aux opinions les plus sûres, qui sont enseignées communément par les docteurs les plus graves et de plus grande réputation, et qui soient les plus propres à entretenir la piété. »

Le même dans sa lettre du 7 mars 1619 :

« Un autre point, qui me fait encore plus de douleur, et pour lequel j'implore le conseil et le secours de Vos Révérences, c’est qu'il s’en trouve beaucoup parmi nous qui s’attachent aux opinions les plus relâchées, qui les publient. Et plût à Dieu qu’elles ne fussent pas opposées à la vérité! »

Le même dans sa lettre du 15 novembre 1639 :

« On voit dans les supérieurs de notre Compagnie une cupidité excessive, et qui s'étend à tout. De là naît cette indulgence qu’ils ont pour tous ceux qui leur apportent des richesses. »

Le même dans sa lettre première de Oratione :

« Les plaintes les plus communes qu’on fait de nous, c'est que nous sommes des superbes; que notre but est de nous rendre maîtres de tout, et de faire tout dépendre de nous; que nous nous vantons grandement et magnifiquement de notre sagesse ; que nous méprisons tous les autres et les comptons pour rien. Voilà le premier chef de nos désordres. Le second est que nous recherchons avec empressement les commodités de la vie. Le troisième,

c'est que nous sommes pleins de cupidité et d’ardeur pour nos propres intérêts. Le quatrième, que nous nous appliquons bien plus à être des hommes prudents et politiques que solidement spirituels et intérieurs.

» Ne nous flattons point, je vous prie, mes Pères et mes Frères ; il y en a beaucoup parmi nous qui ont grand besoin de mettre un frein très fort à leur langue. Ils n’épargnent personne. Ils se conduisent avec trop de liberté et de licence, au grand préjudice de la charité et de la justice. On les voit grossir, et malignement commenter les paroles et les actions des autres. On les voit répandre de tous côtés leurs médisances et leurs calomnies. On les voit prendre tout en mauvaise part, Ils vont même jusqu’à vouloir juger des sentiments et des dispositions intérieures que Dieu a réservées à son jugement, et je ne sais si je ne dois pas ajouter qu'ils inventent et publient partout, au désavantage des autres, des choses qui ne sont jamais arrivées, et auxquelles on n'a pas même songé. Hélas! nous voyons avec larmes que ce vice est beaucoup plus répandu qu'il ne faudrait dans notre Compagnie. »

La suite de l’histoire de la Compagnie nous apprendra

si les Jésuites ont abandonné leur Probabilisme ; si cette erreur n’a pas eu les résultats prédits par Mutio Vittel. leschi ; s'ils se sont corrigés des vices qu'il leur reprochait.

L'opinion de Mutio sur la doctrine des Casuistes, et celle des Jésuites Henriquez et Mariana sur le molinisme, prouvent que la mauvaise doctrine de la Compagnie, sous le double rapport du dogme et de la morale, était sévèrement jugée, dès le premier siècle de son existence, même par les Jésuites qui avaient quelque indépendance d'esprit.

Nous avons fait connaître les témoignages des Jésuites

Vasquez, Henriquez, Mariana et Adorno sur les abus qui étaient, à la même époque, très multipliés dans la Compagnie. Nous citerons encore, sur le même sujet, celui de Fernand de Mendoza; ce Jésuite s'exprimait ainsi dans un mémoire qu'il adressa, en 1601, au pape Clément VIIT :

« Les Généraux de notre Compagnie, se voyant perpétuels et sans obligation de rendre compte, deviennent insolents, etse rendent tyrans absolus et intraïitables, commettent mille injustices et griefs, sans que personne les en puisse empêcher.

» Les Visiteurs, n'étant nommés que par le Général, s’entendentavec lui, de sorte qu’ils font plutôt mal que bien, et augmentent la maladie plutôt qu'ils n’y apportent le remède.

» Si l’on n'y donne ordre, notre Compagnie, plus on ira en avant, sera plus mal régie et gouvernée; car chaque jour comme les hommes deviennent plus imparfaits, il se commettra de plus grandes injustices et griefs.

» Nos Procureurs qui vont à Rome, soit par crainte et respect, soit par complaisance, et à cause de leurs prétentions, et des charges qu'ils espèrent du Général, font tout ce qu'il Jui plaît.

