‹ Histoire des Juifs (volume 3)Chapitre 20 sur 203 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'inquisition et les marranes extravagances cabbalistiques

et messianiques

La secousse qui ébranla si fortement le christianisme, dans le premier quart du xvi^' siècle, agit à peine sur Torganisation intérieure du judaïsme. Pendant que, chez les chrétiens, un changement très sensible se pro4uisit dans les idées, les mœurs et même la langue, et qu'on put assistera un véritable rajeunissement, les Juifs laissèrent leur vieil édifice a peu près intact. Il est vrai qu'ils n'eurent pas de vrai moyen ège, et, par conséquent, la nécessité de modiRcations importantes et de lavènement d'un esprit nouveau se faisait moins sentir chez eux. Pourtant, tout n'était pas parfait, à ce moment, dans le judaïsme. Les principes si élevés et si purs de la doctrine juive n'étaient pas encore complètement entrés dans la pratique, le peuple n'était pas sincèrement religieux et l'esprit des chefs manquait de netteté et de précision. Parmi les Juifs aussi, la scolastique avait exercé ses ravages. De plus, on conservait jalousement tous les vieux usages; le culte synagogal ne parlait pas sufflsamment au cœur et n'avait aucune solennité. La prédication était presque inconnue dans les communautés allemandes ; tout au plus les rabbins faisaient-ils parfois des conférences talmudiques, incompréhensibles pour la foule et surtout pour les femmes, et, par conséquent, sans action sur leur conduite. Les prédicateurs hispano-portugais prêchaient, il est vrai, dans leur langue maternelle, mais leurs sermons n'étaient qu'une longue argumentation, selon la méthode scolastique, et passaient pardessus la tète de leurs auditeurs laïques.

Un autre point faible était le manque d'union dans les communautés. La persécution avait amené dans les villes importantes de ritalie et de la Turquie des réfugiés juifs de la Péninsule ibérique

et de rAlIemagne. Au lieu de se joindre à la communauté existante, ces transfuges formèrent des groupes séparés, sans lien sérieux entre eux. Dans certaines villes, on trouvait à la fois des communautés italiennes, romanes (grecques), espagnoles, portugaises, allemandes et même africaines. Ainsi, Constantinople, Andrinople etSalonique possédaient tout un groupe de communautés dont chacune avait son administration, son rituel particulier, ses rabbins, ses écoles, ses institutions de bienfaisance, ses compétitions et ses querelles intestines. Il était Impossible, dans ces conditions, de réaliser une œuvre sérieuse et qui fût vraiment d'intérêt général. Les chefs religieux, qui, presque tous, étaient de mœurs pures et austères et d*une sincère piété, se trouvaient dans une situation diflicile et manquaient du courage nécessaire pour combattre avec énergie Tégoïsme, la présomption et Torgueil des riches.

Ce qui était encore plus funeste, pour le judaïsme de ce temps, que cette division des communautés en groupes et sous-groupes, c'est que, chez les Juifs espagnols comme chez ceux d'origine allemande, on ne rencontrait ni initiative hardie, ni largeur de vues, ni élévation d'esprit. Tous, il est vrai, savaient mourir avec une vaillance héroïque pour les croyances paternelles, mais pour tout le reste on demeurait enfermé dans le cercle étroit de la routine. Ceux qui cultivaient la science se contentaient de marcher dans les sentiers battus. On s*appliquait principalement à expliquer les auteurs anciens, à commenter les œuvres déjà existantes et même à écrire des commentaires sur d'autres commentaires. Les talmudistes interprétaient le Talmud, et les philosophes le « Guide » de Maïmonide. Pas de soufJle poétique, même chez ceux qui avaient été nourris de poésie, pas un cri de douleur qui fit vraiment frissonner pour exprimer les souffrances des Juifs. La seule nouveauté de ce temps fut le goût que quelques Juifs d'origine espagnole témoignèrent pour l'histoire. Ils -entreprirent de raconter pour la postérité le long martyre de leurs aïeux. Les savants juifs qui enseignaient l'hébreu aux chrétiens, Abraham Farissol, Jacob Mantino, Abraham de Balmes, quoique très honorés par leurs élèves, ne jouissaient pas d'une grande

autorité parmi leurs coreligionnaires. Elie Delmedigo, qui était

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pourtant bien supérieur à ces savants, n*exerçait pas une plus grande influence qu*eux sur ses coreligionnaires.

