‹ Histoire des Juifs (volume 3)Chapitre 148 sur 203 · DAVID LUZZATTO · texte numérisé non relu

DAVID LUZZATTO

Son activité ne se limita pas aux seuls travaux exégétiques. A l'exemple de Rapoporl, il entreprit des recherches historiques. Par suite de la dispersion des Juifs et de leurs tristes pérégrinations, les plus belles œuvres de Tépoque hispano-française avaient disparu. Luzzatto s'imposa la tâche difficile de les retrouver; le succès couronna ses efTorts. On sait que, lors dçs expulsions d'Espagne et de France, les malheureux exilés s'étaient dirigés en partie vers l'Italie et y avaient transporté la plupart de leurs trésors littéraires. Par crainte de l'Inquisition, ou les avait tous cachés. D'importSTnts ouvrages imprimés, sortis des imprimeries mêmes de l'Italie, étaient devenus d'une extrême rareté. Avec une infatigable ardeur et une pénétrante sagacité, Luzzatto s'appliqua et réussit à les découvrir. En faisant connaître le contenu de ces ouvrages, il éclaira d'un jour nouveau les annales des Juifs du moyen âge et montra cette période de l'histoire avec son vrai caractère et sa véritable signification. Ce fut lui qui, par ses recherches, révéla aux savants les origines de la poésie néohébraïque, qui était arrivée à son apogée avec Juda Hallévi. Ce furent également ses travaux qui montrèrent pour la première fois, dans tout son éclat, l'activité intellectuelle des Juifs d'Espagne. Jusqu'à son dernier souffle, Luzzatto resta un infatigable pionnier de la science juive.

A côté du Kérém Eéméd, écrit en hébreu, parurent d'autres organes rédigés dans la langue du pays, et qui, outre les diverses questions du jour, traitaient aussi des sujets scientifiques. Tels étaient VIsraelUisches Predigt-und'Schul-'Magazin (1834-1836), la Wissenschafïliche Zeitschrift fiir judische Théologie (1835- 1847), d'Abraham Geiger, la Eébrew Xeview, fondée à Londres (1835) par le rabbin portugais Raphall, la Zeitung des Juden^ iàums, fondée en 1837 par L. Philippson. Tous ces journaux s'appliquaient surtout à mettre en lumière les péripéties de l'histoire juive. Mais ils ne songeaient pas à faire ressortir les doctrines du judaïsme, qui ont, en quelque sorte, imposé aux Juifs une place à part dans l'humanité et leur ont valu leur long martyre. Cette vérité si importante fut principalement développée par le médecin Salomon-Louis Sleinheim.

Steinhcim (né à Altona en 1790 et mort à Zurich en 1866)|

qu^une étroite amitié liait à Gabriel Riesser, était un esprit d'une vigueur et d'une profondeur remarquables. Plus clairement encore que Bernays, il comprit que les Juifs ont une grande et difficile mission à remplir et que leurs doctrines comme leur destinée correspondent à cette mission. Mais Steiuheim n'était pas seule* ment un profond penseur, il écrivait avec élégance et savait présenter ses idées sous une forme attrayante. Eût-il été doué d'un plus grand talent poétique, il ressemblerait fort au poète-philosophe Juda Hallévi. Son premier ouvrage, intitulé a Chants d'Obadia ben Amos en exil », n*a pas une grande valeur poétique, mais contient déjà des pensées élevées.

Dans ce livre, un sage juif d'Egypte, Obadia, révèle à son fils, au temps des Ptolémées, les vicissitudes qui feront le peuple juif à la fois si grand et si misérable. « C'est par la volonté expresse de la Providence qu'une faible nation, chargée de travailler au salut de l'humanité, sera persécutée, traquée, maltraitée par des millions d'ennemis et pendant des milliers d'années, et survivra à tous ces malheurs. Autrefois, nos aïeux ont reçu pour eux et pour leurs descendants la consécration comme prêtres. »

Toi-même, peuple élu, qui vivras éternellement,

Toi, dont les membres sont dispersés parmi les nations.

Tu es le prêtre et tu es la victime,

Tu es un témoin ensanglanté de Jôhova.

Jugés de ce point de vue élevé, le passé comme l'avenir d'Israël apparurent à Steinheim dans leur magnifique réalité. Dès lors, la destinée de ce peuple ne présentait plus aucune obscurité, aucune énigme. Si les Juifs furent dispersés à travers tous les pays, s'ils eurent à subir tant d'humiliations et tant de souffrances, ce fut pour répandre la connaissance du Dieu Un et enseigner aux hommes une noble et généreuse morale. Cette conception n'était pas tout à fait nouvelle, elle est largement développée dans le second Isaïe.