» On ne cherche parmi nous qu'inventions pour avoir de l'argent, par tromperies et autres mauvais moyens, en vexant et chargeant les âmes pénhentes par mille sortes et manières de tirer de l’argent, ce qui avilit et profane les sacrements qu ils vendent ainsi. .

» Par une excessive ambition, insolence et convoitise de s'étendre par tout le monde, et se fourrer en tous endroits, on reçoit tous les jours dans la Compagnie beaucoup plus de personnes qu'il n’est besoin selon les statuts.

DES JÉSUITES. - h'75

» La plupart sont oisifs et ne demeurent jamais en la maison, de sorte qu’il n'y a rue, chemin et visite où on ne les rencontre, n1 affaire dont ils ne s’entremettent.

» La plupart de ceux qu’on emploie à enseigner la grammaire, sont si ignorants qu on pourrait leur mettre Pa b c en main pour lapprendre, de sorte que la langue latine commence à se perdre en Espagne, et avec elle les sciences, et ils y introduisent une barbarié semblable à celle du temps des Goths.

» S'ils viennent à tomber en péché mortel, ils n’osent en aucune façon s’aller confesser, voyant que toutes les avenues leur seront fermées, et que s’ils se confessaient, ce serait le moyen de se faire connaître, ce qui les ruinerait, comme il est arrivé à plusieurs ; car, dans la Compagnie, on ne tient aucun compte du secret. »

Le pape Clément VIIT, auquel s'était adressé Mendoza, avait la plus triste idée de la Compagnie. Le duc de Sessa, ambassadeur d'Espagne à Rome sous son pontificat, rendait compte, en ces termes, des sentiments de ce saint pape, dans une relation officielle adressée, en 1602, au roi d Espagne :

« Sa Sainteté a dit encore à l'ambassadeur qu’elle était cruellement peinée de l’excès des dangers qui naissaient tous les jours des nouvelles opinions que les Pères de la Compagnie ne cessaient de répandre publiquement et sans aucun déguisement dans tout l’univers sur les matières théologiques. Elle en a rapporté quelques-unes, et notamment une toute nouvelle enfantée le mois dernier à Florence, où un jésuite avait prèché que l'on pouvait se confesser par lettres; erreur contre laquelle Sa Sainteté avait ordonné au commissaire du Saint-Office de procéder rigoureusement.

» Le Saint-Père a ajouté qu’il souffrait les plus vives

peines de la licence de ces religieux dans les écoles et dans les chaires, où, méprisant l'autorité des saints Pères et Docteurs de l'Église, et surtout celle de saint Augustin et de saint Thomas, ils enseignent tout ce qui leur vient en fantaisie, de vive voix et par écrit, non-seulement sur la matière de la prédestination et de la grâce, mais encore sur beaucoup d’autres points; qu'il leur avait très souvent ordonné de regarder et de suivre saint Thomas comme le maître de leurs écoles; qu'ils le lui avaient promis ; mais qu'ils faisaient tout le contraire ; que, dans les commentaires qu'ils faisaient sur les ouvrages de ce saint Docteur, ils n'avaient d’autre but que de le contredire, ou de détourner de leur vrai sens quelques-unes de ses paroles, pour en appuyer leurs opinions fanatiques. Sa Sainteté a insinué qu'elle conjecturait sans peine que tous ces excès ne venaient que de leur orgueil, qui les portait à se préférer à tout le monde, et même aux Docteurs de l’Église : qu'il y avait déjà du temps qu'il leur avait reproché cet orgueil, dans un discours qu'il leur avait fait dans son palais, à l’occasion d’un chapitre général qu'ils tenaient à Rome.

» Il a fait voir qu'il voulait absolument qu'on se bornât à la lecture de saint Thomas, en se contentant de pénétrer sa pensée, et laissant là tout ce fatras de commentaires, que les Pères de la Compagnie avaient mis au jour depuis quelques années, et dans lesquels toutes leurs vues tendent à combattre et à décréditer ce sant Docteur.

