CONCLUSION
énéralement la grande époque de la distribution des jouets est le jour de l'an, et, si rapide que soit cette étude, nous ne saurions la terminer sans dire un mot de la période des étrennes attendue avec tant d'impatience par les enfants, redoutée au contraire par les parents souvent comme un écueil, toujours comme un moment difficile et ennuyeux à passer. La première institution des étrennes remonte à l'époque romaine; la tradition en attribue l'invention à Tatius Sabinus qui reçut la Verveine du bois sacré de la déesse Strénia, en signe de bon augure pour l'année qui venait de s'ouvrir.
La coutume de se faire des cadeaux à cette époque de l'année fut dénommée Strénia, puis Strena, d'où nous avons fait étrennes.
A l'origine, l'habitude était d'envoyer au début de l'année des présents consistant en figues, en dattes et en miel; plus tard, ces modestes cadeaux furent transformés en monnaies d'or ou en médailles d'argent. Une coutume, qui s'est perpétuée assez longtemps, consistait à offrir des bougies de cire enguirlandées de pampre : elles étaient envoyées pour obéir à un décret du tribun Publicius qui avait décidé que, pour éviter les abus auxquels donnaient lieu les cérémonies des étrennes, il était interdit d'envoyer à quelqu'un plus riche que soi autre chose que des bougies de cire ou des cierges.
Chez les Gaulois, on peut, avec un peu de bonne volonté, voir dans la distribution du « gui sacré » , la reproduction de la cérémonie des étrennes : c'est peut-être à cette antique origine qu'il faut faire remonter le dicton populaire : « Ait Gui l'on neuf. »
Le christianisme proscrivit les étrennes et les cadeaux qui en étaient la conséquence, car il y voyait un reste de tradition de l'antiquité païenne. Toutefois, pendant les fêtes chrétiennes qui marquaient le commencement de l'année, on ne tarda pas à voir réapparaître la cou-
tume des distributions de cadeaux : à l'occasion de la nouvelle année, les grands seigneurs réunissaient leurs vassaux et leur distribuaient des présents consistant le plus souvent en vêtements.
La mode des cadeaux au commencement de l'année se continua de la même manière jusqu'au milieu du seizième siècle, époque où l'on
KIIONTISPICE DU LIVRE DE K.ATZ « K1NDERSPEEL »
POHTANT COMME DEVISE : Ex miqis SCrid (XVIIe SIÈCLE).
reporta au commencement de janvier le premier jour de l'an qui, jusquelà, devait coïncider avec le jour de Pâques.
Au moment de la Révolution, époque où l'on voulait tout réformer, un édit fut rendu qui supprima les étrennes ; néanmoins le public passa outre et il est bien certain que l'usage d'échanger des étrennes durera autant que le monde.
Nous ne pouvons manquer de citer, sur ce sujet, la curieuse anecdote que nous trouvons dans un volume spécialement consacré au jour de l'an et aYix étrennes et qui est certainement l'étude la plus complète qui ait jamais été faite sur ce sujet. L'auteur, M. Eugène Muller, raconte comment le célèbre peintre Carie Vernet fut amené à composer la singulière caricature que nous reprodiiisons ici, et l'histoire ajoute un charme encore plus grand à cette fine composition :
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Carie Verael(l)habitanlla rue Cbapon, qui depuis bien longtemps est le centre des fabriques de jouets, eut un jour le désagrément de voir sa voiture brisée par le lourd carrosse d'un chaland qui faisait ses emplettes dans une boutique. Un modeste peintre en bâtiment était alors sur son échelle occupé à enjoliver l'enseigne d'un marchand de joujoux. Il reconnut l'illustre artiste, accourut à son aide et répara de son mieux les dégâts de l'équipage. Vernet, reconnaissant, lui offre une pièce d'or : « Oh! monsieur Carie, s'écrie le brave homme, ce n'est pas bien, vous voulez humilier un confrère. — Pardon, mon ami, répond Vernet, touché de celte fierté, mais vous m'avez rendu service; dites-moi comment je puis m'acquitter envers vous.
il) Antoine-Charles-Horace Vernet, dit Carie, naquit à Bordeaux en 1"ÔS. En dehors de ses grandes compositions historiques, il excella dans la caricature des mœurs populaires où il porta tant d'esprit, qu'on a dit que ses caricatures étaient des épigrammes du dessin.
