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LE JOUET CONSIDÉRÉ AU POINT DE VUE DE LA VIE SOCIALE

Comme l'a dit si bien le rapporteur de la Classe de la bimbeloterie en 1867, le jouet correspond à une des nécessités de la vie sociale. On peut, à la rigueur, se représenter une famille sans dentelles, sans cachemires et sans bijoux ; on ne saurait s'imaginer une famille sans jouets. Là où est l'enfant, là aussi est le jouet, qui est le premier instrument de l'activité humaine.

Le jouet, tel qu'il se présente à nous, offre un but à atteindre; il est créé pour une destination des plus spéciales et doit remplir au moins une ou plusieurs des conditions essentielles que voici : être amusant, utile, bien fait et à bon marché.

Le jouet, amusant avant tout, doit encore être utile à un point de vue quelconque. Il faut qu'il aide au développement de l'enfant : corps, esprit ou sentiment. Son degré d'utilité sera plus ou moins grand, selon que la personne chargée de distraire le bébé s'acquittera de sa tâche avec plus ou moins d'intelligence.

Il faut enfin que le jouet soit bien fait et à bon marché. Ces deux qualités semblent, au premier abord, s'exclure l'une l'autre, mais, avec les moyens dont l'industrie dispose aujourd'hui, ce miracle peut être réalisé. L'enfant se dégoûte vivement d'un jouet qui a été mal établi et qui tombe en morceaux la première fois qu'il le rudoie un peu ; cette perfection que l'on doit atteindre dans la fabrication est justement une des caractéristiques de l'industrie française. A l'étranger, et particulièrement en Allemagne, on fabrique des joujoux qui, malgré les droits de douane et les frais

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de transport, sont encore infiniment meilleur marché que nos produits nationaux; mais, dans ces objets d'importation, l'apparence est le plus souvent trompeuse et les dépenses qu'occasionnent de fréquents remplacements font regretter le bon marché, qui n'était en réalité qu'un leurre. On

LES JOUETS d'apiiès Rétif de la Bretonne

ne saurait donc trop encourager les fabricants de notre pays à suppléer, par leur ingéniosité, à la position difficile où ils se trouvent placés par la concurrence étrangère.

Pour l'enfant, la récréation est l'image de la vie réelle; il retrace dans ses amusements tout ce qu'il voit et tout ce qu'il entend autour de lui, et, si l'on prend la peine d'écouter un bébé dialoguant avec sa poupée, on ne

sera pas surpris de l'eutendre lui faire les mêmes observations et les mêmes réprimandes que celles qu'il a encourues dans la journée, lui promettre des récompenses identiques et surtout lui administrer les mêmes punitions. C'est, en effet, bien souvent un soulagement et une satisfaction pour lui, quand il a été grondé ou mis en pénitence, de s'en prendre immédiatement à sa poupée et de lui infliger une correction qui rappelle celle qu'il a reçue lui-même, mais à laquelle il se fait un devoir d'ajouter des intérêts.

Les enfants se plaisent en outre à reconstituer les scènes dont ils ont été les témoins ou dont les causeries des grandes personnes leur ont donné l'idée. Qui est-ce qui, daus son enfance, n'a pas joué au marchand, au maître d'école, au voleur et au gendarme? Quelquefois, les jeux ont une tragique issue ; en parcourant les faits divers des feuilles publiques, on voit trop souvent les accidents causés soit par la petite guerre, soit par des reconstitutions judiciaires, et quand, dans leur tragédie pour rire, les petits acteurs ont condamné le délinquant à être pendu, ils aboutissent parfois à des catastrophes où le malheureux patient a joué son rôle plus complètement qu'on ne l'avait pensé.

Le jouet est, pour l'enfant, l'apprentissage de la vie : comme il veut toucher à tout, tout voir, apprendre et connaître, c'est par le jouet mis à sa disposition qu'il commence naturellement ; il le retourne, l'examine en tous sens, cherche à en comprendre l'usage ou l'emploi et, après l'avoir bien palpé, il finit immanquablement par le mettre en pièces.

Sur ce sujet, il faut lire le curieux article paru dans le Magasin Pittoresque il y aune douzaine d'années. L'humoriste écrivain que nous citons voit mieux que tout cela, sa philosophie du jouet brisé va plus loin. Suivant lui, l'enfant qui casse son joujou obéit d'abord au premier besoin du corps et de l'esprit, le mouvement ; puis à un autre, la recherche de l'idéal. Eu crevant le ventre de son cheval, c'est l'inconnu qu'il veut connaître ; en tâchant de le reconstituer, c'est le mieux, c'est l'idéal qu'il cherche. Et il ajoute :

Regardez donc sans irritation, ô jeunes mères! l'indiscipline de bambins qui folâtrent dans le bruit, au milieu des jambes et des bras de leurs poupées; étudiez la surprise de celui qui, crevant la peau du tambour, ne voit rien au fond et ne tire plus de la surface détendue le bruit qui le charmait. 11 vient de faire l'expérience du savant qui pose les lois de l'acoustique ou du chimiste qui décompose l'air. Sa découverte est petite, incertaine, inutile à la science, mais elle jette autant de jour sur la nature humaine que les calculs les plus profonds. Ne les grondez pas trop pour ce qu'ils brisent, parce qu'ils veulent s'instruire; apprenez-leur à briser, brisez vous-même avec eux et reconstruisez.

Les mamans pourront bien ne pas être de l'avis du philosophe, mais, en revanche, les marcbands de jouets lui voteront un tambour d'honneur.

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