» Il a déclaré qu'ils étaient frappés d'un aveuglement excessif, surtout dans cette dispute sur les secours de la grâce divine, comme on le leur avait souvent démontré; et notamment qu'il n'y avait encore que quelques jours, qu'ils lui avaient présenté un écrit d'environ sept

DES JÉSUITES. k77 feuilles, où ils rapportaient, pour la défense de Molina, une infinité de passages de saint Augustin, mais qui étaient tous cités infidèlement et de travers, puisque dans tous ces passages il n'y avait rien qui vint au fait, ou qui ne füt opposé à leurs idées : mais que tout cela n’était qu'artifice de leur part, pour gagner du temps, fatiguer et faire illusion.

» Sa Sainteté témoigna surtout combien elle étai offensée de toutes les manœuvres artificieuses qu'ils ne cessaient d'employer avec tant d’ardeur, surtout en Espagne, où leur crédit était si grand, pour arriver à leurs fins, qu’elle avait tout sujet de craindre qu’il n’en résultât un mal très fâcheux ; car en avançant leurs projets par tant de ruses et d'artifices, et se procurant la faveur humaine et leurs propres avantages, ce n’était qu’aux dépens du salut des âmes, attendu (a-t-il répété deux fois) leurs sentiments pervers, non-seulement sur les dogmes spéculatifs, mais encore en fait de morale, qui leur avaient attiré l’indignation de Sa Sainteté.

» Le Saint-Père ajouta qu'il avait appris, de gens dignes de foi, que l'Espagne était depuis quelques années dans le plus grand danger ; que Lindanus avait certifié au cardinal Baronius que l'hérésie pélagienne s’y établissait insensiblement. Que Sa Sainteté, en conséquence, ne pouvait trop recommander aux Inquisiteurs, dans ce royaume, de procéder avec toute la sévérité possible contre tant de nouveautés, et de rétablir la foi dans l’état où elle était avant les innovations des Jésuites et de leurs sectateurs, et qu'elle en voulait écrire au roi avec toute la tendresse dont elle était pénétrée pour lui. »

Le discours de Clément VIII, dont il est parlé dans cette relation, avait été prononcé en 1592. Le pape y reprocha surtout aux Jésuites cet orgueil qui, selon la pré-

vision de saint François de Borgia, devait être le vice fondamental de la Compagnie. Clément VII en signala aux Jésuites trois degrés :

« Le premier, qui est la curiosité qui les porte à se

fourrer partout et surtout dans les confessionaux, pour savoir du pénitent tout ce qui se passe dans sa maison entre ses enfants, ses domestiques et les autres personnes qui y demeurent ou qui y viennent, et même dans le quartier. Curiosité capable de produire les plus mauvais effets. S'il confessent un prince, ils s'emparent du gouvernement de toute sa maison. Ils veulent même gouverner ses États, en lui faisant entendre que rien ne lui réussira sans leur soin et leur industrie.

__» Le second point que nous avons à leur reprocher, c'est leur singularité affectée ; ils veulent être singuliers en tout. En fait même de doctrine, ils font profession de n'embrasser les sentiments d'aucun Docteur approuvé, sous prétexte qu’il ne sont pas gens à jurer in verba magistri; c'est ce qui les porte à censurer saint Thomas et tous les autres. Chacun d'eux se fait gloire d'avoir sa doctrine à part. Ils se distinguent par leur goût pour la singularité, de tous les autres religieux. Ils se croient irréprochables en tout; et ils se donnent la liberté de taxer tous les autres de monachisme et de pratiques superstitieuses.

» Le troisième degré d’orgueil paraît encore éminemment en eux par le refus qu'ils font de reconnaître leurs défauts, et par l’opiniâtreté avec laquelle ils défendent leurs erreurs et excusent tous leurs vices. Ils veulent que tout ce qu'ils font soit bon, comme s'ils étaient impeccables et infaillibles. Quand quelqu'un veut mettre la main à la réformation de leurs abus, que de raisons ne lui donnent-ils pas pour prouver que tout ce qu'on leur

DES JÉSUITES. 479 reproche est bien, et qu’il n’y a point de correction à faire où il n’y a rien de défectueux ?

