‹ Histoire des Juifs (volume 3)Chapitre 13 sur 203 · LE PAPE LÉON X · texte numérisé non relu

LE PAPE LÉON X

leurs ouvrages! » Ils ajoutent : c Qu'on écrive des vérités ou des mensonges, que les livres soient inspirés par la justice ou Tiniquité, Hochstraten est toujours prêt à allumer des bûchers. Il avale du feu, il s*en nourrit, il crache des flammes. » Ses complices, Ortuin de Graes et Arnaud de Tongres, ne sont pas mieux traités. Mais, c'est surtout sur PfeiTerkorn, sur ce vil renégat qui poursuivait ses anciens coreligionnaires de sa haine tenace, que s*abat le fouet vengeur de la satire.

Naturellement, les Juifs se réjouirent aussi de la défaite des dominicains, car ils étaient particulièrement intéressés à Tissue du procès. Si le « Miroir » avait été condamné, nul chrétien n'aurait plus osé les défendre, A moins de se résigner d'avance à se faire accuser d'hérésie, et leurs livres religieux auraient probablement subi le même sort que le < Miroir». Les rabbins d'Allemagne se seraient donc montrés excellents prophètes s'ils s'étaient vraiment réunis en synode à Worms, comme le racontaient les dominicains, pour célébrer le succès de Reuchlin comme le signe précurseur de la chute de l'empire de Rome, c'est-à-dire de l'obscurantisme.

Il était pourtant trop tôt pour chanter victoire. Reuchlin, le premier, ne se faisait aucune illusion sur le caractère précaire de son succès. Il connaissait trop bien ses adversaires pour croire qu'ils accepteraient leur échec avec résignation. Aussi résolut-il d'en appeler au pape pour faire imposer définitivement silence à ses calomniateurs. Mais, comme il savait que la cour pontificale de ce temps n'était pas insensible aux riches cadeaux et que les dominicains ne reculeraient devant rien pour atteindre leur but, il écrivit en hébreu à Bonet de Lattes , médecin juif du pape Léon X, pour lui demander son appui.

Léon X, de l'illustre famille des Médicis, dont le père avait dit qu'il était le plus intelligent de ses fils, n'était pape que depuis quelques mois. C'était un pontife un peu sceptique, s'intéressant plus à la politique qu'à la religion, ne témoignant que dédain pour les discussions théologiques, et préoccupé surtout de louvoyer habilement, et avec profit pour les intérêts temporels du Saint- Siège, entre l'Autriche et la France ou, plus exactement, entre la maison de Habsbourg et celle de Valois. Il était donc peu pro-

bable qu'il examinerait sérieusement si le « Miroir » de Reuchlin contenait des assertions conformes ou contraires à la foi catholique. Tout dépendrait du point de vue sous lequel on lui montrerait la lutte entre Reuchlin et les dominicains. C'est pourquoi, Reuchlin exposa en détail à Bonet de Lattes, qui voyait fréquemment le pape, tous ses démêlés avec Pfefferkorn et ses acolytes, et le pria d'user de son influence pour que Léon X ne fit pas juger cette affaire à Cologne ou dans une ville voisine.

Le 21 novembre 1513, probablement à la suite des démarches de Bonet de Lattes, le pape chargea les évèques de Spire et de Worms d'examiner eux-mêmes ou de soumettre à des délégués le diiïérend de Reuchlin et des dominicains et de prononcer le verdict, qui serait alors définitif. L'évêque de Worms, delà famille des Dahlberg, qui était ami de Reuchlin, ne voulut pas prendre parti dans l'affaire. Alors le jeune évêque de Spire, Georges, comte palatin et duc de Bavière, nomma deux juges qui convoquèrent Reuchlin et Hochstraten à Spire. Le premier comparut, mais Hochstraten fit défaut et ne délégua même pas de représentant sérieux. Par crainte des dominicains, les juges s'occupèrent assez mollement du procès, qui traina en longueur pendant trois mois (janvier-avril 1514). A la fin, ils se décidèrent quand même à prononcer le jugement. Ils déclarèrent que le « Miroir » ne contenait aucune hérésie, qu'il pouvait être lu et imprimé par tout chrétien, que Hochstraten avait calomnié Reuchlin, qu'il devait s'abstenir dorénavant de foute nouvelle attaque et qu'il était condamné aux dépens (111 florins d'or rhénans).

Irrités de ce nouvel échec, les dominicains traitèrent l'évêque de Spire de la plus méprisante façon et refusèrent de se soumettre au verdict de ses délégués. Pfefferkorn eut même l'audace d'arracher la copie du jugement affichée à Cologne. Contrairement aux usages, Hochstraten en appela directement au pape, sans même en aviser l'évêque de Spire, qui avait fait prononcer la condamnation en qualité de juge apostolique. Il avait des partisans parmi les cardinaux à Rome, et, à supposer qu'il ne gagnât pas rapidement son procès, il espérait, du moins, pouvoir le faire durer assez longtemps pour ruiner totalement Reuchlin en frais de procédure avant le prononcé de la sentence. Et comme les

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obscurants de tous les pays souhaitaient ardemment la condamnation de Reuchlin, les dominicains comptaient bien que plusieui*s Universités, notamment la plus influente, celle de Paris, se prononceraient contre le << Miroir » et agiraient ainsi sur Rome.