Une chose pourtant semblait étrange à Steinheim, c'était la coupable faiblesse qu'il rencontrait chez ses coreligionnaires d'Aile* magne. L'éloignement manifesté alors par tant de Juifs pour leur culte, leur manque de confiance dans l'avenir de leur religion, leur

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dédain pour la race dont ils étaient issus, la trahison dont ils se rendaient journellement coupables à regard de leurs croyances lui apparaissaient comme autant de signes précurseurs de la disparition prochaine du judaïsme. Afln de remédier à cette triste situation, il écrivit un ouvrage, destiné principalement à la jeunesse, où il exposa ses vues sur la signiflcation et la valeur du judaïsme. Déjà dans ses a Chants d*Obadia », il avait exprimé les craintes que lui inspirait Tétat d'esprit de ses contemporains juifs, ce Je ne redoute pas, fait-il dire à son héros, les temps de souffrances 'communes, car, alors, ceux qui souffrent ensemble restent unis comme les bœufs accouplés sous le même joug. Les temps de complète liberté ne m*effraient non plus. Ce qui me paraît dangereux, c'est la période où les lois restrictives commencent à être appliquées avec modération sans être complètement abolies, où la liberté est promise, mais n'a pas encore été accordée. Pendant cette période, l'abandon des traditions de nos aïeux semble offrir des avantages, et le désir des jouissances matérielles fait oublier ce qui est éternel. » Il s'était également prononcé très sévèrement à l'égard des renégats.

Dans le nouvel ouvrage qu'il publia (1835) et qu'il appela c La Révélation d'après la doctrine de la Synagogue», il se proposait surtout d'instruire. Il y soumet les enseignements du judaïsme à un examen rigoureux et arrive à cette conclusion qu'ils méritent l'admiration de tous les hommes et donnent satisfaction à la conscience. Après avoir montré que toi|s les penseurs juifs se sont efforcés de prouver que les principes du judaïsme s'accordent avec les idées émises par la philosophie sur le monde supérieur, Steinheim s'étonne qu'on croie nécessaire de démontrer que la religion juive est conforme à la raison. Selon lui, en effet, la religion la plus conforme à la raison est le paganisme, dans ses diverses phases, le paganisme dont la morale est si déplorable, où c( les brigands, les voleurs, les adultères, tous les criminels pouvaient trouver leurs modèles dans les dieux et les demidieux ». Et si le christianisme continue à répudier ses éléments juifs, comme le lui conseillent Schleiermacher, Hegel et leurs disciples, il s'abaissera également au rang du paganisme. L'amour et la haine représentés par Ahriman et Ormuzd, ou bien

par le Christ et SataU, l'éterDité de la matière, Tinéluctable fatalité à laquelle Thomme lui-même est soumis, tels sont les priacipes de la religion naturelle.

A cette conception païenne le judaïsme oppose un Dieu personnel, complètement distinct et indépendant de la nature, qui est Un et ne se divise pas en deux principes contraires, qui a créé le monde sans le secours d'aucune matière préexistante. La religion juive admet aussi la liberté de Thomme, qui, par conséquent, devient responsable de ses actes. Ce sont là des vérités qu*on n'aurait pas connues par la raison si elles n'avaient pas été révélées sur le Sinaï. Mais ces vérités sont si évidentes que la raison est obligée de les accepter, comme elle accepte la réalité de certains phénomènes, quoiqu'elle en ignore les lois. On voit donc que le judaïsme forme un vigoureux contraste, non seulement avec les religions mythologiques, mais aussi, sous certains rapports, avec le christianisme. Telles sont les idées exposées par Steinheim dans sa « Révélation ». Bien que plusieurs de ses hypothèses et des conclusions qu'il en tire soulèvent de fortes objections, on doit pourtant reconnaître qu'aucun écrivain, avant lui, n'eut une intelligence aussi nette des principes du judaïsme.

On pouvait espérer que, grâce à tous ces travaux scientifiques, grâce aussi aux rapports plus fréquents et plus cordiaux des Juifs avec les Chrétiens, le rajeunissement du judaïsme se réaliserait sans lutte et sans violentes discussions. Les communautés s*habituaient, en effet, de plus en plus à confier les fonctions rabbiniques à des jeunes gens cultivés, qui prêchaient dans la langue nationale et s'efforçaient de donner au culte plus de dignité et d'attrait. Ceux qui, jusqu'alors, avaient résisté à toute innovation semblaient s'être résignés à certaines modifications et avoir déposé les armes. Mais le calme n'était qu'apparent. L'opposition entre les partisans et les adversaires des réformes éclata brusquement avec une grande vivacité. Le signal de la lutte fut donné par deux hommes, jeunes tous deux, qui avaient fréquenté ensemble la même Université et s'y étaient liés d'amitié, Abraham Geiger et Samson-Raphaël Hirsch. Tous deux étaient remarquablement doués, mais par leurs idées, leurs tendances et leur tempérament, ils formaient ensemble un contraste complet. Geiger

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