» Je voudrais bien savoir, ajouta-t-il, ce que vous faites tous les jours pendant trois ou quatre heures dans le confessionnal avec des personnes qui se confessent tous les jours, puisque ces âmes timorées, qui fréquentent si souvent les sacrements, ne peuvent avoir rien, ou presque rien à vous dire, qui ait besoin d'absolution? Je ne puis m'empêcher de conclure de cette pratique la vérité de ce qu'on vous reproche, que par le moyen de la confession vous vous mettez au fait de tout ce qui se passe dans le monde. Mais y a-t-1l un plus grand abus que de se servir d'un sacrement si saint pour vous procurer des connaissances si profanes ?

» Vous voyez que je suis bien informé de tout ce qui se passe en votré Compagnie : donnez-vous donc la peine de corriger tous ces abus, sinon nous emploiïerons toute notre autorité pour vous y obliger. »

En 1602, Clément VIIT tint aux Jésuites un langage aussi sévère à propos de leur doctrine hérétique sur la Grâce. Voici un extrait de son discours :

« Ces disputes sur la Grâce, qui se sont élevées entre vous, et qui depuis si longtemps ont fait éclat dans le monde, ont agité tant d'esprits dans toute l’Europe et causé tant de troubles dans plusieurs Universités, qu’elles semblent menacer la république chrétienne des plus orands dangers. ;

» Vous avez tellement infecté les esprits des catholiques de vos nouvelles opinions, disons plutôt de ces anciennes erreurs condamnées par l’Église, et ensevelies il y a douze cents ans, qu'on a certainement tout droit de vous accuser d’avoir troublé la paix, et divisé la robe sans

80 ® HISTOIRE couture du Seigneur, et de vouloir ramener dans l'Église l'hérésie de Pélage.

» Quelle autre chose peut-on dire de vous, quand on vous voit mépriser et rejeter ses anciens et très saints Docteurs Jérôme, Ambroise, Augustin, Prosper, pour leur préférer on ne sait quels écrivains modernes de la plus petite, ou plutôt de nulle autorité, que vous prenez pour garants de vos opinions? N’a-t-on pas raison de vous-reprocher de vouloir de nouveau souiller et infecter l'Église des erreurs des Pélagiens? Quel est donc le but de vos efforts et de vos entreprises ? Prétendez-vous, par la défense de votre Molina, remettre dans l’Église de Dieu le dogme de Pélage? Réfléchissez, je vous le dis, sur le péril immense où vous jetez tout le monde chrétien par vos contestations. Ne préférez pas vos idées particulières au salut et à la nécessité commune. Cédez aux Pères : soumettezvous à la vérité. »

Le cardinal Noris atteste * avoir vu le discours dont nous n'avons donné qu'un extrait, écrit en entier de la main de Clément VIIL. Ce pape ne parlait donc ainsi qu'après avoir mürement pesé ses paroles.

Jacques Fuligati rapporte le fait suivant relatif à Clément VILL et à sa résolution de condamner le molinisme des Jésuites ?. |

« Le pape Clément VIIT ayant déclaré au cardinal Bellarmin, la résolution qu'il avait prise de condamner la doctrine de Louis Molina, Bellarmin lui répondit : Votre Sainteté n’en fera rien. Le cardinal François-Marie del Monte ayant aussi parlé de cette résolution du pape à Bellarmin, celui-ci lui répondit : « Je sais qu'il le veut.

1 Noris. Vind. August., C. 1x.

2 Vie du cardinal Bellarmin (jésuite), iv. VIF, eh. nr.

DES JÉSUITES. … k81 » J'avoue qu'il le peut : mais il ne le fera pas. S'il s’avise » de vouloir exécuter son dessein, 1l mourra auparavant. » Velle scio; fateor posse; sed non facie{; et st tentat exequi, prius diem obibit. » |

Le Jésuite Cellot', qui rapporte aussi ce fait, vante cette prédiction de Bellarmin comme une vraie prophétie inspirée par le saint Esprit; 1l a grand soin d’attester qu'elle s’accomplit effectivement en l'année 1605, dans le temps où le pape Clément VITE allait publier sa censure du livre de Molina; ce qu'il veut faire regarder comme un miracle.

On peut y voir tout autre chose lorsqu'on connaît les Jésuites et que l’on réfléchit attentivement sur les crimes nombreux dont leur histoire est remplie.