Devant la coalition des obscurants, les partisans de la science, les amis des libres recherches, en un mot, les humanistes, unirent également leurs efforts. Il se forma un véritable parti dont le mot d'ordre était : Courage en VhoTvnev/r de SeucAlin! <K Nous tous, disaient-ils, qui appartenons à Tarmée de Pallas, nous sommes aussi dévoués à Reuchlin que les soldats à l'empereur. » C'est ainsi que, par suite de la haine de Pfefferkorn pour les Juifs, les chrétiens d'Allemagne se divisèrent en deux camps, les Reuchlinistes et les Arnoldistes (nom donné aux dominicains), qui se combattaient avec acharnement.

A la tète des amis de Reuchlin marchait la jeunesse allemande de ce temps, Hermann de Busche, Crotus Rubianus (Jean Jaeger) et le vaillant et fougueux Ulric de Hutten. Ce dernier surtout, alors âgé de vingt-six ans, se jeta dans la mêlée avec une impétueuse ardeur, consacrant toutes les forces de sa haute intelligence et toute l'énergie de son cœur à la cause du libre examen, et mettant tout en œuvre pour dissiper en Allemagne les ténèbres du moyen âge à la lueur de l'esprit nouveau. A côté de ces jeunes gens, on trouvait des hommes mûris par l'âge et l'expérience et investis des plus hautes dignités : le duc Ulric de Wurtemberg et sa cour, le comte de Helfenstein à Augsbourg, le comte de Nuenar, chanoine, les patriciens Welser, Pirkheimer et Peutinger de Rntisbonne, Nuremberg et Augsbourg, avec leurs partisans, ainsi que de noml)reux prévôts, chanoines et membres du chapitre, et même des cardinaux et d'autres hauts dignitaires de l'Église en Italie. Egidio de Viterbe, général de l'ordre des augustins à Rome, élève et protecteur du grammairien juif Elia Lévita, qui aimait beaucoup la littérature hébraïque et provoqua la traduction du livre cabbalistique Zohar^ écrivait à Reuchlin : « La Loi (Tora), révélée aux hommes au milieu du feu, fut sauvée une première fois des flammes quand Abraham sortit sain et sauf de la fournaise. Reuchlin vient de la préserver une seconde fols du

feu en sauvant les écrits qui éclairent la Loi et dont la disparition amènerait le règne des ténèbres. En te donnant notre concours, nous ne défendons pas ta cause, mais la Loi; nous ne luttons pas pour le Talmud, mais pour TÉglise. » Fait digne de remarque, les franciscains aussi, par haine des dominicains, se déclarèrent en faveur de Reuchlin.

Presque chaque ville allemande eut bientôt ses deux partis, les amis et les adversaires de Reuchlin. Ceux-là réclamaient la conservation du «Miroir» et du Talmud, ceux-ci, au contraire, demandaient que les deux ouvrages fussent brûlés. Par la force des choses, les partisans de Reuchlin devinrent les amis des Juifs, ex posant avec chaleur toutes les raisons qui militaient en leur faveur. Par contre, rhostilité des autres s*accrut contre les Juifs, qu'ils attaquaient violemment avec des armes empruntées aux ouvrages les plus médiocres et les plus inconnus.

Peu à peu, ces démêlés eurent leur contre-coup dans l'Europe entière. Dans deux villes surtout, à Rome et à Paris, la lutte de Reuchlin et des dominicains suscita d'ardentes discussions, car Hochstraten attachait un grand prix à Topinion de TUniversilé de Paris, qu'il voulait se concilier par tous les moyens, et à Rome il usait de toutes les influences pour faire annuler le jugement de Spire. D'un autre côté, Reuchlin, tout en ayant eu gain de cause, avait besoin d'appui pour empêcher les intrigues de ses adversaires d'aboutir. Il y réussit. L'instruction du procès fut confiée par le pape au cardinal et patriarche Dominique Grimani. On savait que ce prince de l'Eglise cultivait la littérature rabbinique et la Cabbale, et qu'en sa qualité de patron des franciscains il détestait les dominicains. Il est très probable que les Juifs de Rome avaient contribué à ce succès de Reuchlin. Mais ils eurent le tact, comme leurs coreligionnaires d'Allemagne, de se tenir à l'arrière-plan, pour ne pas compromettre la cause de leur défenseur par une intervention trop ouverte. Le cardinal Grimani invita' Reuchlin et Hochstraten (en juin 1514) à comparaître devant lui, permettant toutefois au premier, en raison de son grand âge, de se faire représenter par un délégué.

Muni de lettres de recommandation et de grosses sommes d'argent, rinquisiteur se rendit à Rome, Reuchlin aussi se fit appuyer

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