CRÉMIEUX ET MONTEFIORE EN ORIENT
directes auprès de Méhémct Ali. C*est alors que le Consistoire central des Israélites de France délégua Crémieux à Alexandrie. Avant de partir pour TÉgyptei Crémieux se rendit à Londres.
Dans cette ville, un comité résolut également d'envoyer un délégué en Egypte : il choisit Honteflore. Celui-ci devait partir avec Crémieux pour « représenter à la cour du pacha d'Egypte les Juirs d'Angleterre et défendre leurs frères persécutés en Orient». Ce comité ouvrit aussi une souscription pour recueillir l'argent nécessaire aux recherches qu'on voulait entreprendre en vue de découvrir le cadavre du père Thomas ou son véritable meurtrier. Enfin, pour donner plus d'autorité morale à son délégué, il fit provoquer au Parlement un débat en faveur des Juifs de Damas. Ce fut Robert Peel qui en pritl'initiativeà la Chambre des communes. A la séance du 22 juin, il dit « qu'il avait été prié de dire quelques mots à la Chambre par des personnes du caractère le plus élevé, appartenant à la religion juive, qui ont fait à la Chambre l'honneur de croire qu'une simple mention des faits suffirait pour ouvrir la voie aux idées justes et libérales ». Après avoir ensuite expose les événements de Damas, il demanda à lord Palmerston d'intervenir au nom du gouvernement anglais pour mettre fin à ces cruautés, et il termina ainsi : a C'est une protection qui est due à une grande portion de la société anglaise, aux Juifs qui, dans tous les pays où ils ont vécu, se sont toujours concilié l'estime générale. » A la question de Peel, lord Palmerston répondit : « ...A la première nouvelle de ces faits, j'ai immédiatement enjoint au colonel Ilodges, consul général a Alexandrie, d'appeler sur eux l'attention du pacha, de lui représenter l'effet que produiraient en Europe de semblables atrocités, et de le presser, dans son propre intérêt, de faire des enquêtes qui pussent faire découvrir les vrais coupables, mais de protéger les innocents et de leur faire réparation. »
Le lendemain de cette séance, les membres les plus influents de la communauté juive de Londres se réunirent pour délibérer une dernière fois sur la mission confiée à Monlefiore. On put voir, à cette occasion, quelle idée élevée les Juifs anglais avaient du rôle qu'ils devaient remplir à l'égard de leurs coreligionnaires opprimés et à quels sacrifices ils étaient prêts pour accomplir
dignement leurs devoirs de solidarité. Un des assistants, Barnard van Owen, parla dans cette réunion avec une généreuse éloquence. « En ce moment, disait-il, la persécution ne sévit que dans une seule ville de TÂsie. Mais qui peut affirmer qu'elle ne s*étendra pas plus loin, si nous ne nous décidons pas à démasquer les perfides agissements de nos ennemis et à prouver que ces terribles accusations ne sont pas vraies, ne peuvent pas être vraies, parce que non seulement elles sont contraires à la réalité, mais aussi aux principes fondamentaux de notre religion ? » Van Owen ajoutait que bien des Juifs avaient jugé qu*il était indigne d'eux de s'abaisser a réfuter des mensonges aussi odieux, et que lui-même avait également partagé leur avis. Mais en voyant qu'en France même, du moins dans certains milieux, on avait ajouté foi à ces accusations, il avait pensé qu'il était nécessaire de réfuter cette calomnie, quelque ridicule qu'elle parût. À la fln, l'assemblée confirma le choix qui avait été fait de MonteQore comme délégué des Juifs anglais.
Avant de s'embarquer pour l'Orient, sir Moses Monteflore fut reçu en audience par la reine Victoria, qui le félicita de la mission si noble qu'il avait acceptée et mil à sa disposition un vaisseau de l'Etat pour le conduire hors des eaux du canal. Salomon Herschel, grand rabbin de Londres, lui écrivit pour appeler la bénédiction divine sur sa généreuse entreprise et proclamer encore une fois publiquement « qu'aucun rite religieux voulant du sang humain n'a jamais existé ni n'existe parmi les Israélites ». Après avoir rappelé qu'avant lui, son père et plusieurs de ses aïeux avaient déjà rempli les fonctions de rabbin dans les plus grandes communautés et que, par conséquent, personne n'était peut-être mieux au courant que lui des lois, coutumes et usages des Juifs^ il ajoutait : « Je suis très avancé en âge; sur la terre je n'ai rien à espérer, mais je dois m'attendre à paraître bientôt devant le juge suprême de l'univers, le Dieu d'Israël, qui, sur le mont Sinaï, a proclamé ces doctrines : Tu ne tueras point ; tu ne proféreras pas en vain le nom du Seigneur. Je connais toute ma responsabilité et je l'assume sans équivoque ni restriction mentale ; je m'associe au serment terrible prêté, il y a deux cents ans, par le savant et pieux rabbin Manassé ben Israël...