Parmi les autres rabbins établis en Italie, Isaac Abrabanel, le représentant du vieil esprit hispano-juif, condamnait les libres recherches et toute spéculation scientiflque, parce que, selon lui, les écrits philosophiques de Maïmonide contiennent des hérésies. Un transfuge portugais, Joseph Yabéç, et Abraham ben Salomon, de Trujillo, allaient jusqu*à rendre la philosophie responsable de l'expulsion des Juifs d'Espagne et de Portugal. Égarés par elle, disaient-ils, les Juifs de ces pays avaient péché et avaient ainsi attiré sur eux ce terrible châtiment.

Seul Léon Abrabanel, appelé aussi Léon Medigo, composa en ce temps une œuvre originale, les Dialoghi d'amore ou a Dialogues d'amour v. Cette œuvre montre la souplesse extraordinaire du génie juif. Il est remarquable, en effet, qu'après avoir été arraché aux douceurs d'une existence aisée, jeté dans un pays étranger, obligé d'errer à travers toute l'Italie, et le cœur encore saignant de la perte de son fils aîné, qu'on lui avait ravi pour l'élever dans la foi chrétienne, Léon Medigo ait conservé assez de fermeté d'esprit pour accepter bravement sa nouvelle situation, s'adonner à l'étude de la langue et de la littérature italiennes, et essayer de créer un système de philosophie. Dix ans à peine s'étaient passés depuis son départ de l'Espagne, et déjà il était considéré comme un des savants de l'Italie, tenant brillamment son rang parmi les lettrés, au goût si pur, de l'époque des Médicis, et se distinguant par la variété de ses connaissances. Le même homme qui avait adressé en vers hébreux, à son fils, baptisé par contrainte en Portugal, les conseils les plus élevés et les plus tendres pour l'engager à rester fidèle de cœur au judaïsme et à se rappeler sans cesse la douleur de ses parents, ce même homme écrivit ces «Dialogues» tout débordants d'amour, où Philon exprime sa profonde tendresse pour Sophie.

Dans cet ouvrage, qui n'a du roman que la forme, Léon Medigo expose ses idées philosophiques. A vrai dire, c'est plutôt une idylle philosophique qu'un système sérieux. L'auteur y fait plutôt preuve d'imagination que de profondeur de pensée, et ses obser- -vations sont plus. ingénieuses que justes. Peut-être Léon Medigo

développa-t-il ses conceptions vraiment philosophiques dans un autre ouvrage, aujourd'hui disparu, qu*il avait intitulé « Harmo* nie du ciel ». Ses a Dialogues » n*ont rien de parliculièremont juif. Aussi trouvèrent-ils plus d'admirateurs parmi les chrétiens que parmi les Juifs. Les Italiens surtout étaient Tiers de voir exposées pour la première fois des pensées philosophiques dans leur langue. Cet ouvrage fut bientôt traduit en latin et en espagnol. Le sombre et fanatique roi d'Espagne, Philippe II, accepta même la dédicace de la traduction espagnole.

A côté de Léon Medigo, qui fut une glorieuse exception parmi ses coreligionnaires de ce temps^ apparaissent malheureusement des hommes qui firent le plus grand mal au judaïsme. Ce sont les exilés espagnols Juda Hayyat, Barukh de Bénévent, Abraham Lévi, Méïr ben Gabbaï, Ibn-Abi Zimra, qui firent pénétrer les rêveries cabbalistiques en Italie et en Turquie et déployèrent une grande activité pour propager leurs divagations. Leur tftche leur fut facilitée par l'accueil enthousiaste que plusieurs savants chrétiens, Ëgidio de Viterbe, Reuchlin, Galatini, et même un pape, avaient fait aux extravagances de la Cabbale. On se disait, parmi les Juifs, qu'une doctrine qui séduisait ainsi les chrétiens les plus considérés devait être forcément l'expression de la vérité même. Fait tout nouveau, des prédicateurs enseignèrent la Cabbale du haut de la chaire, affirmant avec une imperturbable audace la supériorité des cabbalistes sur les autres rabbins, parce qu'eux seuls comprenaient vraiment la loi. Aussi la Cabbale, qui n'avait eu jusqu'alors qu'un nombre très limité d'adeptes, se répandit-elle peu à peu dans le peuple, qu'elle infecta de son poison ; elle fît sentir son infiuence désastreuse jusque dans le culte synagogal et la vie religieuse. Les rabbins ne s'opposèrent que mollement à cet envahissement, parce qu'eux aussi n'étaient pas loin de croire au caractère divin de cette doctrine.