Nous avons dit pourquoi Paul V refusa de publier la bulle qu'avait soigneusement élaborée Clément VIE contre les hérésies des Jésuites. Il avait été cependant sollicité, d’une manière très énergique, de la publier. En 1612, le chapitre général des Dominicains, à la tête duquel étaient des hommes comme Lanuza et Lemos, lui avaient adressé, à ce sujet, un mémoire dont on lira avec intérêt les extraits suivants : |

« L'Église, en tout temps, a proscrit les profanes et impures nouveautés de parole... Combien plus est-il nécessaire aujourd'hui de s'opposer à des nouveautés, qui ne sont pas seulement vicieuses dans les termes, mais qui ébranlent les fondements même de notre foi, et qui sont soutenues par des hommes semblables à ceux dont le pape Innocent [* disait, dans sa lettre aux Pères du concile de . Carthage, à l’occasion de Pélage et de Célestius, qu'ils s'efforcent de renverser la règle entière de la doctrine.

1 Cellot, De la Hiérarchie, lis. VI, ce: xvi,

É Ji

k82 HISTOIRE

« Que les dogmes molinistes soient de profanes nouveautés, c'est ce que nous avons démontré dans les conférences {de Auxilüs), et ce qui a été jugé par les censeurs. Molina lui-même, le principal architecte de ces dogmes, en a avoué la nouveauté, et s’en est glorifié dans sa Concorde. Question 14, article 4 et 5. |

» C'est bien injustement qu'on veut faire regarder ces points de notre controverse avec les molinistes, comme de simples disputes d'école, qui n'intéressent pas la foi. Nous avons démontré dans les Conférences combien ces nouveaux dogmes offensent la religion. Et les actes font foique les juges en ont pensé comme nous.

» Si l’on retarde la publication de la décision , les choses en viendront enfin à un point qu'il ne sera plus possible, quelque effort que l’on fasse, de remédier à ces maux, qu’on pourrait faire cesser actuellement sans peine. Tous les jours, on sème des nouveautés ; tous les Jours, on forge des opinions étrangères à la doctrine de l'Église ; la pétulance entraîne tous les jours les esprits à de robe” audaces. Chacun bâtit, suivant sa fantaisie, sur les fondements ruineux qu'il a posés. On élève des tours semblables à celle de Babel. On ne s’accorde plus ni dans sentiments, ni dans le langage.

» [l n'y a encore que quelques années que toute l'école des théologiens n'avait qu’un seul langage sur la grâce divine et sur la prédestination éternelle. Mais depuis qu’on a vu paraître ces hommes avides de nouveautés, et pleins du mépris le plus insolent pour les saints Pères; depuis qu'ils ont répandu leurs mauvais livres de toutes parts, ils ont corrompu le monde presque entier par leurs erreurs. La méthode d'enseigner a été toute bouleversée. La théologie entière a pris une face toute nouvelle. Par l'ineroyable industrie de ces novateurs, par leurs efforts, par

leur adresse, l'affaire en est venue au point de ne pouvoir être terminée que par l'autorité du siége apostolique. Tous ces maux ne sont venus que de l'amour pour la vaine gloire, d'un ardent désir de dominer, de s'élever au-dessus de tous les autres, et de paraître les inventeurs de plus sublimes idées que celles du commun.

» Ces hommes, que nous n'avons vus naître que depuis peu de jours, cherchent à plaire à tout le monde, pour répandre plus facilement leurs nouveautés. [ls prennent des voies directement contraires les unes aux autres, pour gagner ceux qui ont des principes et des inclinations opposées. Les uns aiment la nouveauté : c'est pour leur plaire qu'ils se vantent que leur doctrine est nouvelle, et qu’elle a été mconnue à ceux qui ont combattu autrefois le pélagianisme. D'autres ont du respect pour l'antiquité, et sont disposés à ne faire cas d'aucune doctrine, à moins qu elle ne vienne des Pères. C'est pour s'accommoder au goût de ces derniers, qu'ils disent que leur doctrine est ancienne, et qu'elle prend sa source dans la tradition la plus reculée. C'est la finesse ordinaire de tous les hérétiques. C’est le caractère commun de l'esprit de tous les novateurs. | |

» Ils mettent tout en œuvre pour empêcher que la décision ne paraisse. C'est un signe manifeste qu’ils savent parfaitement que leur cause est perdue. Mais rien ne sent plus lhérésie que de vouloir se cacher dans les ténèbres, de ne pas vouloir se montrer au grand jour, et de fuir le jugement de sa doctrine. Tout le monde sait que les Pères ont appelé les hérétiques des enfants de ténèbres, des hiboux, des chauves-souris. Il en est de même de ces nouveaux oiseaux de nuit, Dès que le soleil du jugement pontifical paraîtra, ils s’enfuiront aussitôt ; ils iront se cacher dans leurs trous, ils se retireront dans leurs tanières.

