‹ Histoire des Juifs (volume 3)Chapitre 2 sur 203 · PRÉFACE. III · texte numérisé non relu

PRÉFACE. III

reuse modification qui s'était produite dans les esprits. Il a eu la douleur de reconnaître, vers la fin de sa carrière, qu'il avait été le jouet d'une illusion en considérant le passé, avec ses préventions, ses injustices, ses duretés, comme disparu à jamais, que les hommes s'habituent avec peine à être équitables et bienveillants les uns pour les autres, qu'il est des préjugés qui ont la vie tenace, et que l'histoire est sujette à de tristes recommencements. Cependant, si quelque chose est de nature à inspirer aux esprits une appréciation plus saine et plus juste des faits, dénaturés comme à plaisir, et à dissiper des préventions aussi vieilles que peu fondées, c'est un récit comme celui-ci, qui met sous les yeux du juge toutes les pièces du procès et lui permet de se faire une opinion raisonnée sur le bien ou le mal fondé d'accusations dues plus encore à l'ignorance, à de déplorables méprises, qu'à des passions haineuses. Nous avons la certitude que le judaïsme et ceux qui se réclament de lui ne peuvent sortir d'un pareil débat qu'avec tous les honneurs de la guerre.

L'ouvrage de Graëtz n'a pas la prétention, évidemment, d'avoir atteint partout et toujours la perfection dans la vérité et dit le dernier mot sur chacune des questions qu'il traite. L'histoire d'une société, d'une race, d'une époque n'est jamais close. Sans cesse de nouveaux matériaux viennent s'ajouter à ceux qu'ont exploités les premiers travailleurs. Les érudits sans nombre qui, dans tous les pays du monde, s'appliquent patiemment à la reconstitution du passé, ne font pas œuvre vaine. Depuis le jour où Graëtz a écrit son histoire, bien des découvertes ont été faites, bien des documents ignorés de lui ont été tirés de l'oubli, qui éclairent d'un jour inattendu les points qu'il a insuffisamment ou mal élucidés. Peut-être le moment n'est-il pas éloigné, dans tous les cas il viendra tôt ou tard, où des émules de Graëtz, doués comme lui

d'un vaste savoir, du talent de généralisation et de Fart de composer qu'il possédait à un haut degré, reprendront en sous-œuvre Tédifice qu'il a construit et nous gratifieront d'une histoire plus complète et plus rapprochée de l'absolue vérité qu'il n'a pu le faire. La gloire de Graëtz n'en sera pas diminuée : il lui restera toujours l'honneur d'avoir frayé la route à ses successeurs, d'avoir été un initiateur de premier ordre (1).

Nous savons que les acheteurs n'ont pas manqué aux volumes qui ont paru jusqu'à ce jour. Nous avons la confiance, maintenant que l'ouvrage est achevé, que le nombre des amateurs, guidés par le besoin de s'instruire et de voir clair dans une histoire à la fois variée et dramatique, ira en augmentant. Il est à souhaiter surtout que ce livre pénètre dans les familles Israélites, et qu'il devienne une des lectures favorites de notre jeunesse. Elle connaît assez bien d'ordinaire l'histoire du peuple hébreu jusqu'à la ruine du deuxième temple de Jérusalem : le programme d'instruction religieuse, imposé à nos enfants, lui en fait une obligation. Mais l'histoire des Juifs proprement dits, des Juifs de la dispersion, est encore pour un trop grand nombre une véritable tetra incognita. Il serait heureux que cette fâcheuse lacune ne subsistât pas plus longtemps. Notre culte aurait tout à y gagner. Rien ne peut mieux rattacher les Israélites à leur religion que la connaissance approfondie de leur passé, si douloureux mais si honorable, et le commerce intimé avec les grands penseurs qu'il a produits.

(1) M. Théodore Reinach a publié dès 1884, en un volume (Librairie Hachette et C^®), une excellente Histoire des Israélites depuis Vépoque de leur dispersion jusqu'à nos jours, où l'influence de Graëtz est visible et hautement reconnue par Fauteur lui-même.

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