Il arriva ce qu'on pouvait facilement prévoir. La Cabbale fit naître des rêveries messianiques dans ces esprits troublés. Comme autrefois les Esséniens, les cabbalistes ne nourrissaient qu'une seule pensée, ne poursuivaient qu'un seul but, provoquer l'arrivée du règne messianique, et ils trompaient leur impatience en fixant d'avance la date de cet événement à l'aide de combinai*

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80DS de lettres et de chiffres. Sans le vouloir, Isaac Abrabanel avait aidé à créer ce mouvement. Les terribles souffrances qui avaient atteint les exilés juifs d'Espagne et de Portugal avaient, en effet, jeté parmi eux la consternation et le désespoir. Craignant qu'ils ne devinssent une proie facile pour les convertisseurs chrétiens, Abrabanel essaya de relever leur courage en démontrant dans trois opuscules, par des calculs appuyés sur des versets de Daniel et des sentences de l'Aggada, que la délivrance messianique commencerait a se réaliser dans Tannée 5263 de la Création (1503) et serait complète quatre «semaines d'années plus tard », après la chute de Rome.

Encouragé par l'assurance avec laquelle un personnage aussi considéré qu'Abrabanel annonçait l'arrivée du Messie, et surexcité par les extravagances des cabbalistes, un aventurier allemand du nom d'Ascher Laemlein ou Laemlin se présenta en Islrie, dans le voisinage de Venise, comme le précurseur du Messie (1502). Il affirma que le Messie arriverait infailliblement avant six mois, si les Juifs savaient se rendre dignes de ce bonheur par une pénitence rigoureuse, par des macérations et de nombreuses aumônes. Ses promesses trouvèrent créance en Italie et en Allemagne. On multiplia les jeûnes, les prières, les actes de bienfaisance. Cette année fut appelée a7inée de pénitence. Les gens sensés môme n'osèrent pas se mettre trop ouvertement en travers de cette folie, qui atteignit aussi des chrétiens. Mais le prophète mourut subitement ou fut assassiné, et l'aventure en resta là.

Pourtant, les espérances messianiques des Juifs ne disparurent pas avec Laemlein. Ces espérances leur étaient, du reste, nécessaires pour leur faire supporter leurs souffrances, et ils persistaient à ajouter foi, malgré leurs premières déceptions, aux promesses de leur délivrance prochaine dont les cabbalistes continuaient à les leurrer. Trente ans après la mort de Laemlein, se produisit une nouvelle agitation messianique, qui prit un développement considérable et fut appuyée par des personnages Importants. Les Marranes d'Espagne et de Portugal y jouèrent le principal rôle.

On peut dire sans exagération qu'à cette époque, les Marranes

claient les plus malheureux des hommes. Arrachés par la violence à la religion de leurs pères, à laquelle leur cœur restait fidèlement attaché, obligés d'observer des pratiques qui leur inspiraient de Taversion, ils se savaient étroitement surveillés .par l'Inquisition et, en dépit de leur conversion au christianisme, profondément haïs des chrétiens. Pour les raisons les plus futiles, ^ur la dénonciation du premier venu, ils étaient soumis aux plus atroces tortures et livrés aux flammes. On sait avec quel implacable cruauté l'inquisiteur général Torquemada avait sévi contre eux. Son successeur, Deza, les traita peut-être encore avec plus de rigueur. Aidé de ses acolytes et particulièrement de Diego RodriguezLucero (le lumineux), que ses contemporains, à cause de son sombre fanatisme, surnommèrent Tenebrero (robscur), Deza fit périr des milliers de Marranes. La férocité de Lucero souleva une profonde indignation même parmi les chrétiens de Cordoue, qui réclamèrent sa destitution. L'inquisiteur général Deza, qui était de complicité avec Lucero, non seulement ne tint nul compte de ces plaintes, mais alla jusqu'à accuser les plaignants, chevaliers, dames de la noblesse, ecclésiastiques et religieuses, de vouloir favoriser l'hérésie juive.

Le troisième inquisiteur général, Ximénès de Cisneros, se montra moins sévère envers les anciens chrétiens suspects, mais traita les nouveaux chrétiens d'origine juive ou maure avec la même inexorable rigueur que ses prédécesseurs. Ce fut lui qui tint un langage menaçant à Charles-Quint quand ce souverain voulut autoriser les Marranes d'Espagne, contre le payement d'une somme de 800,000 couronnes d'or, à pratiquer librement la religion juive. Du reste, les Marranes eurent bientôt de nouveaux compagnons d'infortune. La Réforme avait, en effet, pénétré également en Espagne, et, comme elle causait beaucoup d'embarras à Charles-Quint en Allemagne, il invita le Saint-Office à exercer une surveillance vigilante sur les luthériens espagnols. L'Inquisition se conforma avec empressement au désir de l'empereur et elle fit monter sur le bûcher avec un zèle égal juifs, musulmans et protestants.

En Portugal, la situation des Marranes était moins pénible. Le roi Manoël, comme on l'a vu précédemment, avait fait traîner

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