» Il est d'autant plus nécessaire de le publier, ce jugement pontifical, selon les formes du droit, que ces novateurs ont poussé leur insolence et leur audace jusqu’à publier partout qu’ils étaient victorieux. Il est incroyable combien ils ont fait de fêtes et donné de signes publics d’allégresse pour signaler leur prétendu triomphe, et faire accroire aux sots et aux ignorants qu'ils avaient gagné leur procès. C'est là encore un caractère propre aux hérétiques de chanter victoire dans le temps même qu'ils sont vaincus, et judiciairement proscrits. Comme ce n'est pas le zèle pour la vérité, mais l'amour de la gloire mondaine qui les anime, ils n'ont rien de plus à cœur que de cacher leur condamnation. On a déjà vu arriver à ceux-ci la même chose dans une autre occasion. Lorque le pape Clément VIII condamna leur sentiment sur la confession par lettres et par la poste, 1ls publièrent hors de Rome, et surtout en Espagne, dans leurs écoles et dans les chaires, que ce n'était point eux qui avaient été condamnés, mais que le jugement pontifical avait été donné contre d’autres qu'ils avaient eux-mêmes dénoncés, et contre qui ils l’avaient sollicité.

» Ne verrons-nous donc jamais, très Saint-Père, cêt heureux jour, où nous aurons la consolation de recevoir et d'embrasser cet oracle de vérité? Le délai de sa publication donne de jour en jour de nouvelles forces aux novateurs. [ls répandent de tous côtés leurs pernicieuses inventions. Ils grossissent partout le nombre des partisans de leur doctrine. Si l’oracle de la décision pontificale ne paraît au plus tôt, nous verrons périr toute espérance de repousser la nouveauté et d’affermir la vraie doctrine. »

Nous aurons occasion de citer, dans la suite de cette histoire, des accusations ni moins énergiques, ni Moins impartiales, élevées contre les Jésuites.

Ce que nous venons de rapporter prouve surabondamment que, dès leur premier siècle, on a signalé dans leur Compagnie les vices et les abus qu'on leur a reprochés dans tous les temps. |

L'impartialité nous a fait un devoir de citer l'éloge qu'a fait d'eux une assemblée du clergé de France, aveuglément dévouée à la cour de Marie de Médicis, et les quelques mots de recommandation accordés par le concile de Trente à saint Charles Borromée, qui en a été si mal récompensé. Les Jésuites ont fait grand bruit de ces deux mots du concile de Trente ; mais 1ls ont soigneusement dissimulé qu'ils ne faisaient que de naître à cette époque, que leurs constitutions n'étaient pas connues, qu’on les loua à la prière du neveu du pape, auquel le concile ne pouvait rien refuser, et qui se portait leur garant; enfin que saint Charles Borromée s’est repenti de leur avoir accordé sa protection.

Quant aux éloges qu'ils ont obtenus de leurs amis ou de leurs affiliés, ils ne peuvent avoir plus de valeur historique que ceux que nous avons extraits de l’?mago primi sæculi, qui les résume parfaitement.

Des témoignages impartiaux qu'on vient delire, on peut conclure que la pièce, connue sous le titre de Prophétie de sainte Hildegarde, est le tableau exact des vices que l'on reprocha aux Jésuites pendant le premier siècle de leur Compagnie. |

Les Jésuites affectent de dire qu'ils n’ont été sévèrement jugés que par les yansénistes. Le jansénisme n'a cependant été inventé par eux qu'après la publication du livre de Jansénius, vers le milieu du xvn° siècle. On peut juger, d’après cette simple remarque, si c’est la bonne foi qui les dirige dans leurs affirmations.

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