— Rien de plus facile, répond le badigeonneur, vous avez une heure à perdre ici tandis qu'on raccommode votre voiture, prenez mes pinceaux et esquissez les attributs que je dois peindre sur celle enseigne. »
Le grand artiste sourit el jeta un coup d' œil au tableau de la boutique; il hésitait peut-être à s'exécuter lorsqu'il se vit entouré, harcelé par trois personnes : c'étaient le monsieur au carrosse, sa femme et son domestique qui s'avisaient de l'accabler de reproches parce qu'en lui brisant sa voilure ils avaient cassé une de leurs lanternes...
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Vernel, indigné, observe les trois personnages, y reconnaît trois bonnes caricatures, el leur déclare qu'il va les indemniser à l'instant.
11 saisit alors la palette elles pinceaux de l'ouvrier, monte lestement à son échelle et croque les trois figures de ses adversaires sous la forme de trois chiens
Depuis que l'on a compris en France l'importance qui s'attache aux jouets des enfants, on a pensé de sauver de la destruction tous ces documents capables, un jour à venir, de présenter un véritable intérêt tant au point de vue historique qu'au point de vue industriel.
Il y a déjà longtemps, en 1887, une voix des plus autorisées, celle de M. Victor Fournel dans le Parti National, s'élevait pour réclamer l'établissement d'un musée du jouet dans une des vastes salles encore inutilisées du Palais du Trocadéro :
Il serait piquant el curieux, dit l'éminent écrivain, de rechercher comment l'histoire des faits ou celle des mœurs se traduit dans ce domaine enfantin ; comment les courants d'opinion,
après avoir passé des journaux, des salons, du théâtre à la rue, finissent par marquer leur empreinte jusque sur les produits naïfs ou malins des fabricants de jouets, infligent à tel polichinelle le profil d'un homme d'État, font de tel pantin le reflet ou la parodie des préoccupations du jour, nous donnent dans les poupées l'étiage du luxe, l'abrégé vivant des fantaisies et des extravagances de la mode, proportionnent les plus grands événements à la taille de M. Lucien et de M"0 Lili, écrivent enfin la chronique du temps en carton, en bois peint, en étain colorié, en chiffons bleus ou rouges, parallèlement aux bonshommes de pain d'épice, aux têtes de pipes et aux produits des confiseurs.
UNE BOUTIQUE DE MARCHAND DE JOUETS AU XVIIe SIECLE d'après i.e livre de Katz intitulé « les Emblèmes ».
Mais ce n'est pas un simple cabinet, c'est un conservatoire, un musée qu'il faudrait leur ouvrir! Vous figurez-vous ce que pourrait être une promenade à travers ces galeries de poupées, de polichinelles, de soldats de plomb et de ménages séculaires ? Cet intéressant microcosme ne serait-il pas, à sa manière, une résurrection du temps passé?
On peut dire, sans crainte de se voir démentir par ceux qui ont le courage de leur opinion, que les jouets, surtout quand ils sont ingénieux, amusent autant les grandes personnes que les enfants. Les gens les plus graves et les intelligences les plus élevées ne craignent pas de montrer l'estime qu'ils ont pour les joujoux; nous citerons à ce sujet uue fort piquante anecdote publiée il y a quelques années dans une biographie de Déjazet : c'était peu de temps après le succès des Prés-Saint-Gervais, une pièce qui avait été écrite par M. Victorien Sardou pour la célèbre artiste. Celle-ci, de passage à Lyon, est trouvée par les reporters dans un appar-