‹ Histoire des Juifs (volume 3)Chapitre 15 sur 203 · LES « LETTRES DES HOMMES OBSCURS · texte numérisé non relu

LES « LETTRES DES HOMMES OBSCURS

particulièrement profonde, parce que les dominicains et les docteurs en théologie s*y peignent en quelque sorte eux-mêmes, tels qu'ils sont, et y exposent naïvement leurs faiblesses et leurs vices.

Les Juifs et le Talmud, qui avaient été l'occasion de toutes ces polémiques, ne sont naturellement pas oubliés dans les « Lettres des hommes obscurs », qui parient d'eux comme les dominicains avaient coutume de le faire, c'est-à-dire avec peu de bienveillance. Dans une de ces lettres, maître Jean Pellifex soumet le cas suivant à Ortuin^ son directeur de conscience. A l'époque de la foire de Francfort, il passa, avec un jeune théologien, devant deux hommes à l'air respectable, vêtus de robes noires avec des capuchons de moine, qu'il prit pour des ecclésiastiques et salua d'une respectueuse révérence. Son compagnon lui fit alors observer que c'étaient des Juifs et qu'en les saluant, il s'était presque rendu coupable d'un acte d'idolâtrie et, par conséquent, avait commis un péché mortel. En effet, si un chrétien témoigne de la déférence pour un Juif, il fait du tort au christianisme, parce que les Juifs ainsi honorés pourraient se vanter d'être supérieurs aux chrétiens, mépriser le christianisme et repousser le baptême. C'était là, en effet, la série d'accusations dirigées par les dominicains contre Reuchlin, à qui ils reprochaient surtout de se montrer l'ami des Juifs. Pour corroborer son dire, le jeune théologien raconte qu'un jour il s'agenouilla, dans l'église, devant l'image d'un Juif armé d'un marteau qu'il avait pris pour saint Pierre. Quand il confessa ensuite sa méprise à un dominicain, celui-ci lui afflrma que cet acte, quoique accompli par mégarde, constituait un péché mortel, et qu'il ne pourrait pas lui donner l'absolution s'il ne possédait pas justement les pouvoirs d'un évêque. Un tel acte accompli sciemment ne pourrait être pardonné que par le pape. Le théologien conseilla alors à maître Pellifex de se confesser à TofTicial, parce qu'en regardant attentivement il aurait bien reconnu les Juifs par la roue jaune attachée à leurs vêtements. Pellifex demande donc à OrtuîQ si son péché est véniel ou mortel, et s'il peut être absous par un prêtre quelconque ou seulement par l'évéque, ou s'il faut s'adresser au pape. 11 prie aussi Ortuin de lui faire savoir s'il ne pense pas que les bourgeois de Francfort aient tort de laisser les

Jiiirs s*habiller comme les saints docteurs de la théologie. L'em* pereur ne devrait pas permettre qu'un Juif, un vrai chiens ennemi du Christ... (c'étaient là les épitbètes dont les dominicains qualinaient les Juifs).

Dans toute l'Europe occidentale, ces « Lettres » soulevèrent un immense éclat de rire. Quiconque comprenait le latin en Allemagne, en Italie, en France et en Angleterre, voulait les connaître. On raconte qu'Érasme, qui souffrait d'un abcès au cou au moment où il lisait ces lettres, en rit tellement que son abcès s'ouvrit. Dorénavant, les dominicains étaient jugés dans l'opinion publique, quel que fui l'arrêt que prononcerait le pape. De tous côtés on cherchait à savoir qui était l'auteur de ces lettres. Les uns les attribuaient à Reuchlin, les autres à Érasme, à Hutten ou à quelque autre humaniste. Ilutlen donna la vraie réponse : « II faut les attribuer à Dieu lui-même, » disait-il. On peut voir, en effet, l'action de la Providence dans ce fait qu'une simple discussion au sujet du Talmud ait pris peu à peu le caractère d'une lutte entre les préjugés du moyen âge et l'esprit éclairé des temps modernes, et soit devenue un des événements les plus importants de l'histoire.

Ridiculisés ainsi par leurs adversaires, les dominicains songèrent à s'en venger sur les Juifs. Ceux-ci, malheureusement, continuaient d'être exposés à toutes les vexations. Si quelques chrétiens éclairés montraient, dans leurs écrits, une certaino bienveillance pour le judaïsme, la chrétienté en général détestait les Juifs et leurs croyances. « S'il est chrétien de haïr les Juifs, disait alors Érasme, nous sommes tous d'excellents chrétiens.» Leurs ennemis réussissaient donc facilement à leur nuire. Maintes fois déjà, Pfefferkorn avait insinué qu'on ne trouvait plus en Allemagne que trois communautés juives importantes, celles de Ratisbonne, de Francfort et de Worms. Ces communautés détruites, on en aurait flni avec les Juifs d'Allemagne.

Pour obtenir l'expulsion des Juifs de Francfort et de Worms, leurs ennemis agirent sur l'esprit du jeune margrave Albert de Brandebourg, d'abord évêque de Magdebourg et récemment promu archevêque de Mayence. A la suite d'excitations venues sans doute de Cologne, ce prélat, qui acquit uae triste célébrité à l'époque de la

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