‹ Histoire des Juifs (volume 2)Chapitre 131 sur 144 · ÉTAT MORAL DES EXILÉS · texte numérisé non relu

ÉTAT MORAL DES EXILÉS

les hommes versés dans la connaissance des temps passés, les Livres d'histoire. Les biens les plus précieux avaient pu se perdre; mais un bien était resté, qui échappait aux ravisseurs et qui avait accompagné les exilés sur la terre étrangère. Cette riche et brillante collection d’écrits exerça l'action la plus salutaire : elle instruisit les esprits, ennoblit les âmes et rajeunit les cœurs; elle apparut comme un foyer d'où rayonnaient, pour ainsi dire, les miracles. Ne s’était-elle pas littéralement vérifiée, cette prédiction qu'on y lisait, que le pays d'Israël vomirait le peuple à cause de sa folie et de ses vices, comme autrefois les peuplades cananéennes ? Ne s’étaient-ils pas accomplis, et avec l'exactitude la plus effrayante, les châtiments dont les prophètes avaient menacé Israël? Journellement Jérémie avait annoncé, dans les termes les moins équivoques, la chute de la nationalité, de l’État, de la capitale et du temple; Ézéchiel avait de même tracé à l'avance le funèbre tableau de la guerre et de l'exil, et ces prophéties s'étaient réalisées; et, en remontant ainsi le cours des âges, on voyait que déjà Isaïe, Osée, Amos et Moïse lui-même avaient montré dans la ruine et l’exil les suites fatales de l'infraction à la loi. Et, malgré tant de calamités, le peuple n'avait pas péri tout entier; un reste en subsistait, reste faible, il est vrai, et sans patrie, mais enfin toujours debout et qui précisément avait trouvé grâce aux yeux de ses. vainqueurs. Il était donc visible que, même dans le pays de leurs ennemis, Dieu ne rejetait pas les enfants d'Israël, ne les avait pas définitivement repoussés; qu'enfin il ne voulait ni les anéantir ni rompre l'alliance qu'il avait faite avec leurs pères.

Un autre miracle encore s’accomplit sous les yeux des exilés. Une partie des descendants des dix tribus, dispersées depuis plus d'un siècle dans les provinces assyriennes et qui passaient pour disparues, s'était conservée avec son caractère propre et se rapprocha, cordiale, de frères et de compagnons de malheur dont une haine factice l’avait si longtemps séparée. De ce côté aussi l’on voyait donc se réaliser les prophéties, l'union d'Israël et de Juda se rétablissait, et cet événement fut pour tous ceux que l’aveuglement ne rendait pas insensibles une source de confiance dans le caractère impérissable de la descendance d'Abraham. Ceux qui

savaient lire prirent en main les écrits sauvés du naufrage de la nationalité, les méditèrent pour y chercher des enseignements et y puiser des consolations. Ils s'attachèrent principalement aux discours de Jérémie : la douceur et la mélancolie qu'on y sent vibrer s'accordent, en effet, avec les dispositions qu'inspire l'exil. Ces prophéties, apportées d'Égypte par Baruch, devinrent pour eux un livre usuel. Ce que n'avait pu la parole vivante jaillissant de la bouche des hommes de Dieu, la lettre inanimée, conservée sur le parchemin, l'accomplit. L'esprit des prophètes passa dans l'âme des lecteurs, qu'il remplit d'espérances, et la rendit accessible à de meilleurs sentiments.

Pour affermir ce premier retour au bien, les chefs spirituels du peuple employtrent de nouveaux moyens d'enseignement. L'un d'eux, probablement Baruch, composa (vers 555) pour le peuple un livre d'histoire embrassant la longue succession des faits, depuis la création du monde et les origines de la nationalité israélite, jusqu'aux événements contemporains les plus récents. Ce compilateur réunit la Thora, le livre de Josué, ceux des Juges et de Samuel, en une suite qu'il compléta en y ajoutant l'histoire des Rois depuis Salomon jusqu'à Jéchonias, dont il avait vu, sans doute, de ses propres yeux le changement de fortune. Il présenta le cours des annales de la royauté de manière à faire sentir que l’abaissement graduel qui avait suivi la mort de de Salomon et les calamilés qui avaient frappé les deux royaumes étaient les résultats de l’apostasie des rois et du peuple, les conséquences de l'idolàtrie et de désurdres de tout genre. Toutes ces parties séparées formèrent, par leur réunion, un recueil d'histoire qui n'a point d'égal, recueil sommaire et néanmoins riche de faits, simple el cependant rempli d'art, mais surtout plein de vie et d'une force d'impression très grande. Ce fut le second livre populaire des exilés babyloniens; nombre d'entre eux ne se contentèrent pas de le lire avec l'attention la plus soutenue, ils s’en pénétrérent et en suivirent les conseils. Des scribes lévites en multiplièrent les copies. Sous l’action de ces écrits, le « cœur de pierre » commença à se changer en « cœur de chair, » et un nouvel esprit respira dans le peuple. Ce qu'Ézéchiel avait préparé, Baruch le continua.

Page 1